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À 88 ans de la fondation de la IVe Internationale : débats stratégiques sur le Programme de transition

Thu, 03 Sep 2026 12:57:24 CEST

Révolution Permanente

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Le 3 septembre 1938, la IVe Internationale était fondée à Périgny, près de Paris. Son projet de défendre l'héritage révolutionnaire face à la contre-révolution bureaucratique stalinienne reste d'actualité pour penser le renversement du capitalisme aujourd'hui, comme son manifeste. A cette occasion, nous publions cet article de débat sur l'actualité du Programme de transition.

Dans un article récent intitulé « Programme de transition : politique révolutionnaire ou réformisme bourgeois ? », Rolando Astarita reprend certains des arguments de sa Critique du programme de transition. Revenant sur l'actualité de ce débat, il souligne : « parmi les nombreuses divergences que j'ai avec le FIT [Front de Gauche et des Travailleurs, coalition électorale d'extrême-gauche en Argentine], l'une des plus importantes concerne la diffusion de mots d'ordre de transition (vers le socialisme). Compte tenu de l'importance de ce sujet pour la gauche, je présente dans cet article la conception de Marx et d'Engels sur le programme de transition (avec quelques remarques de Lénine) ; et, par contraste, la conception trotskyste ». Dans ce qui suit, nous allons nous attarder sur certains points de ce débat particulièrement vaste. Nous aborderons d'abord de manière synthétique ses termes les plus généraux et l'opposition qu'Astarita pose entre les propos de Marx et Engels et ceux de Trotsky, puis nous nous concentrerons sur un point que nous considérons comme central : il est impossible de comprendre la méthode de transition formulée par Trotsky – y compris ses antécédents chez les fondateurs du marxisme – indépendamment de la stratégie.

Contexte du débat

Avec le Programme de transition, rédigé en 1938 et adopté par la IVe Internationale, Trotsky systématise une méthode d'élaboration du programme qui trouve de nombreux antécédents dans le mouvement révolutionnaire, et que la IIIe Internationale avait commencé à esquisser lors de ses premiers congrès. Trotsky lui-même avait déjà rédigé un autre programme de ce type en 1934 pour la France, connu sous le nom de « Programme d'action pour la France ». La méthode transitoire vise à mettre fin à l'ancienne séparation étanche entre ce que l'on appelait, dans le jargon de la Deuxième Internationale, le « programme minimum » (les revendications qui, en elles-mêmes, ne remettent pas en cause la propriété capitaliste, telles que l'augmentation des salaires, les droits accordés aux travailleurs, les revendications relatives aux droits politiques ou civils, etc) et le « programme maximum », qui fait référence à la révolution socialiste. Cette division est indissociable de la trajectoire même de la Deuxième Internationale. Celle-ci finira en effet par reléguer le « programme maximal » à un avenir indéterminé, aux manifestations du 1er mai et à la propagande, tandis que la pratique et l'agitation quotidiennes se limiteront au « programme minimal », restreint à une série de réformes dans le cadre du régime capitaliste [1]

La méthode utilisée par Trotsky, que l'on pourrait qualifier de « transitoire », vise à établir un pont entre la lutte immédiate pour les revendications minimales et démocratiques, et la lutte pour le pouvoir de la classe ouvrière. À cet égard, les mots d'ordre dits « transitoire » jouent un rôle fondamental. Ce sont ceux qui proposent une réponse structurelle et de fond pour mettre fin aux souffrances imposées par le capitalisme. Parmi eux : l'échelle mobile des salaires et du temps de travail, le contrôle ouvrier de la production, la gestion directe par les travailleurs de toute entreprise qui ferme, l'expropriation de certains groupes capitalistes, la nationalisation du système bancaire et du commerce extérieur, etc. L'objectif est de relier, dans la lutte politique, dans l'agitation et, si la situation le permet, dans l'action elle-même, les luttes immédiates à la perspective d'un gouvernement des travailleurs et au socialisme. Selon les mots de Trotsky, il s'agit d'un pont « partant des conditions actuelles et de la conscience actuelle de larges couches de la classe ouvrière et conduisant invariablement à une seule et même conclusion : la conquête du pouvoir par le prolétariat. »

Astarita soutient qu'il s'agit là d'une erreur. Lancer des mots d'ordre transitoires et prétendre qu'ils stimulent la mobilisation reviendrait à mettre la charrue avant les bœufs, car ils ne pourraient être utilisés pour l'agitation que lorsque les conditions de la prise du pouvoir seraient réunies ; sinon, on exigerait de l'État capitaliste des mesures socialistes et on passerait, comme l'indique le titre de son article, de la « politique révolutionnaire » au « réformisme bourgeois ». Cela dit, il faut rester ferme sur la distinction entre le programme « minimal », destiné à stimuler la mobilisation, et le programme « maximal », destiné à la propagande jusqu'à ce que la révolution arrive. Pour étayer son argument, Astarita s'appuie sur les fondateurs du marxisme. Il souligne :

« Le programme de transition a été présenté pour la première fois par Marx et Engels dans Le Manifeste communiste. Il s'agit de mesures visant à pousser la classe ouvrière vers l'abolition de la propriété privée, vers le socialisme. […] L'essentiel est que ce programme a été conçu pour être appliqué par la classe ouvrière une fois au pouvoir : « La première étape de la révolution ouvrière est la constitution de la classe ouvrière en classe dirigeante, la conquête du pouvoir public par la démocratie ». Si, en revanche, ces propositions sont formulées en marge de la classe sociale capable de les mettre en œuvre de manière révolutionnaire, elles deviennent des pansements sur le système, désorientent les masses travailleuses et conduisent à la conciliation des classes. »

Or, est-il vrai que la méthode de transition met la charrue avant les bœufs ? S'agit-il chez Trotsky de « propositions en marge de la classe sociale capable de les mettre en œuvre de manière révolutionnaire » ? Le Manifeste communiste s'oppose-t-il au Programme de transition ? Une grande partie des difficultés à comprendre la méthode transitoire proposée par Trotsky, non seulement chez ses détracteurs comme Astarita mais aussi chez ceux qui la revendiquent, tient à la séparation entre le programme (les objectifs à atteindre) et la stratégie (la manière de les atteindre). Or, ce lien est bien plus fort que ne le suppose Astarita, non seulement chez Trotsky, mais depuis les origines mêmes du marxisme. Voyons cela.

Voir aussi : Le Programme de transition (I) : un manuel de stratégie révolutionnaire

Marx et Engels, les origines

Selon Astarita, Engels a débattu de la nature et des conditions de possibilité des mots d'ordre de transition lors de sa polémique avec Karl Heinzen en 1847, un ancien libéral allemand qui, après avoir échoué dans son projet de construire une opposition légale en Allemagne, en est venu à proclamer la nécessité d'une révolution immédiate. Sa critique s'appliquerait au Programme de transition. Astarita affirme, en citant des extraits d'Engels : « si ces mesures de transition se rapportent « à une situation pacifique, bourgeoise… elles sont vouées à l'échec ». […] Il faut expliquer que les mesures de transition « ne sont possibles que parce que derrière elles se tient tout le prolétariat, les soutenant les armes à la main » (« Les communistes et Karl Heinzen »). En l'absence de ces conditions, ce sont des chimères de réformateurs sociaux, peut-être bien intentionnés, mais impuissants. »

Au-delà du fait que, dans ce même texte, Engels souligne en des termes similaires à ceux de Trotsky que la possibilité d'arracher ces revendications dépend du rapport de forces, et que les difficultés rencontrées par les travailleurs peuvent se traduire par une meilleure compréhension de leur nécessité [2], il faut souligner qu'il y a une grande différence entre affirmer que ces mesures ne peuvent pas être obtenues dans une situation pacifique – ce qui est la thèse d'Engels – et ce que défend Astarita, à savoir l'impossibilité de mener une « agitation » autour de ces mêmes mots d'ordre en dehors des moments de crise révolutionnaire.

Cet argument d'Astarita serait prétendument démontré par le fait que Marx et Engels n'utilisaient pas de mots d'ordre incompatibles avec la société capitaliste (« maximaux », selon la terminologie de notre auteur) pour l'agitation en dehors des périodes révolutionnaires, et qu'ils les réservaient uniquement à des « manifestes stratégiques ». Cependant, contrairement à cette affirmation, Marx les inclut en 1880, par exemple, ni plus ni moins que dans un « programme électoral », à savoir le « Programme électoral des travailleurs socialistes » rédigé par lui-même et Jules Guesde, avec la collaboration d'Engels et de Paul Lafargue, pour la France. Dans ce cadre, ces derniers mériteraient les mêmes critiques que celles adressées à Trotsky par Astarita.

Dans ce programme électoral, outre de nombreux mots d'ordre du programme minimum, figurent des mots d'ordre transitoire tels que : « annuler tous les contrats ayant aliéné la propriété publique (banques, chemins de fer, mines, etc.), et confier l'exploitation de tous les ateliers d'État aux travailleurs qui y travaillent » (en quelque sorte une nationalisation sous contrôle ouvrier) ; « la suppression de tout héritage en ligne collatérale et de tout héritage direct supérieur à 20 000 francs » ; « la suppression de la dette publique » ; « l'abolition de l'armée permanente et l'armement général du peuple » ; que « la Commune devienne maîtresse de son administration et de sa police » (une sorte de mot d'ordre de « gouvernement ouvrier »). Y avait-il une situation révolutionnaire pré-insurrectionnelle en 1880 en France ? Non. Ce programme était-il possible ou non ? De toute évidence, ni Marx ni Engels ne se présentaient comme des « réformateurs sociaux » à la manière de Heinzen, et ce fait nous amène à une discussion fondamentale.

État et révolution

Astarita nous dit que pour éviter que les mots d'ordre transitoires n'apparaissent comme des « chimères de réformateurs sociaux », des « absurdités logiques, insoutenables », « Marx et Engels ont présenté les mesures de transition – dans Le Manifeste communiste – comme subordonnées à l'“élévation du prolétariat au rang de classe dominante” ». Mais si tel est le cas, comment justifier, par exemple, l'inclusion de ces mesures dans un programme électoral pour la France en 1880 ? Nous osons affirmer que ce qui, pour Astarita, est un « principe » (ne pas agiter de mots d'ordre transitoires en dehors d'une situation révolutionnaire pré-insurrectionnelle), ne l'était pas pour Marx et Engels. Mais le plus intéressant n'est pas cela, mais le fait que ce programme électoral incluait une référence aux décrets de la Commune de Paris, qui avait été vaincue neuf ans auparavant. Ce qui nous amène à une autre question : que s'était-il passé entre février 1848, date de la première publication du Manifeste communiste, et 1880, tant sur le plan historique que dans l'évolution de la théorie politique de Marx et Engels ?

Historiquement, ni plus ni moins que les deux événements majeurs de la lutte des classes du XIXe siècle : le « printemps des peuples » de 1848 et la Commune de Paris de 1871 elle-même. Ainsi, le Manifeste communiste posait la formule générale citée par Astarita concernant le pouvoir des travailleurs, à savoir : « la constitution de la classe ouvrière en classe dirigeante, la conquête du pouvoir public par la démocratie » (cette dernière étant entendue comme la réabsorption de l'État par la société ; la « démocratie », en tant que régime politique, était désignée par eux sous le terme de « république ») , tandis qu'ils verront plus tard dans la Commune de Paris « un gouvernement de la classe ouvrière, fruit de la lutte de la classe productrice contre la classe appropriatrice, la forme politique enfin découverte pour réaliser en son sein l'émancipation économique du travail » [3]. La nouveauté de la Commune revêtait une telle importance que Marx et Engels, comme on le sait, jugèrent nécessaire de « corriger » le Manifeste communiste. Ils déclaraient en 1872 : « Ce programme apparaît, à certains égards, dépassé. Avant tout, la Commune a apporté la preuve que « la classe ouvrière ne peut pas simplement prendre possession de l'appareil d'État tel qu'il est, et le mettre en marche à ses propres fins » [4]
Ces changements, qui, du point de vue d'approches telles que celle d'Astarita, sembleraient secondaires pour penser la question du programme, sont pourtant fondamentaux. Ils impliquent que, pour triompher, la classe ouvrière doit, nécessairement, mettre en place un pouvoir qui lui soit propre, capable de « remplacer » l'appareil d'État bourgeois. Autrement dit, il ne s'agit pas simplement de « prendre possession » de ce dernier pour mettre en œuvre un « programme de gouvernement socialiste » (« programme maximal »). C'est pourquoi tout programme qui se limite à énumérer les mesures d'un futur gouvernement ouvrier « après la victoire de la révolution prolétarienne », tout en ne portant que des mots d'ordre « minimaux » pour la lutte quotidienne (économique et politique), est un programme inutile dans la pratique, du moins du point de vue révolutionnaire. Mais un programme consacré uniquement à « instruire » l'avant-garde sur les objectifs de la révolution est tout aussi inutile s'il n'est pas orienté en même temps vers une interpellation, d'une manière ou d'une autre, du mouvement de masse, c'est-à-dire de ceux qui devraient être les protagonistes de la révolution et animer leurs propres organes d'auto-organisation.

La grande question négligée par toutes les visions qui opèrent une distinction – implicite ou explicite – entre programme minimal et programme maximal est, ni plus ni moins, le fait que pour prendre le pouvoir, il est nécessaire de dépasser les cadres du régime bourgeois et de développer un pouvoir alternatif qui le remplace ; un pouvoir qui ne surgit pas ex nihilo.

En attendant l'avènement du double pouvoir

Astarita insiste sur le fait que tout se résume : « à qui détient le pouvoir d'appliquer les mesures de transition. Une question que l'on retrouve dans le mot d'ordre du « contrôle ouvrier », souvent brandi. La question est la suivante : à partir de quel pouvoir ce contrôle sera-t-il exercé ? […] Pour le dire clairement : le contrôle ouvrier réel (et non pas en apparence, ni comme une supercherie) ne pourra s'exercer que pendant une courte période, dans des situations de double pouvoir – conseils, ouvriers en armes, affrontement avec l'appareil répressif – ou une fois le pouvoir pris. » Et il ajoute plus loin que « tant que la classe ouvrière ne s'émancipera pas du contrôle bureaucratique-bourgeois (des syndicats, des organisations sociales, des représentations politiques), le contrôle ouvrier ne peut être qu'une forme de collaboration de classes ».

Dans tout cela, Astarita omet la question centrale. À savoir : comment naissent ces prémisses nécessaires à la promotion d'un programme de transition (les « situations de double pouvoir », l'« émancipation du contrôle bureaucratique-bourgeois », etc) que notre auteur tient pour acquises dans un avenir indéterminé ? Face à ceux qui défendaient des thèses similaires et s'opposaient au mot d'ordre du contrôle ouvrier de la production en Allemagne au début des années 1930, estimant que les « conditions préalables » n'étaient pas réunies à l'époque, Trotsky affirmait ce qui suit : « À partir d'un certain moment, les travailleurs « déstabilisent » le cadre de la loi, le renversent ou le méprisent tout simplement dans son ensemble. C'est précisément en cela que consiste la transition vers une situation purement révolutionnaire. Pour l'instant, cette transition est encore devant nous, et non derrière nous. Il faut la préparer ». Ainsi, face à l'argument selon lequel il fallait attendre l'émergence des soviets pour diffuser le mot d'ordre du « contrôle ouvrier », il leur rappelait : « Non seulement vous n'avez pas de soviets, mais vous n'avez même pas de pont pour y accéder, ni même de route menant au pont, ni même de chemin menant à la route ». Et il ajoutait avec ironie : « “Puisque nous sommes impuissants face à la mort, puisque nous ne pouvons rien faire dans les usines, alors… alors, en récompense de cela, nous nous élevons à une telle hauteur que les soviets tomberont du ciel pour nous aider” ».

Sans aller plus loin, Astarita écrivait en 1999 dans sa critique du Programme de transition : « dans ces conditions – qui prévalent dans la plupart des pays capitalistes, au moins depuis le début des années 80 –, le fossé qui existe, par exemple, entre la lutte pour la défense des salaires et la lutte pour le “contrôle ouvrier de la production” est “palpable” ». Deux ans plus tard, face à l'énorme crise qui a éclaté en Argentine, allait naître l'un des mouvements d'occupation et de remise en production d'usines les plus importants de ces dernières décennies, au cours duquel des milliers d'ouvriers ont pris le contrôle de centaines d'entreprises. Selon Astarita, ce phénomène ne remettait pas en cause la pertinence du Programme de transition, car : « D'une manière générale, les ouvriers n'ont pas arraché les entreprises aux patrons, mais celles-ci ont été abandonnées par leurs propriétaires. Il s'agissait essentiellement d'un mouvement qui avait pour but de préserver les emplois, c'est-à-dire de survivre ». Ce type de conception normativiste, qui sépare ce qui serait un programme purement idéologique des besoins qui animent l'action de la classe ouvrière, est sans aucun doute aux antipodes de la méthode transitoire qui, justement, tente d'établir des ponts entre les deux.

Dans l'un des exemples, d'une importance considérable non seulement au niveau national mais aussi international, comme l'usine Zanón, aujourd'hui FaSinPat, la lutte contre les licenciements qui a conduit à l'occupation s'est déroulée parallèlement au processus de reconquête du syndicat des céramistes, qui a lui-même été à l'origine, par exemple, de la « Coordinadora del Alto Valle » (Coordination de la Haute Vallée) aux côtés d'organisations de chômeurs, de commissions internes, de groupes antibureaucratiques d'enseignants, de fonctionnaires, de travailleurs de la santé et du bâtiment, auxquels se sont jointes des organisations étudiantes et de gauche. Par la suite, elle lancera à l'échelle nationale les « Rencontres des usines occupées » en collaboration avec l'usine textile Brukman et d'autres usines. Ce sont là des exemples illustrant comment, dans certaines situations, ces « ponts » dont parle le Programme de transition se mettent en place. En 2003, la reprise économique finira par s'installer en Argentine, portée par le boom des matières premières, ce qui changera la donne. Mais tout ce processus a instauré une tradition qui perdure en Argentine et qui se renouvelle face à la crise profonde que le pays traverse actuellement.

Contrairement à ce que soutient Astarita, qui voit dans les mots d'ordre de transition tels que le « contrôle ouvrier », « des propositions en marge de la classe sociale capable de les mettre en œuvre de manière révolutionnaire », le Programme de transition a pour préoccupation centrale l'émergence de la classe ouvrière en tant que sujet hégémonique. À tel point que Trotsky souligne que « tout le programme de transition doit combler les écarts entre les conditions actuelles et les soviets de l'avenir ». Lorsque, dans le Programme de transition, il parle d'un pont qui « partant des conditions actuelles et de la conscience actuelle de larges couches de la classe ouvrière doit mener à une seule et même conclusion : la conquête du pouvoir par le prolétariat », Trotsky ne dit pas que, soudainement, la classe ouvrière parvient à la conclusion de la prise du pouvoir et le conquiert, mais que l'ensemble du programme est conçu pour, à travers l'expérience, contribuer à créer les conditions – « combler les écarts » – afin que cela soit possible.

En ce sens, l'émancipation « du contrôle bureaucratique-bourgeois (des syndicats, des organisations sociales, des représentations politiques) » qu'Astarita pose comme « condition » à la promotion d'un programme de transition est précisément l'un de ses objectifs. D'où l'importance, dans le Programme de transition, des mots d'ordre qui visent à l'organisation indépendante de la classe ouvrière, à commencer par la lutte contre la bureaucratie au sein des syndicats, et à la mise en place, selon les circonstances, de comités d'usine, de soviets, de piquets de grève et de milices ouvrières.

À l'opposé, la séparation axiomatique proposée par Astarita entre le programme minimum et les mots d'ordre de transition est la voie la plus directe vers l'adaptation aux bureaucraties syndicales ou aux directions réformistes. De plus, dans un contexte comme celui d'aujourd'hui, marqué par la fragmentation du mouvement ouvrier et des masses, où les bureaucraties syndicales jouent le rôle de garantes de la fracture de la classe ouvrière (salariés en CDI, précaires, chômeurs, etc.) et où se sont largement développées les bureaucraties des « mouvements sociaux », ce n'est pas de la somme des programmes minimaux que naîtra l'hégémonie de la classe ouvrière.

Il ne s'agit pas non plus d'une agitation autour du programme « dans le vide », mais au sein d'un réseau de forces en lutte. C'est pourquoi l'articulation des mots d'ordre dans l'agitation est étroitement liée à l'articulation des forces matérielles. On peut observer ces différents niveaux, par exemple, dans le mot d'ordre transitoire d'« échelle mobile des salaires et des heures de travail » (c'est-à-dire que les heures de travail soient réparties entre tous les travailleurs pour lutter contre le chômage d'une part, et pour réduire la durée du temps de travail d'autre part). D'une part, en ce qui concerne la « conscience », la proposition part des luttes quotidiennes pour des augmentations salariales ou contre les licenciements sur chaque lieu de travail et cherche à montrer que la classe ouvrière n'est pas condamnée à la tâche de Sisyphe consistant à conquérir des augmentations salariales qui sont constamment annulées par l'inflation ou à faire face à des licenciements ponctuels sans tenir compte du chômage structurel. Ce slogan permet d'expliquer l'irrationalité d'un capitalisme qui combine de longues journées de travail à un chômage élevé chômage de masse, alors qu'il pourrait y avoir des journées plus courtes avec tout le monde au travail, tout en réorientant le problème vers les profits capitalistes qui devraient être remis en cause pour parvenir à cette répartition sans baisse salariale.
D'autre part, intervient la deuxième dimension fondamentale (« matérielle ») du problème : la nécessité d'unir les salariés et les chômeurs. La concurrence entre ces deux secteurs est exploitée par les capitalistes. Le besoin de travail de ces derniers est utilisé par les capitalistes pour faire baisser les salaires des salariés et encourager l'idée que les chômeurs (souvent stéréotypés de manière raciste) sont des « fainéants ». Parallèlement, les syndicats sont présentés comme les représentants des « privilégiés ». C'est ainsi qu'opèrent la démoralisation et le réformisme en général. L'unité entre les salariés et les chômeurs est essentielle à toute lutte sérieuse. C'est pourquoi se limiter au « programme minimum » revient à fermer les yeux sur ce type de problèmes stratégiques [5]

C'est autour de ces luttes qu'une organisation révolutionnaire peut progresser dans l'« éducation », l'organisation et le regroupement de l'avant-garde, ainsi que dans la diffusion d'idées au sein des masses, de manière plus ou moins « propagandiste » ou « orientée vers l'action » selon la situation. Contrairement à ce que soutient Astarita, pour qui « la méthodologie politique [du Programme de transition] s'articule autour de l'idée d'une ascension progressive », celle-ci cherche à contribuer à mobiliser une « force matérielle » pour le combat, afin de briser la résistance des bureaucraties syndicales, sociales et politiques, et de soutenir l'émergence de la classe ouvrière en tant que sujet hégémonique.

Dépasser le « degré zéro » de la stratégie

Les débats marxistes de la première moitié du XXe siècle se sont caractérisés par la profondeur de leur approche des problèmes stratégiques, pour laquelle ils se sont appuyés sur une appropriation critique des classiques de la stratégie militaire. Cependant, dans les discussions ultérieures, il était – et reste – courant que des concepts stratégiques fondamentaux soient pris à la légère, comme allant de soi pour la réflexion et le débat politique. Astarita ne fait pas exception à la règle lorsqu'il avance, comme l'une des critiques centrales à l'encontre du Programme de transition, que celui-ci serait un programme d'offensive proposé pour des situations où seule une position défensive s'impose. Mais la défense dépourvue de tout principe positif est une contradiction en soi, tant sur le plan stratégique que tactique. Sans cette définition fondamentale, il est difficile de comprendre quoi que ce soit du Programme de transition et de l'œuvre de Trotsky en général.

Le programme de transition vise précisément à répondre aux problèmes du passage de la défensive à l'offensive dans des situations politiques ambiguës, hybrides, qui ne sont plus des situations « normales » mais ne constituent pas encore « la » révolution, ou qui combinent des éléments des deux de manière inégale, évoluant à des rythmes discordants les uns par rapport aux autres. C'est pourquoi, bien qu'il revête une importance particulière dans les situations prérévolutionnaires, il contient des propositions transitoires très utiles pour l'« agitation propagandiste » (c'est-à-dire une propagande destinée non seulement à l'avant-garde, mais aussi à des secteurs des masses), même dans des situations défensives, pour autant que l'on ne comprenne pas la défense comme une « défense passive ». Par ailleurs, s'il existe une préparation immédiate au passage de la défensive à l'offensive, il existe également une préparation plus large qui consiste à « semer » certaines idées, à instaurer certaines « traditions » de lutte et d'organisation qui peuvent – et devraient – être développées à l'avance pour l'éducation de l'avant-garde et, à travers elle, des secteurs des masses. En résumé, le Programme de transition vise à préparer les conditions (en termes de niveaux de conscience et d'articulation matérielle des forces) nécessaires pour passer à l'offensive.

Tel est l'enjeu actuel du débat. Ces dernières années, divers pays de plusieurs continents ont été et sont encore le théâtre de vastes processus de mobilisation. La question de savoir par quels moyens toutes ces forces déployées par le mouvement de masse peuvent éviter d'être dissipées ou canalisées dans les cadres des États capitalistes et donner lieu à de nouvelles révolutions est plus que d'actualité. C'est la même question dont part le Programme de transition. Plusieurs décennies se sont écoulées depuis son élaboration ; il ne s'agit donc pas simplement d'examiner le texte, mais la méthode qui le guide, et de déterminer ce qu'il peut nous apporter pour réfléchir aux luttes actuelles. Mais pour cela, il est indispensable de rétablir le lien entre programme et stratégie ; sans cela, aucun programme – ni minimal, ni maximal, ni de transition – ne peut nous aider.

Article paru dans Ideas de Izquierda le 1er août 2021.


[1] Pour une analyse sur cette question, voir le premier chapitre de Marxisme, stratégie et art militaire de Emilio Albamonte et Matias Maiello, aux éditions Communard.es.

[2] Dans l'article cité par Astarita, « Les communistes et Karl Heinzen », Engels déclare à propos de ces mesures transitoires : « Elles sont possibles, malgré toutes les difficultés et tous les inconvénients invoqués par les économistes, car toutes ces difficultés et tous ces inconvénients pousseront le prolétariat à avancer pas à pas jusqu'à ce que la propriété privée ait été complètement abolie, afin de ne pas perdre à nouveau ce qui a déjà été conquis. Elles sont possibles en tant qu'étapes préparatoires, phases temporaires et de transition vers l'abolition de la propriété privée ».

[3] La guerre civile en France, Karl Marx.

[4] Karl Marx et Friedrich Engels, « Avant-propos à l'édition allemande de 1872 » dans Le Manifeste du Parti communiste.

[5] Bien sûr, la « formule » générale n'est qu'un point de départ. Trotsky réfléchit sans cesse à la manière de lui donner des valeurs concrètes qui, tout en allant dans le même sens que le mot d'ordre de transition, permettent de l'adapter à l'intervention sur la scène politique particulière. Dans le cas des États-Unis, par exemple, il avance : « M. Roosevelt parle simplement de travaux publics, mais nous insisterons pour que ceux-ci, ainsi que les mines, les chemins de fer, etc., absorbent tous les chômeurs. Que chacun ait la possibilité de vivre décemment, sans que cela n'entraîne une baisse du niveau de vie actuel, et nous exigerons que M. Roosevelt et son « trust » de cerveaux proposent un programme de travaux publics capable de garantir à toute personne apte au travail un emploi assorti d'un salaire décent. Cela est possible grâce à une échelle mobile des heures et des salaires. Nous devons discuter de la manière de présenter ce concept dans toutes les localités, partout. » Ainsi, Trotsky cherche à soumettre le mot d'ordre de « l'échelle mobile des heures et des salaires » au débat au sein des larges secteurs du mouvement ouvrier américain qui plaçaient leurs espoirs dans le discours « assistancialiste » du président Roosevelt.

Détail de la fresque de Diego Rivera « Man at the Crossroads » au palais des Beaux-Arts, à Mexico

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