Charlotte Puiseux (1986-2026), une voix essentielle de la lutte antivalidiste
Mon, 17 Aug 2026 13:37:22 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalMilitante et intellectuelle antivalidiste et féministe, Charlotte Puiseux est décédée la semaine dernière. Nos premières pensées vont à sa famille, à ses proches, aux Dévalideuses et à toutes celles et ceux qui ont partagé avec elle le combat contre le validisme.

Nous ne connaissions pas Charlotte personnellement. Pourtant, sa disparition nous touche profondément, parce que ses réflexions ont compté dans la construction de la lutte antivalidiste en France et dans nos propres parcours militants. Par ses écrits, ses recherches et son engagement, Charlotte a contribué à donner des outils essentiels pour penser le validisme comme un rapport social et un système de domination, et non comme une simple question médicale ou individuelle. Elle a notamment montré comment il s'articule aux rapports de genre et de classe, dans une société fondée sur la productivité, « l'autonomie » et la normalisation des corps valides, qui produit la marginalisation des personnes handicapées.
Charlotte Puiseux est notamment l'autrice de De chair et de fer. Vivre et lutter dans une société validiste, paru en 2022. Dans cet ouvrage, elle revient sur son propre parcours tout en analysant les mécanismes sociaux du validisme et la manière dont celui-ci façonne les vies des personnes handicapées. Ce livre a notamment contribué à rendre accessibles, en France, des outils pour penser le handicap comme une question politique et collective, et non comme une simple réalité individuelle. Elle poursuit cette réflexion dans Plutôt vivre. Comprendre le validisme et valoriser une culture crip, coécrit avec Chiara Kahn et paru en 2025, où elle développe la pensée crip en France. Son travail s'inscrit ainsi dans le développement en France d'une pensée crip qui ne cherche pas seulement à intégrer les personnes handicapées à la société telle qu'elle existe, mais qui remet en question les normes qui produisent leur exclusion.
Pour beaucoup de femmes handicapées, cette pensée a été essentielle pour notre émancipation et notre construction politique. Elle nous a permis de mettre des mots sur des expériences trop souvent vécues comme des problèmes individuels : la dépendance, l'isolement, la violence des institutions, les injonctions à l'autonomie, mais aussi l'infantilisation, le contrôle et l'invisibilisation de nos corps et de nos sexualités. Comprendre que ces expériences ne sont pas une conséquence naturelle de nos déficiences, incapacités et divergences, mais qu'elles sont produites par le système capitaliste, c'est aussi pouvoir transformer la douleur et la colère en force collective et en arme politique face à ce système.
C'est notamment ce que nous retenons de son engagement handiféministe : la nécessité de penser ensemble les différentes formes de domination et de ne jamais considérer la lutte antivalidiste comme une question secondaire. Son travail a nourri la réflexion de nombreuses militantes handicapées et du mouvement antivalidiste, mais aussi de nombreux militants de l'extrême gauche cherchant à penser l'articulation entre validisme, sexisme et exploitation. Cette contribution est d'autant plus importante que nos propres espaces militants sont encore loin d'être à l'avant-garde sur ces questions.
Sa disparition est une perte immense pour le mouvement antivalidiste et féministe, à un moment où les conditions de vie des personnes handicapées restent profondément dégradées et où la loi sur la fin de vie vient d'être validée par le Conseil constitutionnel. Cette actualité rappelle aussi combien les réflexions de Charlotte restent nécessaires pour penser la place que cette société accorde aux personnes handicapées, malades et âgées et la manière dont elle détermine celles qui méritent d'être vécues, et accompagnées.
À nous désormais de nous en emparer, de les discuter, de les prolonger et de les transformer en rapport de force. De faire de nos expériences, de nos corps et de nos douleurs non plus des raisons de nous taire ou de nous isoler, mais une force pour nous organiser et lutter contre le système qui nous opprime.