Pourquoi Trotsky ?
Fri, 21 Aug 2026 19:58:08 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalQuelques réflexions à l'occasion d'un nouvel anniversaire de son assassinat par le stalinisme.

Chaque fois que nous cherchons à réinterroger l'actualité d'un classique du marxisme, nous courons le risque de nous répéter, qu'il s'agisse de reprendre ce que l'auteur lui-même a déjà dit ou de revenir sur des interprétations que nous ou d'autres avons déjà formulées.
L'exercice en vaut néanmoins la peine, car la force d'une pensée théorique et politique n'est jamais acquise une fois pour toutes. L'évolution des circonstances historiques fait que certains aspects de ce corpus d'idées retrouvent une nouvelle vitalité par rapport à d'autres, tout en nous obligeant à repenser dans leur globalité les problèmes originels à la lumière des nôtres.
Cela vaut peut-être davantage pour Trotsky que pour n'importe quel autre marxiste, en raison de la nature des problèmes auxquels il a réfléchi et autour desquels il a élaboré une pensée théorique et stratégique.
Dans ces lignes, nous tenterons de revenir, sans prétendre à l'exhaustivité, sur quelques aspects de sa pensée, afin de réfléchir à son actualité.
La force de la systématicité théorique
L'une des contributions les plus importantes de Trotsky au marxisme du XXe siècle, outre son rôle dans la Révolution russe d'abord, puis dans l'opposition au stalinisme, est la formulation de la théorie de la révolution permanente qui - bien qu'elle trouve son origine dans une réflexion sur les problèmes de la révolution dans les pays semi-coloniaux, périphériques et caractérisés par un développement bourgeois « en retard » - est une théorie de la révolution contemporaine qui inclut également les pays impérialistes.
Nous ne reprendrons pas ici toute une série de réflexions développées ailleurs sur la question de la « forme actuelle » de la révolution permanente et sur les problèmes qu'elle pose à la théorie.
Nous nous contenterons de souligner que l'apport de Trotsky dans ce domaine est fondamental, car la théorie de la révolution permanente permet d'établir des paramètres pour comprendre les tendances générales du processus historique et, en même temps, les conditions d'émergence du nouveau. Il ne fait aucun doute que les situations dans lesquelles les dynamiques classiques qu'elle avait prévues ne se retrouvent pas constituent un défi pour la théorie. Mais un cadre théorique clair, qui aspire à la systématicité, permet de mieux penser la singularité et la spécificité des processus actuels, par exemple la question du rapport entre révolte et révolution, ou encore la réduction de la révolution permanente à ses formes élémentaires.
La transcroissance de la révolution et le problème de la plasticité
Dans ce contexte, une question centrale de la théorie de Trotsky que nous devons prendre en considération est le concept de transcroissance de la révolution, utilisé pour réfléchir à la relation de continuité/rupture entre la révolution « démocratique-bourgeoise » et la révolution socialiste dans la périphérie, mais aussi le rapport entre l'échelle nationale et l'échelle internationale de la révolution, ainsi que les transformations au sein même de la société postrévolutionnaire.
Cette idée de la transcroissance de la révolution implique celle de plasticité, synonyme de flexibilité ou de ductilité, c'est-à-dire la capacité d'un objet à s'étendre ou à changer de forme. Elle peut être rattachée à un cadre théorique général, caractérisé par une conception du développement inégal et combiné du processus historique dans le contexte de la phase impérialiste du capitalisme, qui impose de penser au-delà d'un développement par étapes, mais qui est également liée à la manière dont Trotsky a abordé la question du pouvoir des masses.
Dans la perspective de Trotsky, l'action de masses qui se déterminent elles-mêmes implique une progression géométrique de la dynamique de mobilisation et d'auto-organisation, qui rompt les cadres de l'évolution graduelle du rapport de forces, propulsant le processus au-delà de ses objectifs initiaux, ce qui empêche d'établir des étapes prédéterminées.
La plasticité de la révolution est donc liée à certaines conditions historiques, mais aussi à une dynamique spécifique de la lutte des classes.
Comme l'a souligné Alain Brossat dans son étude Aux origines de la révolution permanente, Trotsky est passé d'une position « sociologiste », qui surestimait la capacité spontanée de la classe ouvrière, à une vision différente qui intégrait avec force l'importance du parti en tant que direction politique. Mais la dimension féconde de ce « sociologisme » est toujours restée présente dans la pensée de Trotsky tout au long de son parcours : le pouvoir des masses, dans leur dynamique d'autodétermination, modifie la dynamique même de la politique.
Ce phénomène trouve ses racines dans une dynamique sociale, à savoir l'organisation par la base, à partir des besoins réels de la classe ouvrière et des différents secteurs opprimés de la société. C'est aussi pour cette raison que la conception de l'hégémonie chez Trotsky présente des caractéristiques spécifiques, que nous aborderons brièvement ensuite.
L'hégémonie comme dynamique politico-sociale
La question de l'hégémonie dans la politique contemporaine oscille entre diverses caricatures. Associée par l'extrême droite à l'idée de « bataille culturelle » (qui renvoie aux interprétations de Gramsci issues des conférences des armées américaines des années 80) et, chez les « progressistes » (mais aussi dans certains secteurs de la gauche), avec une approche centrée sur l'énonciation d'un discours (qui renvoie à Ernesto Laclau et Chantal Mouffe), le concept s'est progressivement vidé de son sens et banalisé, imposant – dans les faits – une mauvaise lecture de Gramsci : un Gramsci sans Machiavel, sans analyse des rapports de force et sans stratégie.
C'est pourquoi il est fondamental de revenir à la conception de Trotsky sur le sujet, précisément parce qu'elle met l'accent sur ce que les lectures mainstream ont oublié : le rapport entre hégémonie et lutte des classes.
Il faut préciser qu'à l'origine, Trotsky n'était pas convaincu par cette idée. Comme il le rappelle dans son Histoire de la Révolution russe, à la veille de la Révolution de 1905, le terme s'était popularisé au sein du bolchevisme comme explication principale de l'impossibilité d'une dictature du prolétariat en Russie. Pourtant, comme nous l'avons abondamment démontré dans Hégémonie et lutte des classes, Trotsky développe sa propre vision de l'hégémonie.
Il ne s'agit pas de « faire un discours » ni, de manière générale, de « mettre en avant des revendications », mais bien d'unir les revendications de tous les secteurs opprimés de la société (comme les femmes ou les peuples opprimés), à une lutte très déterminée pour les revendications propres à la classe ouvrière. Le développement conséquent de cette lutte implique la construction de son propre pouvoir et de formes spécifiques de démocratie prolétarienne (les conseils).
C'est ce que nous avons appelé une conception de l'hégémonie en tant que dynamique politico-sociale, et c'est une idée particulièrement puissante à une époque où la politique se vide de son contenu pour devenir une politique médiatique et des réseaux, tandis que les dynamiques sociales dominantes tendent vers la fragmentation, à commencer par la structure interne de la classe ouvrière elle-même.
Éléments pour l'analyse de la réalité mondiale et de la « puissance hégémonique »
Une autre contribution très importante que Trotsky a apportée au marxisme du XXe siècle et qui reste d'actualité est sa manière de penser la situation mondiale et le problème de la puissance hégémonique.
D'une part, dans ses réflexions sur la question de « l'équilibre capitaliste », Trotsky propose une conception théorique générale selon laquelle, pour penser la réalité mondiale, il faut prendre en compte la situation économique, les relations entre les États et la lutte des classes. Cela peut sembler évident, mais il n'est pas inutile de le rappeler dans un contexte où les analyses unilatéralistes se multiplient.
Il offre aussi des éléments fondamentaux pour penser le problème de la « puissance hégémonique ». Dans la perspective de Trotsky, ce qui rend une puissance hégémonique par rapport aux autres, c'est une combinaison de conditions propres (rapport équilibré entre le poids économique et le poids politique du pays, forte productivité du travail et prospérité commerciale) et du rapport de forces qu'elle a conquis grâce à son initiative sur les plans commercial, politique et militaire, la guerre constituant l'instance ultime de définition et de redéfinition de ce rapport de forces.
Ses contributions ne sont pas négligeables pour appréhender une situation comme celle d'aujourd'hui, caractérisée par un déséquilibre du système mondial, dans lequel les États-Unis, sous le gouvernement Trump, tentent de remédier au déclin de l'hégémonie américaine par une explosion d'impérialisme et de néocolonialisme, face à la montée en puissance de la Chine.
La stratégie au poste de commandement
Enfin, et ce n'est pas le moins important, Trotsky apporte une lecture de la question de la stratégie sans laquelle on ne peut comprendre les problèmes centraux du marxisme du XXe siècle, qui s'articulent autour de la problématique des voies concrètes pour lutter pour le pouvoir et faire triompher les révolutions.
La social-démocratie de la seconde moitié du XIXe siècle s'était concentrée sur la tactique, qui, dans la pratique, se centrait sur la politique électorale et syndicale, laissant la question de la stratégie (la lutte pour le pouvoir) à un avenir lointain. Le débat de 1910 sur « les deux stratégies » entre Rosa Luxemburg (l'abattement) et Kautsky (l'usure) a anticipé la question que Trotsky allait ensuite développer en profondeur, à partir de l'expérience de la Révolution russe, de sa propre activité en tant que fondateur de l'Armée rouge et du bilan des processus révolutionnaires vaincus au cours des années 1920.
L'époque impérialiste, marquée par la crise de la démocratie bourgeoise et l'irruption des luttes révolutionnaires de masse, posait la question stratégique dans toute son ampleur. C'est pourquoi les programmes ou perspectives générales ne suffisaient pas : il fallait réfléchir concrètement à la manière dont se construit le pouvoir de la classe ouvrière et dont s'articulent les forces et les processus permettant de faire la révolution. Parfois, il s'agissait d'une tâche immédiate ; dans d'autres cas, elle se situait à moyen ou à long terme, mais elle ne pouvait désormais plus être repoussée à une prochaine étape du développement du capitalisme.
Ces réflexions, développées en profondeur dans le livre Marxisme, Stratégie et art militaire, d'Emilio Albamonte et Matías Maiello, sont pleinement cohérentes avec celles que nous avons soulignées dans les paragraphes précédents : penser avec rigueur une théorie de la révolution implique la même rigueur lorsqu'il s'agit des questions stratégiques, si cette théorie prétend non seulement expliquer, mais aussi être un facteur de l'action elle-même.
À mon sens, l'une des principales tensions propres à la pensée stratégique de Trotsky concerne le rapport entre la centralité du moment insurrectionnel et les hypothèses qui impliquent un certain déplacement de l'insurrection en tant que moment unique. Cette tension est également liée à la question du calendrier du processus révolutionnaire.
Dans les écrits et les interventions de Trotsky consacrés à la révolution en Europe occidentale au cours de la période 1919-1924, l'ambivalence entre ces deux perspectives s'exprime clairement : d'une part, une hypothèse d'un processus de guerre civile précédant la prise du pouvoir, qui établit une différence fondamentale avec l'expérience russe ; d'autre part, une conception de la centralité de l'acte insurrectionnel en tant que moment décisif, qui présente de nombreux éléments de continuité avec celle-ci.
À leur tour, ces deux perspectives se rejoignent dans une tension dialectique (c'est-à-dire d'interdépendance et de complémentarité contradictoire), qui ne peut être résolue qu'en fonction des besoins concrets de la lutte des classes.
Des réflexions de ce type sont fondamentales aujourd'hui, notamment si l'on considère les caractéristiques qu'ont revêtues les processus de lutte des classes les plus marquants de ces dernières décennies (essentiellement des révoltes d'une part et – dans une moindre mesure – de grandes luttes ouvrières de masse, d'autre part).
Démocratie substantielle et communisme
L'un des aspects les plus importants de l'héritage de Trotsky pour notre époque est peut-être sa conception de la démocratie soviétique (ou démocratie ouvrière ou démocratie socialiste) et de la construction du communisme.
Dans le marxisme, la dénonciation de la « démocratie pure et simple » comme voile dissimulant le caractère bourgeois de la démocratie sous le régime capitaliste est très forte. Cette dénonciation, juste et nécessaire, ne devrait cependant pas empêcher une réflexion plus large sur la démocratie en tant que telle qui, du point de vue de la philosophie politique, a été associée à de nombreuses reprises au gouvernement des pauvres contre les riches (d'un point de vue social), et/ou à une méthode de décision directe fondée sur l'Assemblée (d'un point de vue politique).
L'assimilation du républicanisme (qui vise à limiter les « excès » de la démocratie directe) à la démocratie est propre à l'époque bourgeoise. De même, la Commune de Paris et la Révolution russe ont donné naissance à une nouvelle forme d'organisation politique, à savoir la république ouvrière ou soviétique, dans laquelle la domination sociale de la classe ouvrière (et de la majorité du peuple) s'associe à des méthodes de démocratie directe (assemblées et/ou soviets, selon le cas) et de délégation (députés ouvriers, commissaires du peuple, etc.).
C'est pourquoi, pour Marx, mais aussi pour Lénine et Trotsky, la dictature du prolétariat est bien plus démocratique que n'importe quelle république bourgeoise et, pourrions-nous ajouter de notre côté, la seule forme moderne de démocratie substantielle (c'est-à-dire ne se référant pas seulement aux modes de décision mais aussi à l'égalité matérielle) [1].
En pleine lutte contre le stalinisme, Trotsky a élaboré théoriquement un modèle de démocratie soviétique qui combinait les mécanismes de décision démocratiques (les soviets) avec la pleine liberté politique pour toutes les tendances et tous les partis proches de la révolution, même s'ils présentaient des divergences par rapport à la position du parti dominant.
Parallèlement, la proposition d'une discussion démocratique à la base sur les objectifs et les mécanismes de la planification économique constituait un outil fondamental pour la construction consciente du socialisme pendant la transition du capitalisme russe arriéré vers un socialisme futur, qui n'était pas une fin en soi, mais une première phase du communisme : une société sans État, sans classes et sans oppression.
En conclusion
Nous avons parcouru, de manière nécessairement succincte, quelques points importants de la pensée théorique et politique de Léon Trotsky [2]. Pour terminer ces lignes, ce que je voudrais avant tout souligner, c'est que nombre de ses contributions naissent d'une attitude d'ouverture à l'égard de la nouveauté, d'une recherche de compréhension des tendances générales de l'époque tout en tenant compte de l'originalité des situations spécifiques qui la composent, ainsi que d'une volonté de s'appuyer sur l'expérience pratique de la lutte des classes tout en élaborant des hypothèses et des explications théoriques solides.
Trotsky fut l'un des marxistes les plus originaux du XXe siècle et il nous fournit des outils pour tenter de penser le XXIe siècle. Son œuvre reste ouverte sur l'avenir.
Bibliographie
Albamonte, Emilio et Maiello, Matías, Marxisme, stratégie et art militaire. Penser la révolution au XXIe siècle, Paris, Éditions Communard.e.s, 2022.
Brossat, Alain, Aux origines de la révolution permanente. La pensée politique du jeune Trotsky, Paris, Éditions François Maspero, 1974.
Dal Maso, Juan, Hegemonía y lucha de clases. Tres ensayos sobre Trotsky, Gramsci y el marxismo, 2e édition, Buenos Aires, Ediciones IPS, 2025.
Trotsky, Léon, 1905, disponible sur www.marxists.org.
Trotsky, Léon, Où va l'Angleterre ?, disponible sur www.marxists.org.
Trotsky, Léon, Comment la révolution s'est armée ?, Paris, L'Herne, 1968 (une nouvelle édition française complète en 5 volumes est publiée aux Éditions L'Harmattan).
Trotsky, Léon, Le Cours nouveau, Paris, Éditions Les bons caractères, 2020.
Trotsky, Léon, Histoire de la Révolution russe, tome I et tome II, disponible sur www.marxists.org.
Trotsky, Léon, La Révolution trahie, trad. Victor Serge, Paris, Grasset, 1936 ; rééd. notamment Éditions de Minuit, 1989.
Trotsky, Léon, Les cinq premières années de l'Internationale communiste, disponible sur www.marxists.org.
Trotsky, Léon, Naturaleza y dinámica del capitalismo y la economía de transición, Buenos Aires, CEIP, 1999.
Trotsky, Léon, Nos tâches politiques, disponible sur www.marxists.org.
Trotsky, Léon, L'Internationale communiste après Lénine, disponible sur www.marxists.org.
Trotsky, Léon, La Révolution permanente, Paris, Éditions de Minuit, 1963.
[1] Rappelons-nous toujours que la Commune de Paris a eu recours au suffrage universel (avec une composition majoritairement ouvrière), tandis que lors de la Révolution russe, le suffrage a été utilisé en restreignant le droit de vote des classes exploiteuses.
[2] Nous ne nous sommes pas attardés sur le Programme de transition, car il s'agit d'un sujet plus souvent abordé dans les analyses de Trotsky.