L'extrême droite à la tête d'une région en Allemagne ? Les clés du scrutin de dimanche en Saxe-Anhalt
Sat, 05 Sep 2026 10:47:45 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalL'AfD est crédité de plus de 40% des voix pour les élections du Parlement de Saxe-Anhalt. Pour la première fois depuis 1945, l'extrême droite pourrait gouverner un exécutif régional. Retour sur la situation dans le pays.

Rarement, la Saxe-Anhalt, un des plus petits Länder allemands avec un peu plus de deux millions d'habitants, aura autant retenu l'attention de toute l'Allemagne. À l'issue du scrutin pour réélire le Parlement de l'État, ce dimanche 6 septembre, l'Alternativ für Deutschland (AfD) pourrait être en mesure de prendre la tête d'un exécutif régional. Pour la première fois depuis 1945, l'extrême droite mettrait notamment la main sur la police, les services de renseignement, l'éducation, les transports et certaines prérogatives judiciaires. Un tel scénario marquerait une crise politique profonde en Allemagne ainsi qu'une accélération des tendances à droite dans le pays : l'actuel gouvernement de coalition CDU-SPD pourrait ne pas y survivre.
Pour l'heure, le résultat de l'élection reste encore incertain. Créditée par les sondages entre 40 et 43% des voix (+20% des voix depuis 2021), l'AfD aspire largement l'électorat de droite de la CDU (créditée à 23%, -14%) et des libéraux du FDP (-3%), ces derniers étant à peu près assurés de ne pas passer les 5% nécessaires à l'obtention d'élus. La question est en revanche ouverte pour le SPD (sociaux-libéraux), les Verts et l'Alliance Sahra Wagenknecht (BSW, parti souverainiste, fondé par l'ancienne dirigeante de die Linke). Les votes obtenus par les partis n'obtenant pas les 5% ne comptant pas dans la répartition des sièges, l'AfD pourrait avoir une chance d'obtenir une majorité absolue au Parlement avec un peu plus de 40% des suffrages exprimés.
En revanche, en l'absence de majorité absolue pour l'AfD, l'ensemble des autres partis, dont die Linke, pourraient soutenir ou tolérer un gouvernement majoritaire dirigé par la CDU de l'actuel ministre-président Sven Schulze. Une configuration qui menace la droite allemande d'écartèlement.
Ulrich Siegmund, le sourire Colgate de la frange radicale de l'AfD
La tête de liste de l'AfD pour ces élections, Ulrich Siegmund, est un des représentants de son aile la plus dure. Après un court passage dans la CDU au début de sa vie d'adulte et après une carrière ratée d'entrepreneur pour faire du marketing olfactif, Siegmund a rejoint l'AfD peu de temps après sa fondation et s'est rapidement liée avec les secteurs autour de Bjorn Höcke, qui ne font pas mystère de leur nostalgie pour la grandeur passée de l'Allemagne hitlérienne. Sa garde rapprochée constitue un pot-pourri des tendances les plus radicales de l'AfD : « anciens » néo-nazis, militants de la scène identitaire et völkisch, complotistes et fans de Poutine.
Ainsi, le vice-président de la fédération locale de l'AfD Hans-Thomas Tillschneider a participé à des cérémonies pour l'anniversaire du chef du Kremlin. Tillschneider, qui a contribué à rédiger le programme, dénonce l'enseignement des crimes du fascisme à l'école, responsable du manque de ferveur nationaliste des jeunes Allemands et résume ses perspectives pédagogiques ainsi : « Plus de Bismarck, moins d'Hitler ». Des mesures qui accompagnent la lutte contre les « pervers fanatiques de gauche » et la suppression systématique de toute subvention aux associations LGBT et d'aide à l'avortement, la possible pénalisation de celui-ci, la mise en place de salut au drapeau dans toutes les écoles, la fin de la subvention à l'art qui ne ferait pas l'apologie de l'Allemagne, un programme de « remigration » pour chasser les migrants et les étrangers, restreindre leur possibilité de travailler, la suppression du droit d'asile, la mise en place de veilles citoyennes qui cachent mal leur ambition d'être des milices supplétives de la police.
Pour porter ce programme, l'AfD a misé sur celui que les médias allemands surnomment le « sunny boy de l'extrême droite ». Fort de plus de 800 000 followers sur TikTok, Ulrich Siegmund s'est fait un nom en postant des vidéos complotistes lors de la pandémie de Covid. Depuis, il joue de sa gueule de gendre idéal, organise des tournées en Simson (modèle de moto classique de la RDA) dans les campagnes de Saxe-Anhalt et n'hésite pas à appuyer sur les traumatismes laissés par l'annexion de la RDA, en jouant la carte du « gars de l'Est » contre l'establishment de l'Ouest, ou même en reprenant l'hymne de la RDA lors de meetings.
Dans ce qui est un des Länder avec les plus faibles revenus d'Allemagne, le succès de l'AfD est d'avoir maquillé la misère sociale et le déclassement provoqué par la bourgeoisie en un problème migratoire. La Saxe-Anhalt, à l'image des autres Länder de l'Est, a subi en parallèle d'un démontage en règle de son économie et de son industrie, une émigration massive depuis trois décennies. De près de 3 millions d'habitants lors de la réunification, la population est passée à 2,1 millions aujourd'hui. Ce sont en majorité des jeunes et des femmes qui sont partis. S'il y a 30 ans, l'âge moyen était de 40 ans, il est aujourd'hui de 48 ans, 4 ans de plus que la moyenne nationale. Des statistiques qui masquent les disparités internes à l'Etat puisque les principales villes, Magdeburg et Halle concentrent la population et les jeunes.
La vague inflationniste, la crise économique du modèle allemand et le découplage brutal avec la Russie, du point de vue énergétique et des relations économiques, ont porté un coup brutal à une région historiquement tournée vers l'Est. Les propositions pro-patronales de l'AfD pour relancer l'économie sur le dos des travailleurs, les thèses sur le grand remplacement et le « repeuplement » par les étrangers entrent en résonnance avec un sentiment réel de déclassement et permettent de désigner des coupables plus palpables que les fonctionnaires de la Treuhand et les grands capitalistes.
En même temps, l'AfD est le seul parti d'Allemagne qui ose parler avec dureté contre le régime existant. Si die Linke a connu une dynamique dans les régions de l'Est, notamment après les attaques très dures du gouvernement socialiste de Schröder au début des années 2000, ce parti a systématiquement fini comme appui de circonstance au régime en co-gouvernant avec le SPD ou les Verts en Thuringe, à Brême, à Berlin ou en Mecklembourg-Pomméranie-Occidentale. Là, comme les autres, die Linke a appliqué l'austérité, les expulsions et a défendu la raison d'Etat. Son soutien aux sanctions impérialistes contre la Russie, son attitude servile face à la droite (jusqu'à permettre à Friedrich Merz de devenir chancelier) finissent de permettre à l'AfD de se présenter comme seule alternative apparente au système. Une fonction de pilier du régime que la direction de die Linke revendique, et qu'elle va être conduite à jouer davantage alors que l'essor électoral de l'AfD renforce l'instabilité des coalitions traditionnelles.
Cordon sanitaire ou collaboration : le dilemme de la bourgeoisie allemande
Le chancelier et ex-patron de BlackRock Friedrich Merz (CDU) l'a réaffirmé ces derniers jours : son parti n'établira aucun accord ni avec l'AfD, ni avec die Linke. Mais les mathématiques sont têtues, selon les projections actuelles une coalition des trois partis centraux du régime (CDU, SPD, Verts) ne serait pas en mesure de réunir une majorité. Merz est donc contraint à assumer une configuration similaire à celle de Thuringe et de Saxe, où die Linke sans faire partie de la coalition vient à la rescousse de la CDU et du SPD et vote leurs budgets pour leur permettre de gouverner.
Une dépendance qui ne fait pas le bonheur de toute la CDU. Ces derniers mois, face à la montée électorale de l'AfD – passée momentanément devant la CDU première force à échelle nationale dans les sondages – des voix s'élèvent au sein du patronat et de la CDU pour mettre fin au « Brandmauer » (mur anti-feu), cordon sanitaire suivant lequel les partis centraux s'interdisent toute collaboration avec l'extrême droite.
Cette dynamique de déplacement du conservatisme traditionnel vers l'extrême droite est une constante qui s'observe dans le Parti républicain aux Etats-Unis, depuis des années de LR vers le RN et Reconquête en France, en Argentine, en Italie etc. Elle commence également à avoir lieu en Allemagne, malgré les suppliques pathétiques de la direction de die Linke qui demande à la bourgeoisie de se rappeler qu'elle a eu pour habitude de se dire « chrétienne » et « démocrate ».
Une partie du patronat reproche déjà à Merz, lui-même représentant d'une aile dure de la CDU, de la mollesse et de la paralysie dans ses attaques contre les travailleurs. Le refus d'un accord de coalition avec l'AfD l'a de fait contraint à une coalition avec les sociaux-libéraux du SPD. Ceux-ci, en chute libre électorale, sont tiraillés entre les demandes de la bourgeoisie et le besoin de conserver un minimum une base, notamment dans les secteurs syndiqués de la classe ouvrière. Une partie de la bourgeoisie fait ainsi campagne pour cesser de s'imposer de tels blocages et résoudre la crise politique d'un gouvernement faible et impopulaire par un sursaut d'autoritarisme. C'est le cas du puissant groupe de presse Springer, antichambre historique de la réaction en RFA, et de son patron Mathias Döpfner qui à l'image d'un Bolloré en France, utilise son appareil médiatique pour rapprocher la presse conservatrice traditionnelle de nouveaux médias d'extrême droite et appelle la CDU à commencer à intégrer davantage l'AfD au régime.
Une perspective qui n'est plus tabou dans les débats en Allemagne. Si c'est majoritairement dans la CDU qu'on trouve ce genre de positions, Sahra Wagenknecht a récemment appelé à ne plus refuser de travailler avec l'AfD par principe et même, éventuellement, à forger des majorités techniques ensemble, tandis que des voix isolées dans le SPD (comme l'ancien ministre-président du Schleswig-Holstein, Torsten Albig) envisagent de laisser des gouvernements de l'AfD gouverner avec une majorité relative. Certains envisagent ainsi de laisser l'AfD se brûler les ailes face au pouvoir (une stratégie peu concluante au regard de l'histoire) ou de manœuvrer l'AfD afin que le parti se débarrasse de sa partie la plus « extrême », notamment dans les Länder de l'Est dont fait partie la Saxe-Anhalt.
Car le principal obstacle à une intégration de l'AfD dans le régime ne réside pas fondamentalement dans son orientation raciste, suprémaciste et autoritaire – il y aurait là plutôt des éléments de convergence - mais dans son orientation géopolitique ouvertement pro-russe. Une ligne rouge absolue pour un secteur majoritaire du capital allemand qui se prépare à la guerre avec la Russie et qui mise encore sur l'Union Européenne et les liens avec les États-Unis. Un problème sécuritaire même aux yeux du ministre de la Défense Boris Pistorius (SPD), qui annonce travailler sur un cloisonnement des services de renseignement afin que des informations confidentielles de contre-espionnage ne parviennent pas à de potentiels ministres de l'AfD.
Ainsi, le régime tente en ces derniers jours de campagne de lancer des signaux pour discipliner l'AfD. Le même Boris Pistorius a appelé dans une tribune à interdire les fédérations qualifiées d'extrêmistes par les services de renseignement, tandis que le ministre de l'Intérieur Alexander Dobrindt (CSU) tente de mettre la pression sur les plus poutinophiles au sein de l'AfD en rompant les relations avec la Russie et en créant une ambiance de déclaration de guerre suite à la découverte d'un drone dans l'aéroport de Leipzig.
Une polarisation à droite mais aussi à gauche
En même temps, la classe dominante a aussi des raisons de craindre l'instabilité politique provoquée par les progrès de l'AfD. Début 2025, les révélations de pourparlers secrets entre des membres du patronat, de la CDU et de l'AfD pour déporter des centaines de milliers d'étrangers, puis l'adoption d'un plan de lois racistes par Merz avec les voix de l'AfD avaient mis des centaines de milliers de personnes dans les rues dans tout le pays et partiellement freiné le gouvernement. Ces manifestations ont également eu comme sous-produit la réémergence électorale de die Linke et l'adhésion au parti de dizaines de milliers de personnes.
Jusque-là, la bourgeoisie allemande par l'intermédiaire des Verts et du SPD a toujours réussi à capitaliser sur ces mobilisations par de vagues discours consensuels sur la défense de la démocratie. Mais, plus les partis traditionnels reprennent et appliquent l'agenda de l'AfD, notamment la chasse aux étrangers, plus une partie conséquente de la jeunesse comprend que pour en finir avec l'AfD, il faut en finir aussi avec les partis des riches qui coupent dans les budgets, et répriment pour arroser le complexe militaro-industriel d'argent public et préparer l'Allemagne à la guerre, tandis que les patrons licencient et ferment des usines.
Ce sont notamment les discussions qu'ont mené les militants de RIO (Organisation Revolutionnaire Internationaliste), organisation révolutionnaire allemande, lors de la mobilisation de près de 20.000 jeunes à Erfurt au début du mois de juillet qui ont cherché à empêcher le congrès de l'AfD. En même temps, la situation est marquée par des mouvements de protestation, notamment dans la jeunesse contre le retour du service militaire, mais aussi dans le mouvement ouvrier où la colère monte face aux attaques contre les arrêts maladie, contre les retraites et les menaces contre la journée de 8 heures.
Les élections en Saxe-Anhalt ouvrent une séquence électorale qui va se poursuivre le 20 septembre dans les États de Berlin et du Mecklembourg. Dans la capitale, die Linke pourrait arriver en tête, ce que sa direction – contre l'avis de nombreux membres de sa base, notamment dans la jeunesse – utiliserait comme levier pour une coalition avec les SPD et les Verts. Dans le Mecklembourg, l'AfD est crédité de 35% des voix, suivi de justesse par le SPD qui pourrait maintenir un gouvernement de coalition (désormais minoritaire) avec die Linke, éventuellement toléré par la CDU locale, créditée de 8%, le pire score de son histoire dans un scrutin de Land.
Ainsi, le gouvernement fédéral CDU-SPD dirigé par Merz se trouve pris en tenaille entre la montée de l'extrême droite, les demandes pressantes du patronat d'accélérer ses attaques, la colère sociale qui monte, malgré toutes les limites que la bureaucratie syndicale impose, et le besoin de compter localement de plus en plus sur die Linke. Son gouvernement pourrait bénéficier d'un sursis, en cas de victoire des partis du « Brandmauer » en Saxe-Anhalt. D'autant que la direction de die Linke annonce déjà être prête à avaler de nombreuses couleuvres pour maintenir coûte que coûte un gouvernement minoritaire de la CDU et éviter l'AfD. Cette stabilité implique en revanche de limiter les mouvements dans la rue pour ne pas ébranler le gouvernement de front républicain. Un équilibre qui sera de toute façon précaire et menacé à la première crise interne (au sein de la CDU ou dans le pays) ou par une aggravation de la situation internationale.
La victoire de l'AfD le 6 septembre ferait peser une menace immédiate sur les migrants, les étrangers, les Allemands d'origine étrangère, pour les femmes et les personnes LGBT, ainsi que pour les droits des travailleurs et pourrait marquer un saut dans l'intégration de l'AfD au régime et au système partisan. Mais la seule manière d'y faire face sera l'organisation de grèves et de mouvements de masse qui combinent la colère contre les conditions de vie et de travail, contre les attaques du gouvernement et des patrons, contre la militarisation et les mesures autoritaires comme le contrôle policier aux frontières imposé par Merz avec la lutte pour la résistance face à toutes les attaques de l'AfD. Une orientation défendue par RIO qui appelle à se mobiliser, dès ce 6 septembre, dans des villes comme Berlin et Munich pour construire une alternative par en bas, sans rien attendre des partis traditionnels. La question étant en effet de savoir « si le gouvernement tombera par sa droite […] ou si c'est la gauche et le mouvement ouvrier qui sont capables d'enrayer la politique anti-sociale et militariste et d'imposer son départ. »