Suicide de Jason Arday au Royaume-Uni : un drame qui révèle l'offensive réactionnaire contre l'université
Mon, 31 Aug 2026 22:50:49 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLe 14 août dernier, Jason Arday est retrouvé mort à son domicile. Depuis plusieurs mois, le professeur de l'université de Cambridge subissait un harcèlement médiatique raciste, symptôme de l'offensive réactionnaire plus large contre le milieu académique.

Alors même que l'université de Cambridge célèbre sa 4ᵉ place au classement mondial de Shangai 2026, l'un de ses membres a fait face aux conséquences d'une violence institutionnelle dévastatrice. Jason Arday, le plus jeune professeur noir de l'université, spécialiste de l'inégalité d'accès à l'éducation chez les minorités, a été, pendant plusieurs mois, la cible d'une campagne académique et médiatique à caractère raciste autour d'accusations de plagiat. Il a finalement démissionné le 5 août 2026, avant d'être retrouvé mort à son domicile neuf jours plus tard. Cette affaire est à la fois le symptôme de l'offensive réactionnaire menée contre les chercheur.euses portant des travaux antiracistes, féministes ou décoloniaux et le révélateur de la logique oppressive qui traverse l'université bourgeoise.
De l'accusation de plagiat au lynchage médiatique
Au coeur du drame, des accusations de plagiat d'autant plus hypocrites qu'elles sont infondées : la plupart des enquêtes menées à ce sujet, notamment celle de la Liverpool John Moores University, qui lui avait délivré son doctorat, n'ont pas retenu les faits de plagiat qui lui étaient reprochés. À l'origine de cette campagne se trouve Nathan Cofnas, autoproclamé « eugéniste et race realist », qui défend l'idée de différences d'intelligence entre groupes raciaux, qui seraient en partie déterminées par la génétique, allant jusqu'à établir explicitement des hiérarchies entre ces groupes. Cofnas a été évincé d'Emmanuel College (l'un des collèges constitutifs de l'Université de Cambridge) en 2024, mais non de l'Université de Cambridge elle-même, qui a finalement conclu que ses propos ne violaient ni la loi ni les règles universitaires sur la liberté d'expression. En juillet 2026, Cofnas cible les travaux de Jason Arday en l'accusant de potentiels plagiats. Mais très rapidement, ces accusations ont dépassé la seule question de l'intégrité scientifique. Au micro de Times Radio, Cofnas a notamment affirmé que le professeur n'était « pas intelligent » et que sa nomination reposait essentiellement sur les politiques de diversité et d'inclusion.
Le plagiat devient ainsi un prétexte pour lancer une offensive bien plus large et mettre en cause la légitimité même d'un universitaire noir. Ce mécanisme n'est pas nouveau. Depuis plusieurs années, la droite et l'extrême droite ont fait des universités l'un des principaux terrains de leur campagne contre le « wokisme ». Cette campagne a notamment été relayée par la presse conservatrice britannique (i.e., The Times, The Sunday Times, The Telegraph et MailOnline). En seulement 22 jours, 249 articles ont été consacrés au chercheur, dont 188 entre sa démission et sa mort. Deux journalistes du Telegraph ont à eux seuls signé 26 articles sur l'affaire, axant majoritairement leur discours sur les politiques de diversité. La campagne s'est ensuite étendue à sa vie personnelle, avec la remise en cause publique de son diagnostic d'autisme ou encore de ses réussites sportives. Même après sa démission, The Times a poursuivi la promotion payante de ses articles sur les réseaux sociaux afin d'en maximiser la portée.
Mais la presse libérale, voire une partie de la gauche, s'est elle aussi montrée complice de ces attaques. Le Guardian a contribué à leur donner une portée nationale, alors même qu'un proche de Jason Arday l'avait alerté des risques que cette couverture faisait peser sur sa santé mentale. Le journal a soumis à vérification non seulement ses travaux universitaires, mais aussi une grande partie de sa biographie : collectes de fonds, exploits sportifs, récit d'une enfance non verbale, qualifications et postes passés, revenus tirés de ses livres, ainsi que certains épisodes de harcèlement raciste et de menaces qu'il disait avoir subis. Le Guardian a ensuite publié un article récapitulatif présenté comme une liste de « toutes les accusations » visant Arday.
Quant à Novara Media, média indépendant historiquement situé à la gauche du Labour, très associé au corbynisme et aujourd'hui aux Greens, il a lui aussi participé à cette séquence : quelques jours avant la mort d'Arday, l'un de ses chroniqueurs s'acharnait encore sur lui, reprenant plusieurs éléments de langage de l'offensive raciste et allant jusqu'à tourner en dérision certains aspects de sa biographie. Cette séquence médiatique montre comment la presse, de gauche comme de droite, est capable de transformer une accusation calomnieuse en campagne d'humiliation publique dès lors qu'elle vise une figure racisée.
Une instrumentalisation raciste au service de l'offensive contre l'université
Cette offensive doit être replacée dans un contexte académique plus large : celui du racisme structurel de l'université bourgeoise et des attaques de plus en plus violentes de l'État contre les étudiants. Depuis plusieurs années, chercheurs et étudiants sont devenus des cibles privilégiées des forces réactionnaires. Dans ce contexte, les mobilisations étudiantes en soutien à la Palestine ont été l'occasion d'un durcissement de la répression, de la France de Macron aux États-Unis de Trump.
Des études montrent ainsi que les étudiants racisés sont davantage accusés de tricherie, et plus souvent faussement, que les autres. Dans le même temps, plusieurs affaires impliquant des universitaires non racisés ont été traitées à huis clos ou sans conséquences comparables sur leur carrière. C'est le cas de William O'Reilly, universitaire à Cambridge qui a conservé son poste après avoir plagié le travail d'un étudiant, ou encore d'Ann-Lora Wainwright, qui n'a pas subi de sanction majeure après avoir omis de créditer ses collègues chinois dans un ouvrage primé.
L'exemple de Claudine Gay, politologue noire spécialiste des études afro-américaines et présidente de Harvard, montre là encore les effets brutaux de cette instrumentalisation. Poussée à la démission après un emballement médiatique autour d'accusations de plagiat, son cas témoigne de la manière dont une prétendue controverse académique peut alimenter une offensive politique contre un professeur dans une université d'élite.
L'affaire Jason Arday doit ainsi nous pousser à dépasser le prisme du drame individuel. Derrière les accusations racistes et calomnieuses se dessine une offensive plus large contre la place des personnes racisées au sein d'institutions bourgeoises fondamentalement structurées par le racisme. Des dynamiques exacerbées par les politiques néolibérales et le durcissement autoritaire qui traversent les puissances impérialistes.
La mobilisation qui a suivi sa mort montre la voie pour répondre à cette offensive : des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées à Trafalgar Square pour rendre hommage à Jason Arday et dénoncer le racisme qu'il avait subi. Ce rassemblement rappelle que, face au racisme qui traverse l'université bourgeoise, la réponse ne peut venir de l'institution elle-même, mais de la mobilisation des étudiants, des travailleurs et des organisations antiracistes qui seule peut construire un rapport de force face à l'État et aux classes dominantes pour lutter contre le déferlement raciste en cours et pour une université gratuite et ouverte à tous, débarassée des rapports d'exploitation et d'oppression.