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Balladur : de la casse sociale aux politiques racistes, un héritage réactionnaire

Wed, 02 Sep 2026 19:19:27 CEST

Révolution Permanente

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Depuis l'annonce du décès d'Édouard Balladur, les hommages pleuvent de tous les bords politiques, occultant le vrai bilan d'un artisan de la casse sociale et du durcissement répressif des années Mitterrand. Il ne faut pourtant pas oublier les attaques que l'on doit à Balladur : 30 ans plus tard, elles sont encore bien vivantes.

Édouard Balladur est décédé ce lundi 31 août. Grande figure de la droite gaulliste, il a fait partie du paysage politique français pendant plus de 30 ans : d'abord conseiller et protégé de Georges Pompidou, c'est sous les mandats de Mitterrand qu'il est nommé Ministre de l'Économie, des finances et de la privatisation en 1986, puis Premier Ministre de 1993 à 1995. Sa mort est donc l'occasion de faire l'éloge de sa vie et de son bilan politique sur tous les médias bourgeois.

Depuis l'annonce de sa mort, les hommages se multiplient dans la sphère politique : Macron, Lecornu, Bayrou, Attal, Le Maire et les principales figures de la droite ont salué un éminent « dirigeant gaulliste » et grand « réformateur ». Le RN s'est lui aussi joint aux louanges, Marine Le Pen saluant un homme ayant « marqué la vie publique française ». Même le Parti Socialiste, tout en rappelant les désaccords avec sa politique libérale, tient à reconnaître le « serviteur de l'État » qu'il aurait été. À gauche, même Manon Aubry a pu affirmer qu'il était « clairement un homme d'État ».

Quelle que soit la couleur politique, tout le monde semble s'accorder sur le fait que Balladur aurait été un dirigeant sérieux et responsable, dont on pourrait critiquer les choix sans remettre en cause la stature. Mais ce narratif raconte surtout ce que la classe politique veut taire de son héritage : l'austérité, la précarisation et le durcissement raciste et répressif de l'État. Des politiques qui, elles, sont toujours bien vivantes aujourd'hui.

Ministre de l'austérité au lendemain des « Trente Glorieuses »

Balladur a été l'un des grands artisans de la vague de privatisations de services publics français depuis les années 1980. Ministre de l'Économie dans le gouvernement de son ami Jacques Chirac de 1986 à 1988, il a permis la privatisation de grandes entreprises (comme Paribas, Saint-Gobain, Société Générale, le CCF, le Crédit Agricole, ou encore TF1), une politique qu'il s'est empressé de continuer une fois nommé Premier Ministre en 1993 par Mitterrand (avec notamment BNP, Rhône-Poulenc et Renault) sous couvert de « dégradation des comptes publics » après les « Trente Glorieuses ». Autrement dit, des cessions au privé de secteurs entiers de l'économie qui, sous couvert de « libéralisation », font toujours payer aux travailleurs le prix des restructurations, s'accompagnant de suppressions d'emplois, de réorganisations brutales et d'une mise en concurrence qui dégrade encore davantage les conditions de travail.

Une logique qui n'a rien d'un vestige du passé : la casse des services publics actuelle pave toujours plus la voie aux privatisations, présentant leur dégradation du fait du sous-financement comme preuve de leur « inefficacité », pendant que l'argent est injecté dans le réarmement et utilisé pour préserver les cadeaux fiscaux au patronat.

À l'époque, la situation économique sert aussi de prétexte à ce qui deviendra un classique des politiques austéritaires : la réforme des retraites. C'est en 1993 qu'Edouard Balladur et Sarkozy, alors son Ministre du Budget, ont porté la première réforme des retraites qui a fait notamment passer la durée de cotisation nécessaire pour une retraite à taux plein de 37,5 à 40 années. Cette réforme a labouré le terrain pour toutes les attaques qui ont suivi, jusqu'à celle de 2023 qui a fait passer la durée de cotisation à 43 ans. 30 ans plus tard, les retraites restent au cœur de l'austérité et comptent déjà parmi les thèmes centraux du début de la campagne présidentielle de 2027, avec un patronat radicalisé qui pousse les différents candidats à rivaliser de propositions pour repousser encore davantage l'âge de départ.

En 1994, le gouvernement Balladur a publié un décret permettant l'application du Contrat d'insertion professionnelle (CIP), permettant d'embaucher des jeunes de moins de 26 ans en les rémunérant seulement à 80% du SMIC. Soi-disant pour favoriser l'embauche des jeunes, le CIP permet surtout de créer un sous-salariat et de précariser les jeunes les moins qualifiés, afin de lutter artificiellement contre le chômage sans toucher aux caisses du patronat ou aux finances publiques. L'ampleur de la mobilisation étudiante et lycéenne s'élève contre ce « SMIC-jeunes » finit par faire reculer Balladur : face à l'ampleur de la contestation, il doit retirer le CIP à peine un mois après son application

Et à nouveau, cette offensive contre la jeunesse n'a rien d'un souvenir historique. Début 2026, le MEDEF proposait à nouveau de permettre de la rémunérer en dessous du SMIC, doublé d'un CDI pouvant être rompu sans motif pendant les premières années. Exactement la vieille recette consistant à faire des jeunes une main-d'œuvre moins chère et plus facilement exploitable.

Dans la lignée de ces politiques, il se présentera à l'élection présidentielle de 1995 sous le signe du « redressement de la France » (où il échouera finalement lamentablement à passer au second tour). Une campagne présidentielle qui sera rattrapée par l'affaire Karachi, dans laquelle il a été poursuivi pour des soupçons de financement occulte de sa campagne via des rétrocommissions liées à des contrats d'armement, avant d'être relaxé en 2021 par la Cour de justice de la République – un simulacre de tribunal servant à blanchir la caste politicienne.

Des offensives répressives et racistes, du visa Balladur à la préférence nationale

Le mandat de Premier ministre d'Édouard Balladur a également été marqué par un énorme durcissement de la répression contre les personnes étrangères. En effet, c'est bien son gouvernement qui a porté en 1993 la deuxième « loi Pasqua », dans la continuité directe de l'offensive menée par Charles Pasqua, Ministre de l'Intérieur en 1986 et promoteur d'une première grande loi de « lutte contre l'immigration » que Balladur s'est appliqué à approfondir, en mettant en place des mesures comme l'interdiction de naturalisation pour une personne qui a été condamnée à 6 mois de prison, l'obligation d'être régularisé pour pouvoir bénéficier de l'assurance chômage ou l'assurance maladie, la possibilité de condamner un étranger à une interdiction du territoire français pour avoir travaillé sans autorisation, ou encore l'impossibilité d'obtenir une carte de résident de 10 ans en cas de polygamie.

Une traque des personnes étrangères qui n'a jamais pris fin : depuis, les lois contre l'immigration se sont succédées, dans un contexte de surenchère répressive dont la circulaire Retailleau de janvier 2025, qui durcit encore davantage les conditions de régularisation des sans-papiers, est un parfait exemple.

Balladur va jusqu'à envisager en 1998 une commission extra-parlementaire sur la « préférence nationale », reprenant ainsi un thème directement issu de l'extrême droite qui contribue à banaliser ses idées et à légitimer la « dédiabolisation » du FN/RN, dont il se rapproche clairement sur le terrain xénophobe et raciste.

Une des mesures les plus importantes qui a été passée sous Balladur, pourtant largement passée sous silence, restera toutefois le « visa Balladur ». Instauré en 1995, pendant son mandat de Premier ministre, il s'agit d'un régime de visa spécial pour les Comoriens qui voudraient se rendre à Mayotte. Si jusque-là les habitants des îles pouvaient circuler librement entre elles, le « visa Balladur » vient briser cette possibilité en transformant administrativement en « étrangers » les habitants d'un même archipel. Une frontière militarisée est ainsi créée, et avec elle une politique migratoire qui va pousser des milliers de personnes à risquer leur vie en mer au bord de kwassa-kwassa, créant alors ce qui est aujourd'hui le deuxième plus grand cimetière marin du monde, comptant des dizaines de milliers de morts. Cette fracture entre Mayotte et le reste des Comores a été le premier jalon de la politique de « guerre aux exilés » menée depuis sur l'archipel, en posant les bases d'une politique coloniale et répressive dont Mayotte reste le premier laboratoire.

Balladur est également Premier ministre pendant le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994, alors que la France entretient et maintien des liens étroits avec le régime génocidaire, en lui fournissant armes et munitions et participant à la formation de l'armée rwandaise, comme l'a montré le rapport Duclert de 14 historiens en actant alors les « responsabilités lourdes et accablantes » de l'État français. Une responsabilité que Balladur niera toute sa vie en bloc, allant jusqu'à déclarer que « la France n'a pas à s'excuser pour le génocide au Rwanda ».

Enfin, en janvier 1994, sous son gouvernement, la France a imposé une dévaluation de 50 % du franc CFA - un des piliers historiques du système néocolonial français en Afrique. Une décision brutale, cherchant à imposer aux pays de la zone une discipline financière et une réduction des dépenses selon les exigences des institutions financières internationales et notamment du FMI, au prix d'une dégradation immédiate des conditions de vie des populations touchées qui payent toujours le prix de politiques conçues pour rassurer les marchés.

Balladur défendait d'ailleurs un renforcement du rôle des institutions financières internationales et souhaitait que le FMI et la Banque mondiale soient explicitement chargés de superviser la mise en œuvre de ces politiques impérialistes et disposent des « moyens d'inciter les États à les respecter ». On n'est pas étonné, alors, d'apprendre que le FMI avait sacré Balladur « ministre des Finances de l'année » ...

Ainsi, le bilan de la politique de Balladur n'est rien d'aurte que celui d'offensives austéritaires et réactionnaires massives, accompagnées d'un durcissement répressif, raciste et xénophobe, allant jusqu'à faire le lit de l'extrême-droite.

Des politiques d'ailleurs majoritairement menées sous la présidence Mitterrand, le socialiste qui devait incarner un renouveau pour des millions de Français et dont les gouvernements de cohabitation ont largement contribué à désillusionner durablement les travailleurs et les classes populaires qui avaient placé leurs espoirs dans la gauche.

Cette période doit donc nous rappeler la réalité de la social-démocratie au pouvoir, qui en vient toujours à faire des concessions à la droite pour au final faire reculer notre camp social. En définitive, ce sera toujours par la lutte des classes, en indépendance des gouvernements bourgeois, qu'il sera possible de s'opposer aux budgets austéritaires, aux lois racistes, et à toutes les attaques contre notre camp. Les mobilisations qui ont fait reculer le CIP sous Balladur, puis le CPE dont il était la suite logique, montrent que ces offensives peuvent être battues. C'est surtout cet autre héritage qu'il faut retenir : celui des luttes capables de faire plier ceux qui veulent nous faire payer leur crise.

Crédits photo : European Communities, CC BY-SA 4.0.

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