« Cette loi vient nous achever » : une étudiante témoigne des conséquences de « Bienvenue en France »
Fri, 21 Aug 2026 19:41:15 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLara*, étudiante en psychologie à l'Université Toulouse Jean Jaurès, témoigne de la violence de « Bienvenue en France », qui risque de l'empêcher de continuer ses études alors qu'elle est déjà forcée de travailler pour les financer. Son témoignage s'inscrit dans le cadre de la campagne du Poing Levé visant à organiser une réponse massive face à cette attaque raciste de grande ampleur.

Huit ans après le lancement du plan « Bienvenue en France », qui avait notamment pour objectif de faire payer aux étudiants étrangers des frais quinze fois supérieurs à ceux que paient les étudiants français et européens, l'État revient à la charge avec la stratégie « Chose France for Higher Education ». Cette dernière généralise l'augmentation des frais d'inscriptions pour les étrangers extra-européens, qui étaient encore exonérés dans certaines universités.
Pour s'organiser contre cette offensive raciste, le Poing Levé a diffusé un formulaire à destination, entre autres, des étudiants étrangers. Nous reproduisons ici le témoignage de Lara*, étudiante en Licence de psychologie à l'Université Toulouse Jean Jaurès.
« Je suis étudiante syrienne et mon histoire en France a commencé par un défi que beaucoup pensaient impossible.
Quand je suis arrivée à Toulouse en 2022 pour étudier, je ne parlais pas un mot de français. Si j'ai réussi à maîtriser la langue et à entrer en Licence de psychologie en 2024, c'est bien sûr grâce à mes propres efforts, mais aussi grâce au Département Études du français langue étrangère de l'Université Jean Jaurès (Defle). Dans ce département, mes professeurs ne m'ont pas seulement enseigné une langue : ils m'ont comprise, soutenue et encouragée en tant qu'étudiante étrangère. Et si cette université m'est si chère, c'est aussi parce qu'elle a été l'une des premières à se dresser contre la hausse des frais d'inscription. Chez nous, beaucoup d'étudiants viennent d'ailleurs, et Jean Jaurès sait ce que nous apportons à la communauté universitaire. Aujourd'hui, le Defle et ses enseignants sont en première ligne face aux conséquences de Bienvenue en France et de l'austérité budgétaire. L'équipe y est épuisée et sous une charge de travail démesurée, alors même que la survie de ce département dépend directement de la présence des étudiants internationaux.
Pour pouvoir étudier ici, je n'ai jamais compté mes heures. À mon arrivée, j'avais pourtant bien planifié mon budget. Mais depuis 2022, la situation économique en Syrie s'est détériorée à une vitesse incontrôlable : aujourd'hui, 1 euro vaut plus de 15 000 livres syriennes, et le taux de change empire chaque semaine. Ce n'est pas un manque de prévoyance de ma part, mais un contexte extrême qui rend l'aide de mes parents impossible : la moindre somme envoyée leur coûte une fortune pour ne me rapporter presque rien en euros.
De plus, le système nous prive de tout filet de sécurité : pour avoir droit aux bourses du CROUS, il faut obligatoirement être rattaché à un foyer fiscal parental en France. C'est une condition impossible pour une étudiante étrangère autonome arrivée après 18 ans, même en étant totalement indépendante et en déclarant ses propres impôts ici. Sans aucune aide, le travail étudiant intensif était ma seule option pour survivre. J'ai cumulé les jobs pendant l'année et tout l'été, sans jamais prendre plus de 20 jours de repos par an.
J'ai tenu bon pendant trois ans. Mais cette année, en 2e année de psychologie, le mur est arrivé. Vouloir tout mener de front m'a conduite tout droit au burnout. Mon corps et mon esprit ont dit stop. Mes notes se sont effondrées (5,4/20 au dernier semestre), et je dois rattraper 3 matières en plus de mes cours de troisième année. Cet été, pour la toute première fois depuis 2022, j'ai dû m'arrêter de travailler et rentrer chez mes parents pour essayer de me réparer.
Aujourd'hui, je suis face à une réalité mathématique cruelle. Pour avoir une chance d'entrer en Master, je dois impérativement remonter ma moyenne cette année. En psychologie, la compétition est féroce : sur environ 1 700 à 2 000 diplômés de Licence de notre université chaque année, il n'y a que 40 places en Master clinique qui est le plus demandé à Toulouse, et seulement 15 places pour le Master Psychologie de la Socialisation : Recherche-Intervention auquel je rêve de postuler et qui n'existe qu'à l'université Jean Jaurès. Une moyenne de moins de 14/20 n'a presque aucune chance. C'est une bataille de chaque instant où chaque dixième de point compte. Pour réussir, je devrais passer mes nuits à réviser, pas à travailler pour payer mes factures.
Et c'est là que le plan Bienvenue en France vient nous achever. Comment peut-on demander à des étudiants déjà épuisés de payer des milliers d'euros supplémentaires ? On nous enferme dans un cercle vicieux : pour payer ces frais, je dois travailler plus, mais si je travaille plus, je rate mon Master. On ne juge plus nos efforts, notre mérite ou notre passion : on trie les étudiants par la taille de leur compte en banque. Ce plan porte le nom de « Bienvenue », mais le message qu'il m'envoie, à moi et à des milliers d'autres, est d'une violence inouïe : " Vos rêves ne m'intéressent pas si vous n'avez pas l'argent pour les payer. "
Mais ne vous y trompez pas, faire payer les étudiants étrangers n'est que la première brique de la marchandisation de l'université. Aujourd'hui, cela touche les étudiants hors UE, mais demain, c'est l'ensemble des étudiants, français et européens, qui verront leurs droits d'inscription exploser au nom d'une logique marchande. C'est un engrenage dangereux qu'il faut stopper ensemble dès maintenant.
Je refuse de voir mes années de sacrifices, mon amour pour cette langue et cette filière, et ma vocation brisés par une logique comptable. Nous ne demandons pas la charité. Nous demandons juste qu'on ne nous vole pas notre avenir, et qu'on nous laisse travailler nos cours en paix. »
Cette attaque est l'une des plus massives à viser les étudiants ces dernières années. En s'en prenant aux jeunes étrangers des classes populaires, souvent originaires des anciennes colonies françaises, elle s'inscrit pleinement dans le projet de l'État bourgeois : celui d'une université d'élite fermée aux classes populaires qui auront pour seul avenir de nourrir les projets guerriers de la bourgeoisie.
Face à cette vision réactionnaire, Le Poing Levé souhaite opposer le projet d'une université ouverte aux classes populaires et aux étrangers et fermée aux entreprises qui ont malheureusement de plus en plus voix au chapitre en ce qui concerne le contenu des cours. Cela suppose de supprimer Bienvenue en France et toutes les mesures de tri social et raciste, mais aussi de régulariser tous les étrangers et de leur garantir un accès réel à toutes les aides sociales qui leur sont inaccessibles, comme les APL. Pour porter ce projet aux côtés du Poing Levé, témoigne et relaie le formulaire autour de toi et rejoins les comités d'action contre Bienvenue en France !
*Le prénom a été modifié.