États-Unis : les élections de mi-mandat dans un contexte de polarisation et de crise politique
Wed, 02 Sep 2026 19:28:52 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalAlors que la crise du trumpisme s'approfondit à l'approche des élections de mi-mandat, le paysage politique états-unien évolue, façonné par une radicalisation croissante des travailleurs et de la jeunesse.

Nous traduisons un article paru dans le journal Left Voice (organisation sœur de Révolution Permanente aux États-Unis), dans lequel la militante Maryam Alaniz examine la crise organique — et la crise de l'administration Trump — qui frappe durement le bipartisme.
Une crise organique aux États-Unis, loin d'être résolue
Nous sommes face à un moment plutôt significatif de la crise organique des États-Unis — c'est-à-dire une crise profonde de légitimité. En effet, dix ans après son apparition, le trumpisme traverse une crise importante. D'un côté, il est enlisé dans une guerre humiliante en Iran ; de l'autre, il subit des revers dans des domaines centraux pour son autorité, comme la répression des migrants par l'ICE, la police de l'immigration, défaite à Minneapolis.
Le trumpisme a émergé comme une sorte de réponse réactionnaire à la crise du néolibéralisme et du système politique traditionnel. Autrement dit, il s'est saisi de problèmes réels — la baisse du niveau de vie, la désindustrialisation, le malaise social — mais a dirigé ce mécontentement contre les migrants, les femmes, la communauté LGBTQ et la gauche. C'est ainsi qu'il a conquis le Parti républicain, écarté ses anciens dirigeants et organisé une base sociale autour du nationalisme, de la xénophobie et de la promesse de restaurer la « grandeur » de l'impérialisme états-unien.
Néanmoins, le retour de Trump à la Maison-Blanche ne signifie pas pour autant qu'il est parvenu à construire une nouvelle hégémonie. Au fond, Trump n'a pas résolu les problèmes qui ont facilité son retour au pouvoir : le coût élevé de la vie, l'insécurité de l'emploi et l'absence de perspectives. Ainsi, bien qu'il conserve une base durable et le contrôle du Parti républicain, le fossé se creuse avec ceux qui ont voté pour lui en espérant des améliorations économiques, de la stabilité, ou la fin des guerres. En d'autres termes, il peut avancer par la coercition, mais il ne peut pas construire un consensus social stable — surtout dans le sillage des conséquences de la guerre avec l'Iran, que beaucoup qualifient déjà comme l'une des guerres les plus impopulaires de l'histoire des États-Unis.
En même temps, le déclin de Trump ne signifie pas que l'establishment démocrate a recouvré son autorité. De fait, selon un sondage, seuls 20 % des sondés approuvaient le travail des démocrates au Congrès, tandis que 72 % le désapprouvaient. Beaucoup voteront peut-être démocrate pour sanctionner Trump, mais cela ne veut pas dire qu'ils feront de nouveau confiance à une direction identifiée au grand patronat, aux guerres impérialistes et à un ordre social qui n'offre aucune issue.
Et c'est précisément dans ce vide que grandit un phénomène néo-réformiste, dont le DSA (courant du Parti démocrate), avec Mamdani, est une figure centrale. Cela tient au fait qu'il parvient à se rallier aux revendications des travailleurs, des jeunes, des immigrés et des secteurs mobilisés en soutien à la Palestine. Il appelle au gel des loyers, à l'extension des services publics, à s'attaquer aux milliardaires et à remettre en cause la politique étrangère des États-Unis.
Pour cette raison, ses succès montrent que la crise de représentation s'est déjà installée au sein même du Parti démocrate. Mais le problème stratégique est que ce néo-réformisme cherche à développer ces aspirations à l'intérieur du parti et par la gestion de l'État capitaliste. Autrement dit, d'un côté il exprime une radicalisation authentique, mais de l'autre il peut la contenir et la canaliser vers les primaires, les élections et le renouvellement de l'appareil du Parti démocrate.
La relation entre l'establishment et l'aile réformiste combine confrontation, dépendance et intégration. D'un côté, l'establishment tente de défaire les réformistes lorsqu'ils menacent ses dirigeants, ses donateurs ou sa politique étrangère, comme l'a montré la motion de censure visant Rashida Tlaib — élue démocrate du Michigan à la Chambre des représentants et membre de DSA, lorsqu'elle a mis en cause la politique pro-sioniste du Parti démocrate. Mais quand il ne peut pas les défaire, il cherche à les modérer et à les coopter. Cela apparaît clairement, par exemple, dans le mot d'ordre « Abolir l'ICE de Trump », qui pose la question comme s'il s'agissait uniquement de la version trumpiste de l'ICE, et non de l'institution elle-même. Dans le même temps, les réformistes disputent des investitures mais continuent de dépendre de l'appareil du Parti démocrate et de sa stratégie électorale.
Ainsi, à l'approche des élections, la crise organique se reconstitue autour de trois tendances. D'un côté, un trumpisme qui conserve une énorme capacité d'attaque mais échoue à stabiliser le pays. De l'autre, un establishment démocrate qui peut tirer un bénéfice électoral du déclin de Trump mais qui ne parvient pas à retrouver son autorité d'antan. Enfin, un néo-réformisme montant qui articule des revendications progressistes mais tente de les maintenir dans les limites du Parti démocrate et de l'État capitaliste.
La contradiction majeure, c'est qu'il existe un immense mécontentement social, mais qu'il n'existe toujours pas de force politique indépendante de la classe ouvrière qui soit à la hauteur de la tâche. C'est pourquoi la question n'est pas seulement de savoir qui remportera l'élection, mais qui parviendra à organiser toute cette colère : la droite réactionnaire, le Parti démocrate à travers son aile réformiste, ou une alternative indépendante fondée sur la lutte des classes et l'organisation à la base.
Lutte des classes et changements de conscience
À plusieurs égards, il semble que la crise organique des États-Unis entre dans une nouvelle étape : les expériences de lutte précédentes ont laissé leur empreinte dans la conscience de millions de personnes.
Nous n'assistons pas à un glissement progressif et régulier vers la gauche. Cependant, il y a une nouvelle génération qui a vécu le mouvement Black Lives Matter, les grèves et les campagnes de syndicalisation qui ont suivi la pandémie, le mouvement pour la Palestine, et maintenant la résistance contre l'ICE. Toutes ces expériences ont modifié les questions que les travailleurs et les jeunes se posent sur l'État, le racisme, l'impérialisme et le capitalisme.
En premier lieu, la Palestine a été centrale. Loin d'être une cause marginale ou limitée aux campus universitaires, elle est devenue une question politique de masse. Elle a mobilisé des centaines de milliers de personnes, traversé les universités, les syndicats, les communautés immigrées, et remis en question le soutien des États-Unis à Israël. Elle n'a pas été l'unique cause de la défaite des démocrates, mais elle a bel et bien affaibli le rapport du parti aux secteurs arabes, musulmans et jeunes. Des figures comme Mamdani s'adressent à ce sentiment, mais elles évoluent au sein d'un parti dont la direction continue de défendre l'alliance avec Israël.
Par ailleurs, la question palestinienne a montré comment les universités, la police, les deux partis majoritaires et l'État peuvent agir de concert pour défendre les intérêts impérialistes. Cette expérience peut ressurgir aujourd'hui face à la guerre contre l'Iran. Il n'existe pas encore de mouvement anti-guerre de la même ampleur, mais il y a une résistance latente à l'entrée dans une nouvelle guerre prolongée.
Un deuxième élément est la résistance à l'ICE, en particulier à Minneapolis. Là, quelque chose que nous avions déjà vu avec Black Lives Matter a resurgi : une force d'État agissant avec des méthodes violentes et racistes. La répression migratoire a déclenché des manifestations, des réseaux de solidarité, des fermetures d'écoles et de commerces, et des actions qui ont pris les caractéristiques d'une grève générale.
Fait décisif, la lutte ne s'est pas limitée à la population immigrée. La défense des immigrés s'est combinée à l'opposition à la violence d'État et à la participation de travailleurs, d'étudiants et de communautés entières. Elle a ainsi montré comment une revendication démocratique peut devenir un point de rencontre entre différents secteurs exploités et opprimés.
Un troisième élément est le regain du mouvement ouvrier depuis la pandémie. Il y a eu des campagnes de syndicalisation chez Amazon et Starbucks, des grèves importantes, et une diffusion plus large des méthodes d'organisation à la base. Le taux de syndicalisation reste faible, mais on recommence à voir la classe ouvrière agir comme une force collective.
Cela s'est également manifesté lors de la conférence de Labor Notes (un réseau et une publication de la gauche syndicale états-unienne), où une part significative de la base syndicale a exprimé la vitalité d'un secteur avancé du mouvement ouvrier. Ce secteur cherche à dépasser les revendications purement économiques et à relier l'organisation syndicale à la lutte contre l'ICE, à la défense des immigrés, à la solidarité avec la Palestine et à la construction d'une force politique propre à la classe ouvrière.
En parallèle, depuis la première campagne de Sanders, l'aspiration à construire un troisième parti n'a cessé de croître. Selon Gallup, 62 % de la population estime que Républicains et Démocrates représentent si mal la société qu'une troisième force est nécessaire.
Tout cela contribue à expliquer à la fois la croissance de DSA, qui compte désormais au moins 100 000 membres, et le développement d'un phénomène socialiste plus large aux États-Unis. Cela ne s'explique pas uniquement par une candidature particulière, mais bien par des milliers de personnes qui réintègrent le militantisme dans leur vie quotidienne : elles participent à des réunions, à des groupes de lecture, à des campagnes de quartier, à des syndicats, à des organisations de locataires et à des rencontres sociales de gauche.
Cela dit, le « socialisme » ne signifie pas la même chose pour tous les secteurs : battre Trump, réformer le Parti démocrate, soutenir les syndicats, se battre pour la Palestine, ou construire un troisième parti. C'est pourquoi on ne peut pas assimiler ce phénomène à la stratégie de sa direction. Il y a là une recherche politique authentique qui n'est pas nécessairement orientée vers le Parti démocrate.
En définitive, ces luttes produisent de subtils déplacements de conscience. Bien que des illusions électorales et de nombreuses contradictions persistent, les expériences de mobilisation, d'organisation à la base et d'affrontement avec l'État s'accumulent elles aussi.
Les démocrates, DSA et la question d'un troisième parti
Nous sommes face à un phénomène réel que l'establishment démocrate ne peut ignorer. Il tente parfois de l'attaquer ou de le bloquer, en particulier lorsque la question palestinienne surgit. L'opposition au sionisme ne se contente pas de défier certains dirigeants : elle entre aussi en conflit avec les intérêts stratégiques de l'impérialisme états-unien et avec l'alliance des États-Unis avec Israël.
Lors des dernières primaires, cela s'est vu dans les affrontements entre les candidats des DSA et des responsables financés par des organisations liées à l'AIPAC, le principal lobby pro-israélien aux États-Unis. L'establishment cherche à contenir cette radicalisation, parce qu'une rupture avec le sionisme pourrait ouvrir une discussion bien plus large sur l'impérialisme, les dépenses militaires et le rôle des deux grands partis.
Mais le Parti démocrate n'agit pas seulement par l'obstruction. Il fonctionne aussi, comme mentionné plus haut, comme un cimetière des mouvements sociaux : il absorbe leurs revendications, coopte leurs dirigeants et transforme la mobilisation en campagnes électorales.
Dans ce processus, l'aile réformiste sert de passerelle. Ses dirigeants portent des revendications authentiques mais les canalisent sans remettre le système en cause. La colère contre l'ICE peut éclater dans la rue sous le mot d'ordre de son abolition, pour être ensuite détournée vers des candidats qui ne promettent que d'en limiter les abus. Autrement dit, au lieu d'utiliser les campagnes pour renforcer une mobilisation indépendante, ils utilisent la mobilisation pour renforcer les campagnes.
Face à cela, il nous faut une organisation et une direction capables de démontrer que l'indépendance politique est bel et bien possible.
Des candidatures indépendantes comme celles de Kshama Sawant dans l'État de Washington, de Brittany Kubicek dans le Rhode Island et de Robin Wonsley à Minneapolis restent exceptionnelles et ont des limites politiques, mais elles expriment une recherche authentique d'une alternative hors du bipartisme.
C'est pourquoi l'on peut dire qu'il existe des éléments d'une situation pré-partidaire : des millions de gens cherchent quelque chose de différent, des dizaines de milliers se disent socialistes, et une nouvelle génération de militants veut s'organiser. DSA a grandi et remporté des victoires importantes, mais sa stratégie reste de disputer les élections depuis l'intérieur du Parti démocrate.
Et c'est là qu'apparaît une contradiction très nette. Des milliers de personnes font du porte-à-porte dans les quartiers et parlent avec des travailleurs, mais cette énergie est dirigée avant tout vers le démarchage et les élections, plutôt que vers la création d'espaces permanents de discussion, l'organisation sur les lieux de travail, dans les quartiers et les universités, et la préparation à la lutte des classes.
Le problème ne réside pas dans les élections elles-mêmes, mais dans une stratégie qui ne fait pas confiance à la classe ouvrière pour construire sa propre organisation politique. À Left Voice, nous soutenons exactement le contraire : les conditions existent pour commencer à construire une alternative socialiste indépendante.
Il ne s'agit pas de proclamer un troisième parti du jour au lendemain, mais d'intervenir dans les luttes, de gagner la confiance des secteurs les plus avancés et d'utiliser les élections comme une tribune pour organiser la classe ouvrière. Le FIT-U en Argentine et Myriam Bregman démontrent, à mes yeux, qu'une candidature socialiste peut conquérir un public de masse sans se diluer dans un parti capitaliste.
La question stratégique est donc la suivante : ce nouveau militantisme servira-t-il à revitaliser le Parti démocrate, ou deviendra-t-il le point de départ de la construction d'une organisation indépendante ? Les conditions pour mener ce combat existent déjà. Ce qui manque, c'est une direction qui fasse confiance à la capacité de la classe ouvrière et qui s'engage à construire cette alternative.