30 ans après Saint-Bernard, retour sur une lutte fondatrice du mouvement sans-papiers
Wed, 26 Aug 2026 11:19:34 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalEn août 1996, l'occupation de l'église Saint-Bernard propulse le mouvement des sans-papiers sur la scène nationale. Retour sur un épisode historique du mouvement antiraciste en France.

Au milieu des années 1990 et alors que l'Etat français accentue sa répression contre les sans-papiers dans le pays, une lutte exemplaire émerge dont les leçons sont encore précieuses pour aujourd'hui.
Un contexte de durcissement constant de la répression des étrangers
À droite comme à gauche, tous les partis institutionnels adhèrent à la répression de l'immigration en 1996. Jean-Louis Debré, ministre de l'Intérieur de Chirac, fixe des objectifs d'expulsion à son administration. Vingt-mille étrangers doivent être déportés chaque année. Une mesure de plus, alors que les offensives xénophobes se sont multipliées depuis 1974 et la fermeture des frontières françaises à l'immigration de travail. Le consensus xénophobe est tristement résumé par le Premier ministre socialiste Michel Rocard en 1989 – « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. ».
Face à ces attaques, les sans-papiers ont construit en France une tradition de lutte pour la régularisation. En février 1980, le mouvement de dix-sept ouvriers turcs parti d'un atelier textile clandestin à Paris oblige le gouvernement à régulariser trois-mille personnes [1]. Malgré une décennie de luttes, le début des années 1990 est marqué par une accélération par l'État de son offensive contre les sans papiers, notamment via la loi Pasqua votée en 1993 et décrétée l'année suivante qui durcit les conditions de régularisation et favorise les expulsions.
« Sans papiers mais pas clandestins » : la naissance du mouvement
Tout bascule le 18 mars 1996 quand des centaines de sans-papiers et soutiens lancent une occupation de l'église Saint-Ambroise dans l'Est de Paris. Tous partagent une seule revendication : des papiers pour tous. Derrière cette exigence, le droit d'habiter dans une France où tous travaillent et vivent. Peu de temps après l'expulsion de Saint-Ambroise par la police, appuyée par l'évêque de Paris, en fait une affaire nationale et décuple la dynamique politique. Les sans-papiers mobilisés occupent successivement le gymnase Japy, le théâtre de la Cartoucherie de Vincennes, la Halle Pajol. Un Conseil de médiateurs, composé de 22 personnalités est formé pour servir d'interlocuteur à la Préfecture et transmettre des dossiers de régularisation. Pourtant, les victoires peinent à arriver. Le ministère de l'Intérieur n'offre que des départs « volontaires » pour des dizaines d'hommes célibataires. La décision est alors prise d'occuper l'église Saint-Bernard le 28 juin 1996.
Une fois lancée, l'occupation propulse le mouvement des sans-papiers sur la scène nationale. La volonté politique des dix grévistes de la faim captive les médias depuis le 3 juillet. Malgré des conditions de vie précaires – un seul repas par jour – s'organise une vie communautaire. Un mariage est même célébré au milieu du mois d'août tandis que plusieurs naissances ont lieu. Si les manifestations de soutien rassemblent de plus en plus de monde sur la place de la République, c'est en province que l'effet politique est le plus marquant. Des paroisses lancent des appels au jeûne en signe de solidarité. Le gouvernement tente de prévenir l'extension du mouvement en promettant la reprise de l'examen des dossiers de régularisation à Lille, Tours ou encore Saint-Denis. L'inquiétude du gouvernement n'est pas sans fondements. Les collectifs de sans-papiers commencent à se multiplier et le mouvement gagne les faveurs de l'opinion publique. 50% des Français affirment soutenir ou sympathiser avec le mouvement, rapporte Libération en août.
Face à la mobilisation, l'Etat ne peut se permettre une nouvelle défaite. Quelques mois plus tôt, la mobilisation du mouvement ouvrier par la grève générale de novembre 1995 mettait en échec la contre-réforme des retraites et de la Sécurité sociale. Plus encore, le gouvernement doit mater cette avant-garde combative pour reprendre l'initiative. Une première tentative d'expulsion vise d'abord les grévistes de la faim, symboles de l'occupation. A l'aube du 12 août, les gendarmes mobiles les enlèvent au milieu des occupants encore endormis. Pourtant, la répression ne brise pas la combativité. Les dix grévistes enlevés sont remplacés par d'autres militants. « On ne cèdera pas, on continuera la grève, jusqu'à la mort » souffle l'un d'entre eux. Traoré Dodo, l'un des porte-paroles de l'occupation, annonce que leur jeûne continuera à l'hôpital. Le coût politique est devenu trop important pour le gouvernement, qui décide d'expulser. Mille-cinq-cents policiers, gendarmes et CRS sont déployés autour de l'église à l'aube du 23 août. Les coups de hache s'abattent sur sa porte. Les 210 occupants sont emmenés au centre de rétention de Vincennes.
Si l'intervention policière et les arrestations mettent un terme à l'occupation, les trois quarts des sans-papiers présents sur l'occupation obtiennent une régularisation et la séquence politique ouverte comporte plusieurs acquis pour le mouvement antiraciste en France. Non seulement les sans-papiers ont-ils réussi à briser l'étau de silence qui les enserrait dans les médias et sur la scène politique, mais le mouvement entier se structure par cette occasion avec l'émergence d'une coordination nationale. « La Ballade des sans-papiers » à Saint-Bernard [2] touche à sa fin, mais le mouvement des sans-papiers ne fait que commencer.
Saint-Bernard, exemple d'auto-organisation et d'hégémonie ouvrière
La victoire politique arrachée par la mobilisation tient pour beaucoup à l'importance de l'auto-organisation des sans papiers. Si des luttes pour la régularisation avaient existé auparavant, « cela était très lié aux syndicats et aux associations » rappelle aujourd'hui Sissoko, porte-parole de la CSP 75 et de la Marche des Solidarités. Cette auto-organisation se pérennise autour de la création de 64 collectifs, répartis dans toute la France. Tous ces organes de lutte partagent des revendications centrales comme la régularisation de tous les sans-papiers, la fermeture des Centres de Rétention Administrative, la suppression des lois racistes et l'égalité des droits pour toutes et tous.
Autant de revendications qui rappellent qu'en France, les étrangers – particulièrement les sans-papiers – restent privés des droits démocratiques les plus élémentaires. Rappelons que seuls « sont électeurs les Françaises et les Français âgés de dix-huit ans accomplis, jouissant de leurs droits civils et politiques et n'étant dans aucun cas d'incapacité prévu par la loi ». Une exclusion de la sphère politique, profondément injuste au regard de leur rôle dans l'économie française. Les étrangers représentent un tiers des travailleurs essentiels en Ile-de-France, dans des secteurs aux conditions de travail pénibles et difficiles. Plus de 60% des agents de propreté, près de 40% des agents hospitaliers ou 25% des travailleurs de l'alimentaire sont des immigrés.
Cette surexploitation des sans-papiers est en continuité avec l'exploitation de l'impérialisme français dans les pays d'origine de nombre d'entre eux. Parmi les « Saint-Bernard », une grande majorité sont issus d'anciennes colonies françaises en Afrique. La plus grande partie vient ainsi du Mali, du Sénégal, de la Mauritanie. Si l'Etat français les repousse dans les marges de l'illégalité en Hexagone, c'est pour poursuivre cette héritage colonial en garantissant leur surexploitation au profit de la bourgeoisie française. Lionel Jospin, ministre de Mitterrand et héraut de la gauche plurielle, ordonnait en 1994 à ce sujet : « Restez cachés, on n'ira pas vous chercher. [3] ».
Face à l'étau de l'Etat, l'irruption des sans-papiers dans la sphère politique nationale constitue déjà une première avancée stratégique. Pour le gouvernement, l'enjeu alors est de canaliser et fracturer cet élan d'auto-organisation. Le collège de médiateurs lui avait déjà fourni une première arme en proposant une liste de critères de régularisation et des listes de demandes à traiter au cas par cas. S'il avait alors refusé cette démarche, l'Etat ne refera pas la même erreur. Le gouvernement socialiste tente de briser la solidarité du mouvement en individualisant les critères de régularisation. Cette opération lui permet de refuser 60.000 des 135.000 demandes de régularisation formulées après le mouvement de l'été 1996.
Cette fracturation procède d'une véritable subalternisation des étrangers immigrés et des sans-papiers. L'individualisation des régularisations brise à peu de coût l'unité du mouvement en exacerbant la concurrence entre les sans-papiers « avec toutes les manœuvres égoïstes qui risquent de s'ensuivre [4] », constatent Boubeker et Hajjat. Une intuition qui se confirmera lors de l'occupation de la Basilique de Saint-Denis en 2002, où la rumeur de régularisations par listes entraînera des bousculades importantes parmi les milliers de sans-papiers réunis. L'emploi de cette tactique a aujourd'hui été généralisé. La circulaire Retailleau de janvier 2025 – en plus de consacrer toujours plus de pouvoirs aux employeurs pour décider de la régularisation des travailleurs – met en concurrence les sans-papiers par la désignation de « métiers en tension ». Dans les universités, le très mal-nommé décret « Bienvenue en France » donne aux présidences d'universités un pouvoir discrétionnaire d'exonération du paiement de frais d'inscription colossaux pour certains étudiants étrangers seulement.
Les leçons pour aujourd'hui
30 ans plus tard, la Ballade de Saint-Bernard professe encore ses leçons. Les centaines de sans-papiers mobilisés sont des travailleurs et travailleuses, productifs et reproductifs, souvent les deux. En dehors de l'occupation, des liens de solidarité politique se nouent avec travailleurs réguliers. En effet, l'échec de l'enlèvement des grévistes de la faim par la police tient non seulement à leur combativité, mais aussi au refus de travailleurs médicaux qui refusent de prendre en charge des patients contre le gré de ces derniers. Alors que les autorités annoncent expulser une cinquantaine de célibataires présents sur l'occupation, elles sont mises en échec par le refus des syndicats d'Air France de les embarquer sur les avions prévus à cet effet.
30 ans plus tard, les mobilisations du mouvement des sans-papiers continuent et font aujourd'hui partie intégrante des luttes de la classe ouvrière française en raison du rôle central des travailleurs sans papiers au sein du capitalisme français. On en retrouve les traces sur les chantiers des Jeux Olympiques de 2024, mais aussi lorsque les travailleurs et les collectifs de sans-papiers lancent un mouvement de grève et d'occupation pour obtenir des régularisations le 17 octobre 2023. Après 10 heures de négociation, ils obtiennent la régularisation de tous les salariés sous-traitants travaillant ou ayant travaillé avec les entreprises concernées. Plus récemment encore, la mobilisation du Samu Social – la plus longue de l'institution – combinait une grève des travailleurs sociaux et une occupation du parvis par les familles exilées et sans-abri, soutenues par les militants associatifs d'Utopia 56.
De ce fait, les revendications historiques du mouvement des sans-papiers doivent devenir des revendications centrales du mouvement ouvrier et de notre classe.
À l'heure où l'ensemble des forces politiques institutionnelles, de droite comme de gauche, se rallient à la défense des enclaves coloniales de Ceuta et Melilla et la défense de l'Europe forteresse, et face à la politique de l'Etat français qui fragmente notre camp et opprime les sans-papiers, abandonne des familles et des mineurs isolés à la rue et défend des frontières meurtrières en gazant les camps des exilés à Calais, la lutte de Saint-Bernard nous rappelle qu'il y a urgence à revendiquer la régularisation sans conditions de tous les sans-papiers, la fermeture des centres de rétention et l'abrogation de toutes les lois racistes.
[1] A. Boubeker, A. Hajjat, Histoire politique des immigrations (post)coloniales, France, 1920-2008, Editions Amsterdam, p. 134.
[2] Titre du film réalisé par S. Abdallah et R. Ventura sur la mobilisation de l'été 1996, disponible ici
[3] Propos de Lionel Jospin à France Info, 24 novembre 1994
[4] Histoire politique des immigrations (post)coloniales, op. cit., p. 136.