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Anasse Kazib : « Les rires du Medef rappellent qu'il n'y a pas de compromis possible avec le patronat »

Sat, 29 Aug 2026 19:34:35 CEST

Révolution Permanente

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Face aux patrons qui ricanent à l'idée d'augmenter le SMIC, Anasse Kazib repose la question stratégique : faut-il chercher un débouché électoral à la colère sociale et un compromis illusoire avec le grand patronat, ou construire la force collective capable de transformer cette colère en rapport de force et, à terme, de remettre en cause le système qui produit cette exploitation ?

Je voulais revenir plus longuement sur cette séquence, de tous ces patrons qui rigolent spontanément et en chœur à l'idée même d'augmenter le SMIC.

Elle dit, à mon sens, deux choses importantes.

La première, c'est le niveau de mépris de classe du grand patronat vis-à-vis de la classe travailleuse. Un mépris pour celles et ceux qui font tourner la société, produisent les richesses et permettent, par leur travail, l'accumulation de leurs profits. Des millions de personnes enchaînent les horaires décalés, les transports, les enfants, les courses, les factures et se retrouvent à découvert parfois dès le 10 ou le 15 du mois, mais tout cela fait rire le Medef. Ils rient beaucoup moins quand on leur arrache des augmentations en faisant grève, je l'ai vu de mes yeux plus d'une fois.

Mais cette scène pose aussi une question qui traverse depuis plus d'un siècle la gauche, le débat entre la stratégie réformiste et la stratégie révolutionnaire. Face à ces patrons qui ricanent, nous avons hier un responsable politique de gauche, Jean-Luc Mélenchon, qui vient défendre l'augmentation des salaires, en cherchant à les convaincre d'accepter cette mesure, en expliquant qu'elle serait dans leur intérêt. Les augmentations de salaires se traduiraient en augmentations de la demande. C'est ce qu'il appelle d'ailleurs être le candidat du « carnet de commandes » des patrons.

Derrière, l'idée centrale est que l'on peut transformer le fonctionnement du capitalisme sans remettre fondamentalement en cause le pouvoir de la classe capitaliste. Qu'il serait possible d'harmoniser les intérêts de la société, les patrons et les travailleurs. Et ça c'est pour moi une des principales impasses de la candidature de Mélenchon et des réformistes en générale. Elle entretient l'illusion qu'une fois élu, il serait possible de gouverner autrement, sans affronter frontalement les intérêts de la classe dominante.

Or, si les salaires sont si bas, c'est parce que nous vivons une crise profonde du capitalisme, qui ne se maintient qu'en rognant sur les salaires et sur les droits des travailleurs. L'élection ne fait disparaître ni cette crise, ni les rapports de classe qui la structurent. Les profits des patrons découlent de la misère des travailleurs, et même si des augmentations de salaire avaient lieu, sans une lutte de classes intense, elles seraient rognées par l'inflation qui a toujours été un outil privilégié pour reprendre d'une main ce qui avait été donné de l'autre.

Sur la question salariale, on paye encore aujourd'hui l'héritage des années 80 et de ce qu'a fait le mitterrandisme, qui soit dit en passant est une référence centrale de Mélenchon. Dès le début de son mandat, Mitterrand a remis en cause l'indexation des salaires sur l'inflation qui se pratiquait alors. Il a instauré aussi les Négociations Annuelles Obligatoires qui n'obligent pas les patrons à augmenter (seulement à négocier) et qui ont divisé la question des salaires dans des négos boite par boite et désynchronisées. Seul le SMIC a conservé une indexation sur l'inflation.

Ce cadre néolibéral, personne à gauche ne le remet en cause. Les revendications ne vont jamais au-delà d'une augmentation du SMIC et d'ouverture de négociations pour le reste des salaires. LFI aussi considère qu'une augmentation de salaire passera par l'organisation d'une « conférence sociale générale sur les salaires, ainsi que dans chaque branche » (AEC 2025), autrement dit par des négociations nationales ou de branches avec le patronat. Mais les négociations salariales, il y en a déjà tout le temps, à échelle de l'entreprise ou des branches, et elles ne changent rien à elles seules. Ça fait 14 ans que je vois des NAO à la SNCF et des records de bénéfices, mais c'est uniquement quand il y'a eu des grèves que le patron a concédé quelque chose. Il n'y a que le rapport de forces qui est déterminant sur cette question. Récemment on a vu l'exemple en Corée du Sud avec la menace de grève chez Samsung.

Les mêmes patrons qui rigolent, qui crient ou qui prétendent que la moindre revendication ferait s'écrouler l'économie sont les premiers à lâcher du lest quand un rapport de forces se construit. Combien de fois des patrons accèdent à des revendications dont ils démontraient encore la veille qu'elles étaient impossibles à mettre en place ? Je l'ai vécu de nombreuses fois, et c'est toujours quand ils avaient l'impression que le conflit deviendrait ingérable qu'ils cèdent. Jamais par la force de nos arguments en négo.

Mélenchon peut expliquer pendant des heures aux patrons qu'ils auraient intérêt à augmenter les salaires. Ils peuvent même reconnaître intellectuellement certains de ses arguments. Mais à la fin, ce sont leurs intérêts de classe qui déterminent leur position.

C'est pourquoi plutôt que de chercher à travers cette élection à convaincre le patronat d'augmenter les salaires, il faut plutôt convaincre notre camp social de la nécessité de lutter pour chaque revendication et le préparer à la confrontation avec les forces qui chercheront nécessairement à empêcher sa mise en œuvre. Sur la question des salaires, nous ne sommes pas condamnées à lutter chacun dans notre coin au moment des NAO, mais on pourrait se coordonner pour en faire une bataille nationale. Ce que les raffineurs ont fait à leur échelle en 2022, on peut le refaire plus largement.

C'est une autre illusion dangereuse que peut produire une stratégie essentiellement électorale : celle selon laquelle l'élection serait le moment où, soudainement, tout deviendrait possible.

Et cette question est d'autant plus importante que l'extrême droite progresse. Elle prospère notamment sur le désespoir, la colère et le sentiment d'abandon d'une partie des classes populaires. Si nous voulons réellement empêcher son ascension, nous ne pouvons pas nous contenter de lui opposer une candidature ou un bulletin de vote tous les cinq ans. Nous devons démontrer dans les luttes que les travailleurs peuvent obtenir des victoires lorsqu'ils s'organisent collectivement. Nous devons reconstruire une conscience de classe, montrer que nos intérêts ne sont pas ceux des patrons et que la colère sociale peut devenir une force collective plutôt qu'être détournée contre les immigrés, les plus précaires ou les minorités.

Car lorsque la gauche promet principalement qu'une élection permettra de régler les contradictions du système, elle participe aussi à désarmer notre camp social face à ce qui arrivera quand cette promesse ne pourra pas être tenue. Et lorsque les espoirs placés dans l'institution se transforment en déception, l'extrême droite est toujours prête à récupérer cette colère.

Le premier débat dont nous avons été témoins hier avait d'ailleurs lieu chez les patrons eux-mêmes. Ce n'est pas anodin. Cela rappelle que le pouvoir économique est aussi un pouvoir politique. Ceux qui possèdent les entreprises, les capitaux et les moyens de production disposent d'un pouvoir qui ne disparaît pas au soir d'une élection.

Il existe entre le capital et le travail des intérêts profondément contradictoires. On peut chercher à les masquer, à les concilier ou à croire qu'il serait possible de les dépasser par la négociation. Mais lorsqu'il s'agit de décider qui doit bénéficier des richesses produites par les travailleurs, les intérêts du patronat et ceux des travailleurs finissent nécessairement par s'affronter. Et à la fin, ce qui décide, ce n'est pas la bonne volonté des uns ou des autres, mais le rapport de force entre les classes.

C'est pourquoi les rires du MEDEF ne sont pas seulement une scène de mépris, ils sont aussi un rappel.

Un rappel que les patrons ne seront pas convaincus de renoncer à leurs intérêts simplement parce qu'on leur expliquera que ce serait préférable pour la société.

Un rappel que l'élection ne supprimera pas la bourgeoisie, ni les crises.

Un rappel que notre camp social doit se préparer à lutter.

La question stratégique est donc posée une nouvelle fois : voulons-nous donner un débouché pacifique et électoral à la colère, qui repose sur l'espoir d'un compromis avec les grands patrons, ou voulons-nous construire la force collective capable de transformer cette colère en rapport de force et, à terme, de remettre en cause le système qui produit cette exploitation ?

C'est toute la différence entre croire que nous pouvons simplement administrer autrement le système et commencer à nous préparer à le combattre.

C'est pourquoi avec Révolution Permanente nous sommes candidats pour partir des besoins des travailleurs et défendre la stratégie qui permettra de changer les choses. C'est d'ailleurs pour ces raisons que, comme les autres candidats d'extrême-gauche, je n'ai pas été invité par le MEDEF. Car j'aurais attaqué frontalement les fondations même de la domination capitaliste et du pouvoir des grands patrons sur nos vies.

L'élection présidentielle ne doit pas réduire les questions stratégiques et programmatiques sur la façon de défendre les intérêts de notre classe à la question de qui sera le meilleur candidat. Au contraire je suis persuadé que la centralité politique de l'élection, la colère sourde dans le pays, doit servir à agiter les revendications d'augmentation immédiate de 500€ de tous les salaires et pensions, d'augmentation du SMIC à 2000€ net et de leur indexation sur l'inflation, de partage du temps de travail entre tous et de l'expropriation des grands groupes capitalistes.

Des revendications qui amène inévitablement à discuter de comment s'organiser pour défendre nos revendications.

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