Billet. « L'État héroïse les pompiers pour mieux masquer leur précarité »
Mon, 24 Aug 2026 16:44:54 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalDerrière le « courage » loué des pompiers, le gouvernement chercher à faire oublier ses responsabilités dans la situation actuelle, entre précarisation des volontaires et attaques austéritaires. Une héroïsation qui ne suffit plus à calmer la colère. Billet de Petra Bernus et Skalpel.

Chaque été, ou à chaque gestion de crise climatique majeure, le scénario est scrupuleusement le même. Ministres, président et éditorialistes rivalisent de lyrisme pour saluer le « courage », l'« abnégation » et l' « héroïsme » des sapeurs-pompiers. Un storytelling rodé qui vise un objectif politique très clair : idéaliser le sacrifice individuel pour mieux étouffer les revendications matérielles et masquer la destruction systématique des services publics. C'est le théâtre qu'ils ont joué une fois de plus cet été, mettant en avant les - bien maigres - moyens alloués face aux mega-incendies qui ont ravagé la Gironde et d'autres départements, et entonnant une fois encore leur petite chanson sur le courage des pompiers. Mais cette fois, ce discours ne passe plus. Alors que les pompiers ont payé un lourd tribut, avec quatre morts lors d'une intervention sur un incendie, le double de 2025, ils dénoncent le manque de moyens matériels et humains pour faire face à ce qui ne manquera pas de se répéter à nouveau dans les prochaines années.
Romain Pudal, sociologue et ancien sapeur-pompier volontaire, dénonce dans une tribune au « Monde » cette rhétorique de « l'exceptionnalisme » qui masque le problème de fond chez les pompiers. Il souligne le dévouement nécessaire de ces travailleurs du feu, parmi lesquels 80% ne sont pas professionnels mais volontaires, en raison notamment de la précarisation galopante des emplois, qui oblige des centaines de milliers de français à s'engager en quête de revenus complémentaires. Le chercheur insiste sur la dimension de travail salarial précarisé, face à des situations de plus en plus dangereuses pour la profession, « une réalité bien connue avec laquelle il nous faut dorénavant vivre : le réchauffement climatique et son cortège de catastrophes ».
Ce mécanisme de diversion n'a rien de nouveau. Il reprend au millimètre près la stratégie cynique employée lors de la crise du Covid-19 face aux soignants. On se rappelle des applaudissements de 20 heures, des discours grandiloquents sur « les héros en blouse blanche » et des médailles virtuelles distribuées par le gouvernement. Cette héroïsation de façade servait alors de paravent parfait pour faire oublier des décennies de casse de l'hôpital public, la fermeture de milliers de lits et le manque tragique de masques. Hier comme aujourd'hui, on tente de transformer des travailleurs exploités en martyrs consentants : exalter la vocation permet de rendre suspecte toute exigence d'augmentation salariale ou d'amélioration des conditions de travail, de plus elle permet de développer un sentiment corporatiste en faisant d'un secteur particulier du monde du travail une catégorie de héros que l'on doit mettre en avant au détriment des autres secteurs avec qui il pourraient converger et faire cause commune, car ils partagent en réalité les mêmes intérêts qu'eux face à l'austérité et la précarité.
La réalité matérielle des casernes est tout aussi dramatique que celle des hôpitaux : on assiste à une pénurie structurelle et à une précarisation alors que les interventions de secours à personne explosent pour pallier le désengagement de la médecine de ville et que les recrutements professionnels stagnent. L'État s'appuie sur le volontariat sous-rémunéré pour maintenir des coûts de main-d'œuvre bas et éviter de financer de véritables emplois statutaires.
L'État refuse également toujours de reconnaître la pénibilité malgré les risques vitaux, l'exposition aux émissions toxiques et les gardes épuisantes et il rejette les demandes de revalorisation des primes (comme la prime de feu) et toute reconnaissance effective de la pénibilité pour les retraites.
Les ajustements budgétaires dans les SDIS subissent quant à eux de plein fouet l'austérité imposée aux collectivités territoriales, contraignant les agents à intervenir avec des équipements sous-dimensionnés face aux incendies et face aux urgences liées au dérèglement climatique.
Lorsque ces travailleurs refusent le rôle de victimes silencieuses et descendent dans la rue, le masque de l'État tombe. Tout comme les soignants mobilisés ont été ignorés ou réprimés, les pompiers en grève se font accueillir sur le pavé par les gaz lacrymogènes et les matraques de la police.
Si l'Etat cherche à se déresponsabiliser sur les incendies en justifiant des engagements suffisants, le tour de passe-passe ne fonctionne pas davantage. Thomas Cazenave, maire macroniste de Bordeaux, déplore des polémiques « indignes et blessantes », après avoir été épinglé pour ses votes contre l'augmentation des moyens de sécurité civile. Nuñez plaide la maladresse, et accuse « les complotistes ». Lecornu, copieusement hué par les habitants du Porge cette semaine, a fait des annonces jugées largement insuffisantes par la population et les syndicats SDIS. Ceux-ci ont été clairs : « La seule reconnaissance qu'on a, ce sont les médailles à titre posthume de nos collègues décédés ».
Face à ce mépris, la colère ne peut plus rester confinée dans les casernes. C'est pourquoi la date du 29 septembre constituera un rendez-vous crucial. Se mobiliser massivement ce jour-là aux côtés des pompiers, c'est refuser qu'on brade nos services publics et qu'on sacrifie ceux qui nous protègent sur l'autel de la rentabilité. La solidarité de classe doit être notre boussole politique.
Les pompiers, comme l'ensemble des travailleurs de la santé et du soin, n'ont pas besoin de médailles en chocolat ni d'hommages hypocrites. Ce qu'ils exigent, ce sont des embauches massives, des augmentations de salaire alignées sur l'inflation et des moyens matériels à la hauteur des besoins de la population. Le 29 septembre, soyons toutes et tous au rendez-vous pour imposer le rapport de force nécessaire à la prise en compte des revendications de ceux et celles qui sont en première ligne, contre les incendies ou contre les épidémies !