Népal : la classe ouvrière paie le prix du dérèglement climatique et de la course au profit
Wed, 02 Sep 2026 20:10:20 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLe bilan de la crue monstrueuse au Népal dépasse les 1000 morts et 4 400 disparus, dont 900 ouvriers employés à la construction d'usines hydroélectriques. Entre la fonte des glaciers et la construction de grands projets périlleux, l'ombre du capitalisme plane sur cette catastrophe meurtrière.

Au Népal, une semaine après l'effondrement d'un glacier et la crue monstrueuse qui s'est ensuivie, le bilan ne fait que s'alourdir. Mardi matin, les autorités rapportaient plus de 1000 morts et 4 400 disparus, dont 900 ouvriers des centrales électriques en construction dans la vallée. Entre les très nombreux travailleurs migrants employés dans cette industrie et les touristes, ce sont plus de trente pays qui déplorent des victimes. Plus de 20 000 secouristes sont encore mobilisés d'après le ministère de l'intérieur népalais. Une partie d'entre eux lutte pour localiser les centaines d'ouvriers qui pourraient être restés piégés dans des tunnels depuis le 26 août.
Tout danger n'est d'ailleurs pas passé : en amont, le glissement de terrain a causé la formation d'un lac, qui pourrait se déverser dans la vallée à tout moment si le barrage cède, provoquant une sur-catastrophe [1]. Quant au bilan matériel jusqu'à présent, il est à l'image du bilan humain colossal : dévalant de la montagne sur 168 km, la coulée de « lave torrentielle » a détruit 2 500 bâtiments sur son passage, parfois des villages entiers. Elle a détruit ou endommagé 69 écoles et 4 centres de soin, 19 ponts et 40 km d'autoroute, sectionnant la seule voie rapide entre le Népal et la Chine, et emporté au moins 6 centrales hydroélectriques, ce qui prive le pays de plus de 10% de sa capacité de production électrique. Les victimes indirectes de ces destructions seront donc encore nombreuses dans les semaines et mois à venir.
Le capitalisme fossile réchauffe le climat et fait s'effondrer les montagnes
Sur l'origine de la catastrophe, les chercheurs s'accordent maintenant sur le même scénario, dont la probabilité d'occurrence est démultipliée par le réchauffement climatique. Au matin du 26 août, le front d'un glacier situé à 7200 m d'altitude sur la face nord du Langtang Lirung s'est effondré. L'énergie libérée par l'impact, quelques 1200 mètres plus bas, a causé un séisme de magnitude 5.2 et pulvérisé complètement la glace.
Ce sont donc des millions de mètres cubes d'eau, de boue, de glace et de roches qui se sont précipités dans l'étroite vallée de la rivière Bhotekoshi. Seulement 7 minutes après l'effondrement, le poste-frontière de Gyirong, entre le Tibet et le Népal a été emporté par une vague de près de 100 mètres de haut, lancée à 170 km/h. La crue n'a ensuite fait que gonfler en avalant des millions de mètres de cube de débris, tout en perdant en hauteur à mesure que la vallée s'élargissait, jusqu'à être absorbée par les fleuves plus larges de l'Inde.
Si les éboulements et l'effondrement de glaciers ont toujours fait partie des risques en montagne, ils sont de plus en plus fréquents à mesure que le climat de la Terre se réchauffe, provoquant la fonte des glaciers eux-mêmes, mais aussi celle du pergélisol, ce sol gelé depuis des milliers d'années, et qui fait office de ciment qui maintient ensemble les roches de la montagne. Ces risques concernent toutes les hautes montagnes, comme illustré en 2025 par l'effondrement du glacier du Birch en Suisse, qui a enseveli sous des éboulements la quasi-totalité du village de Blatten.
Les travailleurs des montagnes sont mis en danger par les rivalités entre puissances et les intérêts capitalistes
Lors de l'effondrement en Suisse, un système de monitoring des glaciers et d'alerte précoce avait permis d'évacuer le village à temps. Mais au Népal, aucun système similaire n'était en place pour le glacier qui s'est effondré. Il y a plusieurs raisons à cela. Des contraintes techniques indépassables existent : l'extrême altitude et l'étendue des glaciers de la région himalayenne rendent techniquement impossible un suivi fin et exhaustif de tous les glaciers, en particulier les plus hors d'atteinte. Mais d'une part, ces limites techniques sont loin d'être atteintes dans toute la chaîne de l'Hindu Kush-Himalaya ; et d'autre part, les vallées exposées aux risques non-maîtrisés ne devraient pas être le site de grands investissements infrastructurels.
L'amélioration et l'augmentation du monitoring est un enjeu vital dans toute la chaîne de l'Hindu Kush-Himalaya : mais la coopération scientifique est souvent compliquée par les tensions entre pays de la région, notamment dans les régions frontalières comme celle entre la Chine et le Népal où a eu lieu la catastrophe. De plus, le démantèlement par Donald Trump et Elon Musk de l'USAID, le programme d'aide au développement international américain, a également fragilisé la surveillance des montagnes de la région, en mettant un terme à l'initiative SERVIR Hindu Kush-Himalaya. Basé à Katmandou, ce projet de coopération scientifique mettait précisément à disposition des ressources de la NASA pour renforcer la surveillance des glaciers du Népal et autres pays de la région.
Néanmoins, la principale responsabilité du capitalisme dans la récente catastrophe est à chercher en amont. Comme le dénonce Anjal Prakash, universitaire indien et membre du GIEC. « Les systèmes d'alerte précoces sont présentés comme la solution, mais aucune sirène ne peut aller plus vite qu'un pan de montagne qui s'effondre en quelques secondes. La vraie défaillance est en amont, dans des décisions d'implanter de grandes infrastructures et des villes sur des rives que nos ancêtres évitaient délibérément, et dans une économie mondiale qui continue à brûler les énergies fossiles qui plongent ces glaciers dans un bain-marie. »
Les infrastructures qui poussent dans ces vallées de hautes montagnes très instables et auxquelles le chercheur fait référence sont de deux types : transports de marchandise et énergie.
Première infrastructure à être emportée par la lave torrentielle issue de la chute du glacier, le poste-frontière de Gyirong, entre la Chine et le Népal. Ce poste-frontière a connu un fort développement ces dernières années, avec de 30 % à 60 % des exportations chinoises vers le Népal qui transitaient par ce nœud. Il était même au centre d'un projet des « Nouvelles routes de la Soie » de plusieurs milliards de dollars, visant à relier le Tibet à Katmandou par le train. Ce poste-frontière a déjà été endommagé en 2015 par des séismes, puis encore emporté par une crue en 2025, faisant 17 victimes, avant d‘être chaque fois reconstruit et étendu.
Quant aux usines hydroélectriques, elles fleurissent partout dans l'Himalaya, malgré les catastrophes naturelles régulières qui mettent en danger la vie des ouvriers et des populations qui s'installent à proximité. D'après le réseau SANDRP, qui regroupe des communautés d'Asie du Sud impactées par les barrages et des chercheurs indépendants, ce ne sont pas moins de 900 ouvriers de l'hydroélectrique qui étaient encore actuellement portés disparus le 29 août, en bonne partie des travailleurs immigrés, tandis que 350 ont pu être secourus.
Dans le même article, le réseau dénonce que « le projet hydroélectrique Upper Trishuli-I, d'un coût de 647,4 millions de dollars et sur lequel des centaines de personnes se retrouvent bloquées, représente l'un des plus importants investissements directs étrangers de l'histoire du Népal. Il est financé et détenu par un consortium regroupant certaines des institutions financières les plus puissantes au monde [...], tirant une partie de leurs investissements de fonds climat, dédiés à la “résilience aux désastres”. [...] Ils étaient parfaitement conscients du danger extrême auquel ils exposaient des milliers de travailleurs, de fonctionnaires et de résidents, ainsi que les cours d'eau, les infrastructures et le paysage. Leurs propres rapports le soulignaient à maintes reprises. Pourtant, ils n'ont pris aucune mesure préventive. »
Face à la destruction de la planète par les capitalistes, le salut passe par l'internationalisme
Les châteaux d'eau naturels du monde sont en péril. Depuis 2022, tous les étés au Népal se sont trouvés parmi les plus chauds de l'histoire de la région. La haute montagne se réchauffe bien plus rapidement que le reste de la planète, et dans le bassin du Langtang, où la catastrophe a trouvé son origine, la surface des glaciers a reculé de plus de 40 % depuis le début de l'ère industrielle, avec une nette accélération sur les dernières décennies. Un impact colossal pour un pays qui n'a contribué qu'à 0.01% des émissions de CO2 cumulées depuis la révolution industrielle, dont la responsabilité principale revient aux bourgeoisies des pays impérialistes. Mais le sort de la haute montagne est aussi le sort de toutes les vallées qu'elle irrigue.
Actuellement, les chercheurs estiment que 70% de l'eau douce de la planète est stockée dans des glaciers, qui font office de châteaux d'eau naturels en approvisionnant lacs et rivières. Au total sur la planète, ce sont 2 milliards d'entre nous qui dépendons principalement des glaciers comme source d'eau douce pour vivre, dont une large partie de la paysannerie et du prolétariat asiatique.
Alors que le réchauffement moyen du globe a désormais dépassé 1,4°C par rapport à l'ère pré-industrielle, les modélisations prévoient que la moitié des glaciers encore présents dans l'Himalaya seront perdus d‘ici la fin du siècle. Face à la crise de l'eau qui menace l'Asie, le contrôle des ressources hydriques, et en particulier des réserves glaciaires du Népal et du Tibet, est un enjeu majeur pour les puissances régionales, qui aiguise déjà les tensions depuis de nombreuses années.
Face à ces catastrophes annoncées et alimentées par la domination impérialiste du Népal, la solidarité internationaliste des travailleurs de la région et du monde entier est plus urgente que jamais. Une telle lutte doit revendiquer la fin de la soumission des ressources hydriques de la région à la valorisation du capital international. Et à rebours de toutes les logiques nationalistes de compétition et d' accaparement des ressources et des territoires, il faut défendre avec vigueur l‘ouverture de toutes les frontières et la liberté de circulation et d‘établissement pour tous les réfugiés climatiques présents et à venir.
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[1] Un événement aggravant ou secondaire qui vient amplifier les dégâts d'une première catastrophe initiale, à l'image d'un sur-accident.