Commandos anti-grèves, séquestrations, meurtres : 50 nuances de violences patronales
Mon, 07 Sep 2026 20:41:10 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalCe 1er septembre, le patron du groupe Dewitte a foncé en autocar sur le piquet de grève de Bezannes, blessant 2 salariés. Une attaque qui s'inscrit dans une longue série de violences patronales. Du meurtre de Kemal Ozgül au complot d'Athanor contre Hassan Touzani en passant par la descente de mercenaires et d'ex-parachutistes dans la fromagerie d'Isigny-sur-Mer, le patronat français a toujours été très inventif pour faire taire ses ouvriers.

À Bezannes, les salariés de l'ambulancier Clovis et de la société d'autocars Capitale Champagne, filiales du groupe Dewitte, tiennent un piquet de grève depuis lundi 31 août pour l'amélioration de leurs salaires, de leurs conditions de travail (paiement des temps de pause et des heures de nuit, entretien des tenues et modification des plannings horaires) et contre l'installation de caméras dans les véhicules de l'entreprise.
Dès le lendemain matin, Laurent Dewitte a pris lui-même le volant d'un autocar et foncé sur le piquet. Le véhicule a percuté au moins deux salariés, dont l'un a été traîné sur une dizaine de mètres, les deux blessés ayant dû être hospitalisés. Après être descendu du car, le patron a même, d'après les témoins, menacé directement les grévistes : « Je pense que le prochain, avant de bloquer mon entreprise, il y réfléchira à deux fois. » Le patron et le second chauffeur ont été placés en garde à vue pour des faits de violences avec arme, puis remis en liberté quelques heures plus tard.
Si le comportement clairement délibéré et excessivement violent du dirigeant a grandement choqué, cette affaire n'est pas isolée et s'inscrit dans une longue histoire de violences à l'égard de grévistes et syndicalistes.
Quand les patrons veulent éliminer les syndicalistes « gênants »
Récemment, c'est l'affaire Athanor/Touzani qui a refait surface à l'occasion du procès d'assises qui a pris fin en juillet 2026. Plusieurs membres de la loge maçonnique Athanor ont organisé des meurtres et tentatives d'assassinats, et commis des violences sous la direction d'un ancien de la DGSI et d'un patron d'entreprises de sécurité privée. En 2020, Muriel Brun, dirigeante d'une entreprise de plasturgie, a recours aux barbouzes pour organiser la tentative d'assassinat d'Hassan Touzani, gilet jaune et délégué syndical CGT dans l'entreprise. Elle craignait que la section syndicale CGT ne s'implante dans la société. Le projet de meurtre ne sera finalement pas mené à son terme, mais la santé d'Hassan Touzani en a été durablement affectée : il est tombé gravement malade et n'a jamais pu retravailler.
En 1982, dans une autre affaire, le patron ne recourt pas à des intermédiaires et fait feu lui-même sur un syndicaliste : dans la boulangerie industrielle Hédé d'Ivry-sur-Seine, Raymond Della Posta tire à la chevrotine sur Kamel Simerabet, délégué syndical CGT de 28 ans qui militait pour un treizième mois de salaire, la semaine de 39 heures et une prime d'ancienneté. Kamel Simerabet survit à l'attaque. À la fin de son incarcération, le dirigeant Della Posta liquide l'entreprise mais les ouvriers, en grande majorité immigrés, reprennent l'activité sous forme associative et appliquent les 35 heures.
Deux ans plus tard, le 10 novembre 1984, alors que les salariés de l'entreprise Epône, dans les Yvelines, mènent une lutte ardue depuis plus d'un mois et envisagent de combiner leur grève du travail avec une grève de la faim, le vigile de l'entreprise tire sur les salariés en présence du directeur de la société Jean-Pierre Pirault. Parmi les grévistes, Kemal Ozgül, un jeune kurde demandeur d'asile, est touché et décède dans la nuit. Une grève nationale sera organisée en réaction à sa mort.
Capture d'écran d'un reportage Ina sur la manifestation
L'évacuation violente des piquets de grève
Les cas de violence anti-ouvrière sont en réalité extrêmement fréquents et les modes opératoires se ressemblent d'une affaire à l'autre. En mai 2000, un groupe de vigiles munis de chiens charge et blesse les grévistes de la société Sommer-Allibert de Méru.
Une méthode qui rappelle l'affaire plus médiatisée d'Isigny en février 1982 : les salariés du groupe Besnier, ancêtre de Lactalis, occupent alors l'usine de fromagerie à Isigny-sur-Mer contre les plannings de travail de la direction. Le patron, Michel Besnier, fait appel à une milice d'une centaine d'hommes menés par un ancien parachutiste reconverti dans la sécurité privée : c'est « l'opération camembert ». Le commando armé et accompagné de chiens séquestre les grévistes pendant 6 heures et blesse des salariés pour récupérer la production stockée dans l'usine.
Deux mois avant le meurtre de Kemal Ozgül, ce sont les ouvrières grévistes de l'entrepôt de l'usine Fusalp d'Albertville qui sont délogées par une vingtaine de cadres armés de matraques, barres de fer et couteaux. Mais les salariées ne se laissent pas faire et retournent à l'assaut du stock de l'usine, armées à leur tour et accompagnées de travailleurs de la vallée. Les cadres s'extirperont des locaux sous la protection des CRS.
Photographie des grévistes Fusalp d'Albertville
Derrière ces affaires spectaculaires, c'est en réalité tout un continuum de violences anti-grévistes, anti-syndicales et anti-ouvrières que connaissent la plupart des salariés lorsqu'ils se mobilisent.
En effet, la violence pro-patronale s'exerce aussi sous forme légale par la police et l'institution judiciaire. L'État procède ainsi régulièrement à des expulsions brutales de piquets de grève et incarcère les salariés et leurs soutiens, en particulier lors de mouvements d'ampleur nationale comme pendant le mouvement contre la réforme des retraites de 2023. C'est encore la même violence qui s'exerce lorsque les raffineurs réquisitionnés sont emmenés par la police directement depuis leur domicile et sous les yeux de leur famille pour les contraindre au travail forcé.
La violence pro-patronale n'est donc pas l'apanage de quelques forcenés mais une méthode ancienne, systématique et institutionnalisée pour empêcher le mouvement ouvrier d'utiliser ses méthodes de lutte les plus efficaces, comme la grève et l'auto-organisation.
Alors que les conditions de travail se dégradent et que les licenciements se multiplient, les coups portés à la grève augmentent en flèche. Qu'elles soient frontales ou plus sournoises (à travers la promotion d'un « dialogue social respectable »), les attaques du patronat peuvent compter sur un appareil judiciaire et un corpus législatif pensés pour préserver ses intérêts, en limitant et réprimant les moyens d'action des travailleurs.
En ce sens, cette nouvelle offensive anti-gréviste montre à nouveau que face à un patronat de plus en plus radicalisé qui n'hésite pas à recourir à la force lorsque ses intérêts sont menacés, les travailleurs ne peuvent compter que sur leur propre capacité à imposer leurs revendications.
La grève est non seulement un droit à défendre, mais surtout le moyen qu'ont les travailleurs pour construire rapport de force qui permet de rendre leurs droits effectifs : en bloquant la production, ils disposent de leur principale arme face aux patrons. Une capacité qui ne peut réellement s'exprimer que si les travailleurs gardent le contrôle de leur lutte, comme le montre la grève actuelle chez Airbus en Espagne, alors que 81 % des grévistes ont voté sa reconduction malgré les tentatives du gouvernement et des syndicats d'y mettre fin par un accord négocié en dehors des assemblées de grévistes.

