L'impérialisme espagnol dans une période de désordre mondial
Thu, 06 Aug 2026 11:14:19 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalAlors qu'une partie de la gauche espagnole et française voit dans l'État Espagnol une sorte de puissance « progressiste », ce texte revient sur les différentes phases de développement de cet impérialisme « de second rang » durant les dernières décennies, et sur la réalité derrière la vitrine pro-Palestine du gouvernement socialiste.

Ce texte de mai 2025 a été rédigé par le Courant révolutionnaire des travailleurs (CRT) à l'occasion de son 3ème Congrès. Nous en publions la traduction.
Dans le document portant sur la situation internationale, nous affirmons que l'élément le plus significatif de cette nouvelle époque de crises, de guerres et de révolutions est le saut dans l'affrontement entre grandes puissances depuis le déclenchement de la guerre d'Ukraine en 2022.
Le nouveau gouvernement de Trump rend la situation encore plus imprévisible et instable et accroît la possibilité de sauts abrupts. C'est ce que démontrent, depuis quelques semaines, la crise de la relation transatlantique et les négociations entre les États-Unis et l'Union européenne au sujet du conflit ukrainien (et le partage du butin de la guerre et de ses ressources). En réponse, l'impérialisme européen a adopté un plan de réarmement de 800 milliards d'euros.
L'État espagnol est la quatrième puissance impérialiste de l'Union européenne en termes de PIB, et la cinquième en termes de dépenses militaires. Avec 23 milliards d'euros par an, il se place derrière la Pologne (31 milliards), l'Italie (35 milliards), la France (61 milliards) et l'Allemagne (66 milliards).
Au XXème siècle, le développement spécifique du capitalisme espagnol et son intégration tardive aux organisations impérialistes (comme l'Union européenne et l'OTAN) en ont fait une puissance de second rang. Elle s'est retrouvée dans une position de subordination à l'égard de l'impérialisme étasunien et des deux principales puissances européennes, la France et l'Allemagne.
Les effets de la crise de 2008 ont participé à dégrader la place de l'Etat espagnol dans la hiérarchie des puissances, où elle occupe le rang d'une puissance moyenne ou subordonnée. En un an, l'économie espagnole est alors passée de la huitième à la douzième place mondiale. Elle est aujourd'hui à quatorzième place, bien qu'elle ait retrouvé son rythme de croissance économique et sa dynamique d'expansion mondiale. Malgré un taux de croissance élevé, son PIB annuel se maintient à 1580 milliards d'euros ; bien en-deçà du niveau pré-2008, où son PIB représentait 1630 milliards.
Cet impérialisme de second rang continue de se trouver dans une position d'équilibre entre les deux pôles auxquels il est historiquement subordonné : les États-Unis et l'axe franco-allemand. La perspective d'un affrontement plus intense entre ces deux pôles et les fissures qui pourraient apparaître au sein de l'Union européenne, ainsi que les effets des politiques dirigées vers d'autres puissances comme la Chine, pourraient nourrir des dissensions au sein de la bourgeoisie espagnole qui heurteraient de plein fouet la fragile restauration du régime opérée au cours de ces six dernières années.
La « Transition » et le retour de l'État espagnol dans le concert des puissances impérialistes
Avec le développementisme franquiste, le capitalisme espagnol a connu une période d'industrialisation et d'urbanisation inédite dans son histoire. Les accords commerciaux et militaires avec les États-Unis ont facilité la hausse très rapide des investissements étrangers (qui ont été multipliés par 22 entre 1960 et 1973, pour l'essentiel des capitaux étasuniens). Ce développementisme a donné naissance à un modèle industriel faiblement productif et hautement dépendant de l'étranger en termes d'énergies, de crédit et de technologie. En conséquence, la projection internationale de l'impérialisme espagnol a été presque nulle au cours de cette période historique. De plus, comme d'autres puissances européennes, l'État espagnol a fini par perdre ses possessions coloniales : le Maroc en 1956, la Guinée équatoriale en 1968 et enfin le Sahara occidental en 1975 (remis au Maroc par l'intermédiaire des États-Unis et de l'Arabie saoudite). Il ne lui reste aujourd'hui que les enclaves coloniales de Ceuta et Melilla.
Cette faiblesse économique structurelle s'est brutalement aggravée avec la crise des années 1970. Le régime franquiste a été incapable de mener une politique d'austérité. C'est la monarchie qui s'en est chargée avec la bien nommée « Transition » (1975-1982) et le Pacte de la Moncloa (1977) et, de manière plus profonde, avec les gouvernements du PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) sous Felipe González (1982-1996).
Durant les dernières décennies de la dictature, l'isolement international du régime avait diminué. Cependant, le capitalisme espagnol était marginalisé et exclu des principaux centres de décision et d'intégration économiques et commerciaux à l'échelle continentale et mondiale.
C'est pourquoi la transition a été nourrie par le besoin qu'éprouvaient les classes dominantes d'imposer une violente politique d'austérité. Le chômage est monté de 17% au cours des années 1980 et l'inflation à plus de 10% par an, rongeant le pouvoir d'achat. La projection économique du capital espagnol à l'extérieur des frontières (entreprises et capitaux) était alors anecdotique. Et le régime héritait de la dictature des forces armées fragiles et peu professionnalisées.
Ces facteurs ont maintenu l'Espagne dans une position de subordination à l'égard des États-Unis, qui avait été le principal partenaire de la dictature à l'international. À partir des premiers accords en 1953, le régime avait obtenu des crédits étasuniens et des capitaux en contrepartie de l'installation de bases militaires dans la banlieue madrilène (Torrejón de Ardoz), en Andalousie (Rota, Morón de la Frontera), en Aragon (Saragosse) et du mouillage de la Quatrième Flotte à Barcelone.
En parallèle, l'année 1962 marque le premier pas du tortueux chemin qui mènera à l'intégration de l'Espagne à la Communauté économique européenne (CEE), l'ancêtre de l'Union européenne. Un premier Accord d'association avait été discuté en 1970 mais il avait été rapidement bloqué par le sursaut répressif des dernières années de la dictature. La poursuite des négociations était alors conditionnée à un changement de régime et, après la fin de la dictature, à l'intégration dans l'OTAN et à l'application d'un premier grand plan d'austérité structurelle et de désindustrialisation.
En 1975, les États-Unis et les puissances européennes (en particulier l'Allemagne) sont devenus les principaux soutiens internationaux de la monarchie et des partis du régime, l'UCD (Union de centre démocratique) et le PSOE. C'est le sens de la période que l'on appelle la Transition. La monarchie a de plus établi et maintenu des liens diplomatiques, financiers et commerciaux avec les monarchies du Golfe. Ces liens lui ont permis d'atténuer l'impact des chocs pétroliers des années 1970.
L'intégration dans la CEE et l'OTAN : des liens stratégiques de chaque côté de l'Atlantique
Au cours des premières années du régime démocratique, le consensus au sujet de la politique étrangère de l'Espagne s'est renforcé. Pour pouvoir devenir un impérialisme de second rang (une « puissance moyenne », comme le défendait le PSOE), il fallait que l'Espagne obtienne la reconnaissance et l'appui politique et financier des grandes puissances capitalistes de l'ordre de Yalta. Il fallait d'une part qu'elle intègre la CEE. D'autre part, il lui était nécessaire de moderniser ses forces armées et d'entrer dans l'OTAN – ce qu'exigeaient à la fois les États-Unis et les partenaires européens avec lesquels l'Espagne voulait nouer des liens.
Après les premières élections de 1977, le Parlement a sollicité l'adhésion formelle à la Communauté européenne et au Conseil de l'Europe. Cependant les négociations en vue de l'intégration complète à la CEE se sont prolongées jusqu'en 1986, car elles avaient pour condition l'intégration concomitante à l'OTAN.
La monarchie et la droite de l'UCD avaient tablé sur une intégration rapide dans l'Alliance atlantique en mai 1982, et sur le maintien de la présence militaire étasunienne en Espagne. Le PSOE défendait une position inverse sur ces deux questions, mais une fois au pouvoir en octobre 1982 (pacte de la Moncloa), il n'a pas tardé à accepter ces conditions. L'entrée dans l'Alliance atlantique a été confirmée avec le référendum de mars 1986 auquel le PSOE a appelé à voter « oui ».
Le refus d'intégrer l'OTAN et d'accueillir des bases étasuniennes était au cœur du programme de la gauche espagnole, y compris au sein des organisations réformistes. Le changement de position du PSOE, qui a sapé sa base électorale, a permis au Parti communiste espagnol (PCE) de sortir de la crise dans laquelle les renoncements de la direction de Santiago Carrillo lors de la Transition l'avaient plongé. Le PCE a capitalisé sur l'énorme mouvement social né de la campagne pour le « non » au référendum, jusqu'à la fondation de la Gauche unie (IU) en 1986.
Cette même année, en janvier, l'Espagne a définitivement intégré la CEE. Par la suite, le PSOE s'est chargé de satisfaire les exigences économiques de la Communauté. Ces exigences ont pris la forme d'une brutale offensive contre l'industrie lourde qui avait été développée sous la dictature. Avec la désindustrialisation, la part de l'industrie dans le PIB est passée de 30% en 1980 à 20% en 1990 et à 18% en 2000 (17,4% aujourd'hui).
L'entrée en vigueur du traité de Maastricht en 1993 s'est accompagnée d'une politique d'austérité drastique pour le secteur public. La monnaie a été dévaluée, les entreprises publiques des secteurs de l'énergie et de la communication et les banques ont été privatisées et les premières contre-réformes du travail ont vu le jour. L'opposition au traité de Maastricht menée par la IU d'Anguita (après que les partisans du traité ont été exclus du PCE et de la IU) lui a permis d'obtenir ses meilleurs résultats électoraux en 1996, avec 10,5% des voix.
Cette thérapie de choc a été violemment imposée contre la classe ouvrière. La crise économique de 1993 a fait monter le chômage de 16% à 25%. Les réformes du travail de Felipe González et Jose María Aznar ont fait baisser les coûts des licenciements pour le patronat et ont généralisé l'intérim et la sous-traitance. Cette offensive a été explicitement soutenu par les directions bureaucratiques des deux principaux syndicats ouvriers (la CCOO et de l'UGT), qui ont ainsi finalisé leur intégration à l'État impérialiste espagnol. Ces syndicats se sont bornés à représenter, de manière toujours plus réduite, les couches supérieures de la classe ouvrière, en laissant de côté des secteurs plus précarisés comme la jeunesse, les femmes et les travailleurs étrangers.
L'impérialisme espagnol a ainsi cimenté son expansion en lançant de nombreuses offensives à l'intérieur du pays, contre la classe ouvrière : il a cherché à approfondir la division entre les secteurs qui bénéficiaient encore de meilleures conditions de travail et l'armée toujours plus nombreuse des jeunes travailleurs, à laquelle s'est ajoutée, depuis le début des années 2000, les plus de deux millions de travailleurs migrants qui fuient la misère générée par la politique de spoliation de l'impérialisme espagnol.
En contrepartie des politiques austéritaires, l'État espagnol a commencé à toucher à partir de 1989, les fonds de cohésion de l'Union européenne. Jusqu'en 2000, l'Espagne a reçu plus de 60 milliards d'euros nets en aides et subventions (sans compter les apports au Budget communautaire). Cet argent a principalement servi à la modernisation des infrastructures et aux grandes entreprises – qui se préparaient à la plus forte période d'expansion internationale du capitalisme espagnol.
La grande expansion impérialiste des années 1990 : l'Amérique latine
L'Exposition Universelle de 1992 marque un tournant dans la projection internationale du capitalisme espagnol et acte de sa nouvelle cible de prédilection : l'Amérique latine. Comme s'il s'agissait d'une nouvelle conquête, 500 ans après la découverte de l'Amérique en 1492, l'année 1992 et la fin de la crise de 1993 ont été marquées par une augmentation constante des investissements directs à l'étranger, principalement dans cette région. Les flux nets d'investissement – comprenant les investissements entrants et sortants – sont passés de 3 à 10 % du PIB au cours de la décennie jusqu'à ce que les investissements sortants dépassent, en 1997, les investissements entrants, faisant de l'Espagne un émetteur net de capitaux pour la première fois de son histoire. En 1998, les investissements étrangers directs espagnols en Amérique latine ont dépassé les 10 milliards d'euros, passant ainsi devant les États-Unis, qui occupaient jusqu'alors la première place.
En 1999, ce montant a atteint le chiffre record de 20,5 milliards de dollars. Parmi les secteurs qui ont pris part à ce nouveau débarquement impérialiste au cours de la décennie qui a suivi, il y a bien sûr le secteur bancaire avec 25 milliards de dollars, les entreprises de l'énergie avec 23 milliards de dollars et les télécommunications avec 20 milliards : BBVA, Santander et Central Hispano, Repsol, Unión Fenosa, Iberdrola et Telefónica. L'adhésion à l'UE et les fonds de cohésion ont apporté un soutien décisif à cette expansion. Elle n'aurait pas non plus été possible sans l'application des politiques d'austérité et de privatisation menées par les gouvernements néolibéraux sur le continent, selon les préceptes du consensus de Washington.
En tête de cette offensive, l'on trouve les entreprises publiques fraîchement privatisées comme Telefónica ou Repsol ou les grandes banques protégées par les différents plans de sauvetage d'État. En outre, l'intégration à l'espace européen a également renforcé les positions de l'Espagne pour négocier des traités de pêche, des traités commerciaux et des accords frontaliers avec des pays tels que le Maroc et d'autres pays du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. Parallèlement, l'État espagnol a commencé à participer militairement à des guerres, comme la première guerre du Golfe ou la guerre des Balkans. Il a également intégré les principes de la politique frontalière de l'UE dans sa législation, avec une première loi sur les étrangers portée par Felipe González en 1985, qui légalisait les centres d'internement et limitait le statut de « sujet de droit » aux migrants réguliers, et la loi de José María Aznar en 2000, qui introduisit la notion d'« embauche à l'origine » pour répondre à la demande de main-d'œuvre liée au boom de l'urbanisation.
La « stratégie atlantique » d'Aznar : un changement de cap raté
La politique du premier gouvernement Aznar (1996-2000) s'inscrit la continuité de la présidence de Felipe González : il poursuivit l'application des accords de Maastricht afin de faire entrer l'Espagne dans la zone euro tout en continuant d'appliquer des plans d'austérité internes et des politiques de privatisation et, surtout, d'accompagner l'expansion des multinationales espagnoles en Amérique latine. Dans le domaine militaire, ce même gouvernement a approuvé en 1997 l'intégration dans l'OTAN et a participé, sans l'aval du conseil de sécurité de l'ONU, aux bombardements du Kosovo et de la Serbie menés par l'OTAN en 1999. Le consensus avec le PSOE sur cette question était absolu. L'ancien ministre de la Défense de Felipe González, Javier Solana, était en effet, à l'époque, secrétaire général de l'OTAN.
Mais en termes géopolitiques, le début du XXIème siècle s'est ouvert sur le 11 septembre 2001 et le lancement de la « guerre contre le terrorisme » de George Bush Jr. L'invasion de l'Afghanistan qui s'en est suivie bénéficiait encore du consensus de la communauté internationale, au sein du monde unipolaire qui s'était formé après la chute du mur de Berlin. L'État espagnol y a pris une part active, grâce au soutien bipartisan du PP et du PSOE. Au tournant du millénaire, l'impérialisme espagnol avait réussi à renforcer qualitativement ses positions sur la scène mondiale. Il était le huitième pays du monde quant à son PIB, dans la moyenne européenne, et le sixième investisseur mondial. Le gouvernement du PP estimait qu'il pouvait aller plus loin et que ce poids économique devait se traduire sur la scène géopolitique.
Au sein de l'UE, des tensions importantes sont apparues avec l'émergence du dit « axe franco-allemand » au sujet des difficultés à maintenir les fonds de cohésion, dont l'État espagnol a été un bénéficiaire net, le pacte de stabilité, qui a introduit des limites plus strictes aux déficits budgétaires, et l'élargissement de 15 à 27 membres, qui a diminué le poids de l'État espagnol dans les instances de décision de l'Union. Le gouvernement Aznar a opté pour une « stratégie atlantique », selon l'expression utilisée par de nombreux analystes. L'objectif était de renforcer le poids international de l'impérialisme espagnol en resserrant ses liens avec les États-Unis. Ces derniers commençaient alors à adopter la stratégie du « nouveau siècle américain », mise en avant depuis 1997 par le secteur néo-conservateur du Parti républicain. Cette stratégie cherchait à préserver l'hégémonie étasunienne en déclin en menant une politique étrangère agressive et plus unilatéraliste. L'invasion de l'Irak, sans tenir compte d'aucun des mécanismes multilatéraux utilisés jusqu'alors (le Conseil de sécurité de l'ONU ou l'OTAN) a été la première manifestation de cette nouvelle orientation. Dans sa quête d'alliés, Bush n'a pu compter que sur le Britannique Tony Blair, l'Italien Silvio Berlusconi et l'Espagnol José María Aznar. La France de Jacques Chirac et l'Allemagne de Gerhard Schröder s'opposaient en effet à l'invasion.
La droite espagnole considérait, d'une part, que des relations privilégiées avec la première puissance mondiale pouvait contribuer à améliorer les positions de l'impérialisme espagnol et renforcer sa marge de manœuvre au niveau de la politique européenne, en s'appuyant également sur l'Italie et la Grande-Bretagne. D'autre part, elles jugeaient qu'elle pourraient renforcer les positions conquises en Amérique latine dans les années 1990, où l'Espagne se partageait le butin du pillage impérialiste avec les États-Unis, et accélérer les négociations avec le Maroc, dans un contexte de crises diplomatiques à répétition. Sur ce dossier, l'UE n'avait pas réussi à apaiser les tensions qui avaient atteint un pic important alors de l'invasion marocaine de l'îlot Perejil en juillet 2002, repris par l'Espagne après une médiation américaine.
Sur le terrain intérieur, l'engagement dans la « guerre contre le terrorisme » internationale a coïncidé avec une très grande offensive répressive contre le MLNV (Mouvement de libération national basque) avec la loi sur les partis et des dizaines de procès de militants etc. ; offensive répressive qui a été l'un des principaux marqueurs politiques de la droite jusqu'à la quasi-dissolution de l'ETA. Cependant, ce changement de cap a éloigné l'État espagnol des positions de l'axe franco-allemand. Le PSOE s'y est ouvertement opposé. La crise entre les États-Unis et les principales puissances de l'UE (alors d'une ampleur bien moindre que la crise actuelle) a entraîné une rupture du consensus bipartisan en matière de politique étrangère qui faisait jusqu'alors l'unanimité. Mais la position d'Aznar a surtout généré un rejet de masse qui s'est exprimé lors des mobilisations historiques contre la guerre en Irak, qui se sont soldées par la chute du gouvernement du PP en 2004, après les attentats du 11 mars, et la fin de la participation de l'Espagne à la guerre d'Irak.
Zapatero et le retour à l'équilibre subordonné
Dans les dernières années précédant l'éclatement de la crise de 2008, l'impérialisme espagnol a continué de bénéficier des vents favorables de la croissance économique internationale. Le PIB est passé de 690 milliards d'euros en 2000 à 1 630 milliards d'euros à la veille de la crise. L'investissement direct à l'étranger a atteint 90 milliards d'euros en 2007, et la projection du capital espagnol s'est étendue à l'Asie et l'Afrique subsaharienne, notamment via les soi-disant aides au développement. Parallèlement, des géants du secteur de la construction ont émergé, soutenus par la bulle immobilière espagnole et les investissements dans les travaux publics – 3 des 10 plus grandes entreprises de construction au monde étaient espagnoles avant 2008.
Zapatero, au début de son mandat, a tenté de corriger « l'agenda atlantiste » du précédent gouvernement en retirant immédiatement les troupes d'Irak, ce qui a entraîné un refroidissement des relations diplomatiques avec les États-Unis. Cependant, les liens avec les États-Unis ne furent en aucun cas rompus. Ce retrait fut compensé par un renforcement immédiat du contingent espagnol en Afghanistan, quasiment équivalent à celui retiré d'Irak, ainsi que par la participation à la mission de l'ONU au Liban à partir de 2006 – la première mission de ce type soutenue par l'Izquierda Unida (IU) et le Parti communiste espagnol (PCE).
Les ambitions démesurées d'Aznar, qui voulait positionner l'impérialisme espagnol au sein des grandes puissances grâce à son alignement sur la « guerre contre le terrorisme » de Bush, se sont soldées par un échec. Le retour du PSOE au consensus brisé par Aznar a finalement été accepté par le Parti populaire (PP), une fois que l'aventure de Bush en Irak s'enlisait et qu'elle ne parvenait à atteindre aucun de ses objectifs stratégiques.
En 2011, sous Obama, Zapatero a signé le premier accord de « réconciliation », en autorisant l'installation du bouclier antimissile américain sur la base navale de Rota. Les positions traditionnellement anti-atlantistes du PCE et de l'Izquierda Unida ont perdu en vigueur : elles ont cessé d'être une source d'opposition ou une exigence à laquelle ils conditionnaient leur participation à des gouvernements régionaux ou municipaux avec le PSOE. Cette intégration du réformisme au sein du consensus impérialiste a affaibli les mobilisations et affaibli la critique des missions militaires de l'impérialisme espagnol à l'étranger, qui ont été banalisées.
La réintégration subordonnée de Zapatero dans l'axe franco-allemand n'a pas conduit à des concessions majeures en termes de flexibilité des déficits et le poids de l'État espagnol dans la gouvernance européenne est resté secondaire. Malgré cela, l'État espagnol est resté bénéficiaire net jusqu'en 2014 des fonds de cohésion, avec un solde positif compris entre 60 et 80 milliards. La politique de l'« Alliance des civilisations » de Zapatero pour la résolution pacifique des conflits à venir, dans le cadre de l'ONU, n'a pas non plus réussi à améliorer les positions espagnoles sur la scène internationale. Elle n'a bénéficié du soutien d'aucune autre puissance. De même, l'essor du capitalisme espagnol, qui se vantait d'être dans la « ligue des champions économiques » un an avant l'éclatement de la crise, ne lui donnait pas un poids important sur la scène internationale.
Le recul de l'impérialisme espagnol après la crise de 2008
Avec l'éclatement de la crise de 2008, qui a ouvert une période d'instabilité économique prolongée jusqu'en 2014, l'agenda international des gouvernements Zapatero et Rajoy s'est concentré sur la gestion des dégâts. Le PIB a chuté de 8,9 % au cours de cette période et les investissements directs espagnols à l'étranger sont passés de 58 milliards en 2008 à 17,4 milliards en 2014, soit une baisse de 70 %.
L'impérialisme espagnol a choisi de faire profil bas et d'adopter une posture défensive au niveau international tandis que toutes les initiatives politiques se sont concentrées sur la promotion de mesures coordonnées de sauvetage et de mutualisation des risques liés à la dette, principalement au sein de l'UE. Durant cette période, l'Espagne a connu une première phase de subordination absolue à l'impérialisme allemand et à sa politique d'austérité et de contrôle des déficits, avant de se rapprocher de la France et de l'Italie, qui exigeaient plus de flexibilité, afin d'alléger le rythme des politiques de redressement budgétaire qui ont ouvert une grande crise de régime en mai 2011.
À ce moment, l'État espagnol a été à l'avant-garde des pays qui ont soutenu le développement de mécanismes pour une plus grande intégration économique, nécessaire pour mutualiser les risques liés à des niveaux d'endettement public élevé. La crise a porté la dette publique de 36,3 % du PIB en 2008 à 98,5 % en 2014 tandis que la prime de risque a connu des pics au-dessus des 600 points en juillet 2012. Pour pallier cette situation, les gouvernements successifs ont appliqué des politiques austéritaires sans précédent avec des coupes dans les pensions de retraite, une augmentation de l'âge de départ à la retraite, de nouvelles contre-réformes du travail. Le chômage a dépassé les 26% en 2013. Ce nouveau consensus austéritaire s'est concrétisée dans la réforme bipartisane de l'article 135 de la Constitution à l'été 2011, qui a donné la priorité au paiement des intérêts de la dette avant tout autre poste budgétaire.
Bien que l'UE ait évité une crise de la dette souveraine et l'effondrement du système financier grâce au renflouement des banques en 2012 (60 milliards), l'impérialisme espagnol a régressé considérablement et perdu en influence au sein de l'UE et sur la scène internationale.
La gauche réformiste qui a émergé à la suite de cette crise, avec la percée de Podemos en 2014, a repris une partie des revendications contre les offensives austéritaires du gouvernement et les conséquences du plan de sauvetage – allant jusqu'à évoquer un audit de la dette publique, bien que cette exigence ait été rapidement abandonnée.
Cependant, cette remise en cause est restée limitée aux conséquences internes du recul du capitalisme espagnol. La politique étrangère du néo-réformisme s'est toujours présentée comme une version adoucie de la défense des intérêts de l'impérialisme espagnol, prenant position en faveur du renforcement de l'Europe en tant que bloc sur la scène internationale, face à ses concurrents actuels et potentiels.
À aucun moment, ni Podemos, ni la nouvelle Izquierda Unida dirigée par Garzón n'ont osé remettre en cause les engagements militaires de l'impérialisme espagnol (opérations extérieures, bases étasuniennes, OTAN). En réalité, la suppression de toute mention dans leur programme électoral critiquant l'Alliance atlantique ou en faveur d'un référendum au sujet de la participation de l'Espagne à l'alliance ainsi que la nomination de Julio Rodríguez – ancien chef d'état-major de la Défense (JEMAD) et ex-général de l'OTAN – au quatrième rang de leur liste dès 2015 montrent bien qu'ils se fixaient pour seule tâche de redresser l'ordre établi.
Ils n'ont pas non plus remis en question ni la nature de l'Union européenne, qui s'apparente à une coordination entre les grandes puissances impérialistes du continent, ni les lois sur l'immigration, et encore moins le rôle d'exploiteur des entreprises espagnoles et européennes dans une grande partie du monde.
Sánchez et la continuité avec l'ancien consensus
Le soutien apporté par la BCE à l'économie espagnole en 2012 a permis d'éviter la faillite des finances publiques. Sur les ruines de la plus grave crise de toute l'histoire de la démocratie espagnole et d'une offensive austéritaire également inédite dans son histoire, une laborieuse reprise économique s'amorça en 2014. De 2015 jusqu'aux gouvernements Sánchez, l'impérialisme espagnol a maintenu une orientation claire en faveur du développement de l'UE, des mécanismes de coordination et d'intégration économique.
C'est au coeur de cette reprise qu'est survenue la crise inattendue du Covid-19 en 2020. Celle-ci déclencha un nouveau marasme économique, entraînant une chute du PIB de 11 % en 2020 et une reprise de 5 % inférieur au niveau pré-crise en 2021. Les plans de relance et les sauvetages publics firent exploser la dette, qui passa de 95 % à 120 % du PIB en 2020 (elle se stabilise aujourd'hui à 113 %).
Le rôle de l'UE comme bouée de sauvetage du capitalisme espagnol redevint crucial, avec un assouplissement des critères de déficit et, surtout, l'apport des fonds Next Generation. L'Espagne s'est vue attribuer 70 milliards d'euros en subventions non remboursables, complétées par des prêts. Fin décembre 2024, l'Espagne avait touché 44 milliards d'euros issus de ces transferts.
Sans ce soutien, les différents plans d'aide sociale destinés à contenir la crise et à stabiliser politiquement les gouvernements « progressistes » auraient été impossibles. Ce fut le cas pendant la pandémie, puis lors de la guerre en Ukraine et de la crise inflationniste. Durant cette dernière, l'Espagne obtint un traitement spécial – l'Excepción Ibérica – qui a permis de limiter la flambée des prix de l'énergie et de ramener l'inflation sous les 3 % en 2024.
Ces fonds européens ont aussi permis au capitalisme espagnol de relancer son expansion impérialiste, mise à mal après la crise de 2008. Entre 2012 et 2022, les investissements directs espagnols à l'étranger ont atteint en moyenne 35 milliards par an, des niveaux comparables à la période d'avant-crise (hors pic record de la bulle de 2007). Au premier semestre 2024, ces investissements ont même bondi de 29,2 % par rapport à 2023, totalisant 13,311 milliards.
Pourtant, cette reprise ne s'accompagne pas d'une amélioration qualitative. Selon le Classement mondial de la compétitivité (IMD), l'économie espagnole se trouve en 2024 à la 40ème place sur 67, son pire résultat depuis 2013. La structure du PIB révèle que l'impérialisme espagnol est toujours un géant aux pieds d'argile : en 2008, les services représentaient 70 %, l'industrie 16 %, le BTP 11 % et le secteur primaire 3 %. Aujourd'hui, la construction ne pèse plus que 5,4 %, tandis que les services grimpent à 74,6 %, l'industrie progresse légèrement (17,4 %) et le secteur primaire stagne (2,6 %). Le tourisme, lui, comptait pour 12,8 % du PIB en 2023.
Globalement, l'Espagne reste une puissance moyenne, loin du dynamisme des années 1990-2000. En 2023, seules 4 entreprises espagnoles figuraient parmi les 350 premières capitalisations boursières : Inditex (92e), Iberdrola (191e), Banco Santander (203e) et BBVA (302e). Même les géants du BTP ont décliné : en 2008, ACS, Ferrovial et Sacyr occupaient les 6e, 8e et 10e rangs mondiaux du secteur ; aujourd'hui, ils sont 17e, 30e et 38e.
Actuellement, outre la finance et l'énergie, trois chaînes de valeur concentrent les intérêts de l'impérialisme espagnol : l'automobile (16 % des exportations), très dépendant du français PSA et de l'allemand VW ; le textile avec Inditex, moteur de son expansion en Asie et au Maroc ; et l'agroalimentaire.
L'impérialisme espagnol face à l'administration Trump
Face à la nouvelle administration Trump, le gouvernement Sánchez a porté une ligne distincte de celle de Biden sur la Palestine (malgré son hypocrisie sur laquelle nous revenons plus bas), accru ses achats de gaz russe (compensant la fermeture du robinet algérien en 2021 après la reconnaissance de l'occupation marocaine du Sahara Occidental), et se pose aujourd'hui en fer de lance du discours contre la « techno-caste » et la nouvelle extrême droite internationale.
Les investissements directs espagnols aux États-Unis ont progressé, notamment dans l'énergie et le BTP. Toutefois, l'essentiel (70 %) reste concentré en Amérique latine, dans l'UE et d'autres pays européens non membres. Quant aux capitaux entrants, les États-Unis conservent leur position historique de leader (30 % du total).
Les menaces tarifaires de Trump toucheraient moins l'Espagne que d'autres économies – seuls 5 % de ses exportations vont aux États-Unis (contre 60 % vers l'UE). L'Allemagne, déjà en récession, pourrait perdre 1 % de PIB. En Espagne, le secteur agroalimentaire (notamment l'huile) serait le plus exposé, bien plus que l'automobile (dont 60 % des ventes vont vers l'Europe et la Turquie), la chimie-pharmacie (3 milliards d'exportations annuelles) ou l'acier-aluminium (371 et 111 millions en 2024). Néanmoins, l'impact ne serait pas nul : une aggravation de la crise européenne, principal débouché (2/3 des exportations), amplifierait les dégâts.
Dans l'affrontement entre les États-Unis et la Chine, l'Espagne n'a aucun intérêt à une escalade protectionniste. Les positions allemande et surtout française, prônant une autonomie face aux politiques américaines, correspondent mieux à ses intérêts.
Les exportations espagnoles vers les États-Unis (22,9 milliards en 2023) représentent le triple de celles vers la Chine (7,467 milliards), mais les importations chinoises (26 milliards en 2024) dépassent largement la moyenne des achats américains (42 milliards entre 2021-2023). Les intérêts d'Inditex en Asie, certaines dépendances aux importations chinoises et les récents investissements chinois en Espagne ont poussé les gouvernements successifs à renforcer les liens économiques avec Pékin.
Les investissements directs chinois restent modestes (11,347 milliards accumulés en 2022), mais concernent des secteurs à haute valeur ajoutée : véhicules électriques, batteries, énergies renouvelables, mines, logistique. La Chine y voit un moyen de contourner le protectionnisme européen et d'apposer le label « made in UE » à une partie de sa production. Par ailleurs, 20 biens critiques (vitamines, antibiotiques, aimants, métaux, LED, terres rares…) dépendent des importations chinoises, entre 50 et 97%.
Dans un contexte international de tensions croissantes entre les deux pôles atlantiques auxquels l'impérialisme espagnol a historiquement lié son développement, la balance penche désormais clairement vers l'Europe. Ses défis géopolitiques se résument ainsi à maintenir une collaboration fructueuse avec l'UE et ses puissances dominantes et à conserver les meilleures relations possibles tant avec les États-Unis qu'avec la Chine.
Pour y parvenir, Madrid cherchera à consolider – voire approfondir – les mécanismes de coordination économique, politique et militaire au sein de l'UE, afin de renforcer son statut de bloc impérialiste. Une stratégie incertaine : la crise économique allemande, les fragilités de la Ve République française et l'unilatéralisme de Trump pourraient précipiter une dislocation inédite du projet impérialiste européen.
Aucun clivage interne majeur ne se dessine pour l'instant. Que ce soit sous le PSOE ou le PP, l'Espagne aspire à participer aux grands chantiers réactionnaires sur le continent (réarmement, durcissement des lois migratoires, consolidation d'un bloc impérialiste qui puissent défendre ses intérêts contre des puissances rivales et d'éventuels compétiteurs).
Aucune nouvelle « stratégie atlantiste » comparable à celle d'Aznar ne semble se dessiner à l'horizon. La seule inconnue – et non des moindres – réside dans le facteur Vox. Les liens entre le parti d'Abascal et ce qu'on appelle l'« internationale réactionnaire », Milei et Trump pourraient le pousser à défendre un tel revirement, même s'il ne l'exprime pas ouvertement pour l'instant. Le principal obstacle à cette convergence des nouvelles extrêmes droites tient au fait que chacune défend avant tout les intérêts de sa propre bourgeoisie.
La pérennité de ce consensus dépendra principalement de la capacité de l'UE à encaisser l'offensive de Trump sans sombrer dans une nouvelle crise et de l'attitude favorable des puissances européennes aux exigences espagnoles sur des enjeux clés comme la mutualisation des risques liés à la dette ou la coopération en matière de sécurité frontalière.
Si ce cadre venait à se dégrader et que l'UE entrait dans un processus de fragmentation, les stratégies de repositionnement pourraient déclencher une crise au sein de la bourgeoisie espagnole bien plus grave que celle provoquée par l'aventure irakienne d'Aznar en 2003. Par ailleurs, la lutte des classes et les résistances potentielles à l'agenda réactionnaire européen pourraient également jouer un rôle déterminant dans l'émergence de telles crises.
L'impérialisme espagnol face à la guerre en Ukraine et la montée en puissance militaire
Avec la guerre en Ukraine et la militarisation croissante des États membres de l'UE, le gouvernement Sánchez - bénéficiant du plein soutien du PP et de l'aval de ses partenaires de coalition - s'est aligné sur la politique de la Commission européenne et de l'administration Biden. Depuis février 2022, l'Espagne a activement participé à la montée des tensions bellicistes, portées par des figures comme Josep Borrell qui endosse le rôle de diplomate de l'escalade, tout en soutenant le renforcement progressif de l'intervention indirecte de l'OTAN. Dans les faits cependant, l'impérialisme espagnol conserve un rôle modeste en matière d'aide militaire directe.
Le total des aides s'élève actuellement à 1,1 milliard d'euros, bien que Sánchez se soit engagé, en mai 2024 lors de la visite de Zelensky, à fournir un nouveau paquet d'aide record de 1,129 milliard d'euros en matériel militaire. Jusqu'à présent, l'Espagne a principalement envoyé quelques chars obsolètes, formé 6 000 soldats ukrainiens et accueilli 175 000 civils fuyant le conflit.
Selon le classement Global Fire Power, l'armée espagnole se positionne comme la 4ème force militaire de l'UE (5ème en incluant le Royaume-Uni) et 17ème au niveau mondial, devancée par le Royaume-Uni (6ème), la France (7ème), l'Italie (10ème) et l'Allemagne (14ème).
Cependant, selon les derniers chiffres de l'Institut Kiel (Allemagne), l'Espagne n'a consacré que 0,1% de son PIB à l'aide à l'Ukraine, se classant parmi les derniers contributeurs européens, juste devant Chypre, l'Irlande, Malte, la Grèce et le Portugal. L'aide espagnol contraste fortement avec les 28 milliards de l'Allemagne ou les 10 milliards de la France.
Face aux négociations bilatérales entre Trump et Poutine – qui marginalisent à la fois l'Ukraine et l'UE – le gouvernement espagnol tente de coordonner une réponse européenne commune. La participation de Sánchez aux sommets d'urgence convoqués par la France ou sa visite à Zelensky pour le troisième anniversaire du conflit visent à affirmer cette position. Lors de cette visite, Sánchez a promis une aide militaire annuelle de 1 milliard d'euros sur les dix prochaines années.
Les deux premières semaines de mars ont marqué un tournant dans les plans de réarmement. Le Conseil européen a adopté le 6 mars 2025 la proposition de la Commission prévoyant un plan de 800 milliards d'euros pour les années à venir. Ce plan prévoit que 650 milliards seront intégrés aux budgets nationaux (sans être comptabilisés dans le déficit public) et que 150 milliards seront financés par des émissions de dette communautaire réparties entre les États membres.
Lors du sommet de l'OTAN en 2025, le gouvernement PSOE-Unidas Podemos s'est engagé à porter les dépenses militaires à 2% du PIB d'ici 2029. Sánchez a depuis annoncé son intention d'accélérer cet objectif. Bien que les dépenses de défense aient connu une hausse significative de 26% en 2023, elles partaient d'un niveau bien inférieur à celui des autres États européens, représentant actuellement seulement 1,28% du PIB.
Le Conseil européen propose désormais d'atteindre 3% du PIB continental, un objectif qui semble largement dépasser les projections espagnoles. Le gouvernement envisage désormais d'intégrer dans son calcul des budgets actuellement dispersés dans d'autres ministères et non comptabilisés comme dépenses militaires. Des organisations antimilitaristes comme le Centre Delás ou le Collectif Tortuga incluent déjà ces postes dans leurs calculs, estimant que le budget réel dépasse déjà les 2%. Il reste à voir si cette nouvelle méthode de calcul sera validée par l'UE. Quoi qu'il en soit, le gouvernement reconnaît qu'il devra augmenter le budget de la défense de 6 milliards d'euros par an pour atteindre 42 milliards d'euros en 2029.
Bien que Sánchez promette de préserver les dépenses sociales, le poids de la dette accumulée lors des deux dernières crises risque de faire des dépenses militaires un boulet insoutenable. Aux politiques de consolidation budgétaire nécessaires pour maîtriser l'énorme dette publique s'ajouterait la nécessité de rééquilibrer les comptes pour financer les nouvelles dépenses militaires exigées par les intérêts impérialistes de l'Espagne et de ses alliés.
Atteindre les 3% impliquerait de doubler les dépenses actuelles, soit une augmentation d'environ 30 milliards d'euros. Cela porterait le budget des armées à environ 50 milliards d'euros, représentant entre 16 et 18% des recettes totales de l'État - dépassant ainsi des postes comme le service de la dette ( 30 milliards d'euros) et les allocations chômage ( 20 milliards d'euros).
Les divergences sur la manière de financer ces dépenses pourraient fissurer le consensus européen actuel. Sánchez a clairement proposé de reproduire le modèle de la réponse au Covid, avec des émissions de dette mutualisée ou des fonds non remboursables. Le compromis maximal obtenu consiste à exclure cette nouvelle dette des règles de déficit de l'UE et à créer un nouveau paquet de crédits avec risque et taux d'intérêt mutualisés, mais sans transferts directs comme ceux des fonds Next Generation reçus jusqu'ici par l'Espagne.
L'Allemagne accepte d'assouplir les règles fiscales, au point de renoncer elle-même à l'orthodoxie du déficit et de la dette, et s'apprête à approuver un plan colossal de 900 milliards pour son réarmement et ses infrastructures. D'autres pays comme les Pays-Bas se montrent bien plus réticents face à cette flexibilité et aux mesures mutualisées, exigeant que chaque État applique les mesures budgétaires nécessaires pour contribuer à cette économie de guerre naissante.
Ces débats surviennent alors que la question cruciale du financement de la reconstruction ukrainienne n'a même pas encore été abordée, pas plus que celle d'une éventuelle mission de paix ou du partage du butin en Ukraine. Les États-Unis ont contribué à hauteur de 114 milliards (64 en aide militaire et 50 en financement), contre 132 milliards pour l'Europe (62 en aide militaire et 70 en financement). Cependant, la participation au processus de semi-colonisation et le partage des coûts d'après-guerre restent à négocier avec Trump. Si ces négociations s'avèrent désavantageuses pour l'UE, comme tout le laisse craindre, elles complexifieront davantage les discussions internes sur la répartition de la facture.
Contre le réarmement impérialiste ; pour des États-Unis socialistes d'Europe
La CRT a mené diverses campagnes contre le militarisme, en maintenant une position indépendante (« Ni Poutine, ni OTAN ») et en s'opposant à l'augmentation des dépenses militaires. Notre agitation doit continuer à dénoncer vigoureusement la dérive guerrière des puissances impérialistes, dont l'impérialisme espagnol est un acteur complice. Dans la période à venir, il sera crucial de combattre l'augmentation du budget militaire, de s'opposer à l'envoi de troupes en Ukraine et d'exiger le retrait de toutes les missions espagnoles à l'étranger.
Si ces dépenses militaires entraînent de nouvelles mesures d'austérité, la passivité dont ont bénéficié les gouvernements de coalition pourrait prendre fin brutalement. La colère sociale - sur le logement, les services publics ou le mouvement de soutien à la Palestine (reflet d'un sentiment anti-impérialiste émergent) - pourraient annoncer un changement de situation si ces tendances s'accélèrent. Le climat chauvin et militariste nourrit les tendances réactionnaires : montée de la droite, racisme, positions protectionnistes et nationalisme économique qui peuvent séduire certains secteurs ouvriers, y compris en faveur des investissements militaires s'ils créent des emplois. Lutter contre ces positions - probablement soutenues par la bureaucratie syndicale - est vital pour éviter de nouvelles divisions au sein de la classe ouvrière et de nouvelles boucheries comme au XXe siècle.
Nous devons articuler les revendications immédiates (contre les coupes budgétaires, l'inflation, les mesures autoritaires) avec un programme anti-impérialiste, tout en promouvant une solution socialiste fondée sur la coopération entre les peuples plutôt que la compétition et la course à la guerre.
Jusqu'ici, le consensus guerrier – surtout en début de conflit – et la condamnation de l'agression russe ont empêché l'émergence d'un grand mouvement anti-guerre, contrairement à la mobilisation contre le génocide en Palestine. La gauche réformiste (PCE, Podemos puis Sumar) y a contribué en s'intégrant pleinement au consensus impérialiste via sa participation aux gouvernements de la 4ème puissance de l'UE - un tournant historique.
Le PCE a ainsi rompu avec l'une de ses marques identitaires (la position fondatrice d'Izquierda Unida) en acceptant le cadre de l'OTAN et en soutenant la guerre par procuration contre la Russie. Pablo Iglesias se vantait en mars 2021 d'être allé « plus loin que Berlinguer » (dirigeant du PCI italien) en devenant vice-président du gouvernement dans un pays membre de l'OTAN. Les ministres de Podemos ont franchi un pas supplémentaire en validant l'envoi d'armes en Conseil des ministres et en votant la plus forte augmentation du budget militaire jusqu'alors (budget 2023).
Comme nous l'expliquions, le réformisme a opéré ces dernières années une intégration au régime comparable au virage du PSOE de Felipe González passant du « Non à l'OTAN » au « oui » lors du référendum de 1986. Ce revirement explique en partie la crise du PCE, qui a perdu une grande partie de ses forces de jeunesse (qui sont passées aujourd'hui dans les rangs du Movimiento Socialista).
L'accélération de la course au réarmement pourrait mettre fin à la position « confortable » et peu engagée de l'Espagne, exigeant un effort budgétaire massif. Dans un contexte de blocage parlementaire empêchant l'adoption de nouveaux budgets, cela pourrait déboucher sur des crises politiques (voire gouvernementales), des accords d'État avec la droite, des mobilisations sociales.
Le PSOE espère contourner ces obstacles par des mesures bonapartistes (augmentations par décret sans vote parlementaire). Mais ce projet militariste le rapproche chaque jour davantage du PP et de l'extrême droite de Vox, comme lors des grandes crises passées (réforme de l'article 135 en 2011, application de l'article 155 en 2017). Cette dynamique pourrait provoquer des tensions avec Sumar, surtout si sa base électorale (notamment proche du PCE/IU) se radicalise face à la concurrence de Podemos.
Podemos tente depuis sa sortie du gouvernement de se repositionner à gauche, notamment sur la guerre en Ukraine, l'OTAN et les budgets militaires. Le parti mène aujourd'hui campagne pour se présenter comme « historiquement anti-OTAN », occultant délibérément ses positions passées au gouvernement. Son objectif : reproduire le « coup » du PCE en 1986, qui avait capitalisé sur le mouvement anti-OTAN pour se reconstruire au travers de l'Izquierda Unida après la crise post-transition. Podemos aspire à devenir la force pivot capable de fédérer divers secteurs réformistes critiques (autonomistes, gauche syndicale, mouvement pour le logement, voire une partie d'IU si Sumar explose).
De notre côté, nous devons promouvoir un mouvement unitaire contre le réarmement impérialiste dans les lieux d'étude, de travail et dans la rue. Cette bataille doit inclure la pression sur les directions syndicales pour que la classe ouvrière s'engage contre l'augmentation des dépenses militaires, les interventions militaires et les envois d'armes. Concernant le réformisme, il faut dénoncer son rôle dans la banalisation de ce « régime de guerre » et la passivité sociale qu'il a facilitée. Nos tâches doivent être d'exiger leur retrait des gouvernements avec le PSOE, de dénoncer leurs nouvelles postures critiques comme hypocrites, de semer la méfiance parmi leur base désillusionnée, de combattre le repositionnement démagogique de Podemos, qui cache son soutien passé à l'escalade militaire et de discuter leur slogan « Non à l'OTAN » qui reste compatible avec leur ambition de gouverner à nouveau l'État impérialiste espagnol.
L' « européisme » de l'impérialisme espagnol est vendu par le « progressisme » au pouvoir comme la version civilisée et multilatérale d'un ordre mondial prospère, menacé par Trump ou l'extrême-droite européenne. Ce discours masque sa complicité avec le génocide du peuple palestinien, les préparatifs guerriers, les crimes aux frontières et le pillage d'autres pays orchestré par ses multinationales.
Le réformisme (surtout Podemos) critique vivement ce tournant réactionnaire de l'UE, mais ne propose qu'une alternative pour défendre les intérêts impérialistes européens. Leur « solution » : développer des alliances avec des puissances régionales comme la Chine, tout en maintenant une défense commune « à la hauteur des défis du siècle ». En France, Mélenchon incarne parfaitement cette logique avec sa vision d'une « Europe puissante » au service de « sa France ». Iglesias et Podemos n'ont jamais caché leur objectif : que l'UE pèse de tout son poids sur la scène internationale, de manière autonome face aux États-Unis.
Face à ces nouvelles formes de souverainisme impérialiste (qu'il se pare des atours de l'« Europe-puissance » ou du nationalisme économique), nous devons opposer un programme fermement anti-impérialiste et d'indépendance de classe, rejetant toute dérive protectionniste ou illusion « multipolaire » et la lutte pour une unité continentale radicalement différente, portée par la classe ouvrière et les peuples d'Europe, afin de bâtir les États-Unis Socialistes d'Europe et mettre fin au rôle prédateur et génocidaire de l'Europe capitaliste dans le monde.
La « fausse amitié » de l'impérialisme espagnol à l'égard de la Palestine
En ce qui concerne le génocide en Palestine, le gouvernement PSOE-Sumar a maintenu la position traditionnelle de l'impérialisme espagnol : un soutien symbolique au peuple palestinien. Il est allé jusqu'à reconnaître l'État palestinien dans le cadre réactionnaire de la solution à deux États, mais n'a rompu aucun lien de collaboration commerciale, diplomatique ou militaire avec l'État colonial : commerce d'armes et de technologies, contrats de collaboration ou soutien à des opérations auxiliaires comme la coalition contre les Houthis au Yémen. [NdT. En septembre 2025, le gouvernement a cependant décidé de mettre en œuvre un embargo sur les exportations et les importations de matériel de défense. Cependant, cet embargo demeure partiel, la loi indiquant que des exceptions sont possibles lorsque « l'embargo contrevient aux intérêts de la sécurité nationale ».]
La politique étrangère espagnole est adepte de ce double discours, qu'elle a historiquement utilisé pour tenter d'établir un statut qui lui est propre, en particulier dans le monde arabe. L'État d'Israël n'a été officiellement reconnu qu'en 1986, alors qu'Arafat avait déjà été accueilli par les gouvernements Suárez et González. Cette position a été utile à l'État espagnol en lui permettant de faciliter les discussions diplomatiques lorsque certains de ses principaux partenaires le demandaient, comme cela a été le cas en 1991, en parrainant la conférence de paix israélo-arabe de Madrid, qui a débouché deux ans plus tard sur les accords d'Oslo. D'ailleurs, cette « fausse amitié » lui permet d'entretenir des relations privilégiées avec les monarchies arabes qui jouent un jeu similaire.
D'autre part, le soutien populaire historique à la cause palestinienne réduit la marge de manœuvre du gouvernement espagnol pour mener une politique ouvertement pro-israélienne, ce qui aurait suscité une contestation sociale importante. C'est pourquoi, en parallèle de ce soutien, la politique de la « fausse amitié » de Sánchez a agi comme un élément modérateur des tendances à l'expansion et à la radicalisation du mouvement de soutien à la Palestine bien que dans les secteurs les plus avant-gardistes, comme le mouvement des campements dans les universités ou les secteurs de la communauté palestinienne, il y a eu une remise en question significative de la politique du gouvernement central.
Notre dénonciation du cynisme du « progressisme » espagnol face au génocide, illustré par le décalage entre les paroles et les actes du gouvernement, doit s'accompagner d'une critique de sa position réactionnaire en faveur de la solution à deux États, au profit d'une alternative : une Palestine unique, ouvrière et socialiste. Celle-ci résiste à l'instrumentalisation de la cause palestinienne par l'État – comme dans le cas de la cause sahraouie – qui espère en tirer des avantages politiques ou s'en servir dans les négociations avec certains de ses principaux partenaires, comme que les États-Unis, l'Allemagne et la France, pleinement impliqués dans le soutien au génocide et à l'État colonial d'Israël.
Enfin, le génocide et les mobilisations en Europe contre les massacres à Gaza et la complicité des gouvernements ont entraîné une intensification des politiques répressives et des persécutions : interdictions de manifestations, dissolutions de collectifs, poursuites judiciaires, etc. En Espagne, cependant, les procédures engagées ont été classées sans suite, et le niveau de répression y est resté relativement faible.
L'impérialisme espagnol en première ligne du renforcement des frontières de l'UE
L'autre grand consensus qui traverse l'UE ces dernières années est le durcissement des politiques migratoires. La crise des réfugiés de 2015-2016 a vu se combiner une politique flexible de l'Allemagne, qui avait alors besoin de main-d'œuvre, et un renforcement progressif du contrôle des routes migratoires orientales (Grèce, Balkans, Italie) à travers leur militarisation et des accords avec des pays tiers comme la Turquie, la Libye, et aujourd'hui l'Égypte ou la Tunisie.
La pression migratoire s'est progressivement déplacée vers la frontière sud occidentale, en particulier la route des Canaries, qui a enregistré en 2024 plus de 50 000 arrivées et environ 10 000 morts en mer. Cette situation s'ajoute aux conséquences réactionnaires de la répression impérialiste des Printemps arabe en Libye, où l'intervention de l'OTAN a créé un chaos durable, et en Syrie, où les ingérences des puissances régionales ont alimenté l'instabilité. Depuis le gouvernement Rajoy jusqu'aux gouvernements Sánchez avec Iglesias puis Díaz, ce nouveau front est devenu une priorité sécuritaire croissante pour l'impérialisme espagnol, d'autant plus avec l'actuelle pression migratoire.
La montée de l'extrême droite en Europe et l'adoption de ses thèses sur l'immigration par des formations politiques du centre permettent à l'impérialisme espagnol de faire valoir plus facilement ses intérêts. Cette dynamique a permis la mise en œuvre de politiques toujours plus répressives, qu'elles soient appliquées par des gouvernements conservateurs ou de centre-gauche. La position géographique particulière de l'Espagne, qui contrôle les îles Canaries et les enclaves coloniales de Ceuta et Melilla revendiquées par le Maroc, combinée à l'affaiblissement de l'influence historique de la France au Sahel, fait du contrôle migratoire et frontalier un axe central de son offensive impérialiste.
Le gouvernement Sánchez est allé jusqu'à modifier la position traditionnelle de l'Espagne sur le Sahara Occidental, qui relevait auparavant du même type de « fausse amitié » que celle affichée avec la Palestine, afin de sceller un accord avec le Maroc facilitant la collaboration en matière de contrôle migratoire. Lors du sommet de l'OTAN à Madrid en 2022, qui a défini le nouveau cadre stratégique de l'Alliance, l'État espagnol a milité avec succès pour que la région du Sahel soit classée comme zone d'intérêt stratégique équivalente à l'Europe de l'Est, et pour que les flux migratoires soient reconnus comme des formes potentielles de guerre hybride.
C'est également sous la présidence espagnole de l'UE, fin 2023, et en accord avec l'extrême droite de Meloni, que fut adopté le Pacte sur la migration et l'asile, durcissant considérablement les conditions d'accueil. Lors de sa tournée au Sénégal, en Gambie et en Mauritanie l'été dernier, les principaux sujets de discussion et les accords conclus concernaient le contrôle des flux migratoires en échange d'investissements et de crédits pour des projets à réaliser par des entreprises espagnoles.
Ce domaine illustre particulièrement bien l'initiative croissante de l'Espagne au sein de l'UE. L'engagement de la gauche réformiste en faveur de cette politique s'est clairement manifesté à travers sa participation aux gouvernements avec le PSOE. Unidas Podemos a apporté un soutien explicite au déploiement de l'armée à Ceuta en 2021 et a témoigné de sa loyauté institutionnelle lors du massacre de Melilla en 2023. Le PCE et Sumar maintiennent cette ligne en tant que membres du gouvernement actuel. Bien qu'ils formulent des critiques humanitaires, ils refusent systématiquement d'avancer des revendications fondamentales comme l'abrogation de la loi sur les étrangers ou la liberté de circulation. Ils constituent ainsi la meilleure couverture « de gauche » de l'impérialisme « progressiste » espagnol, ce que nous devons dénoncer avec force.
Les initiatives visant à fortifier les frontières ne sont pas incompatibles avec un discours mettant en avant l' « interculturalité » ou même avec certaines mesures de régularisation qui répondent aux besoins du marché du travail espagnol, comme la réforme de 2022 du ministre Escrivá qui visait à faciliter les embauches dans certains secteurs ou le nouveau règlement de la loi sur les étrangers qui pourrait toutefois maintenir environ 200 000 demandeurs d'asile dans l'illégalité. Les accords avec les pays africains incluent également des propositions de migration régulière et circulaire, avec des allers-retours programmés. Comme l'Allemagne et l'Europe en général, confrontée au vieillissement démographique et à la crise de la natalité, l'État espagnol a besoin d'au moins 200 000 nouveaux travailleurs étrangers par an pour répondre aux pénuries de main-d'œuvre qui apparaissent dans divers secteurs.
Les politiques frontalières contribuent par ailleurs à légitimer la croissance des idées racistes et d'extrême droite qui gagnent du terrain parmi certaines franges de la jeunesse et de la classe ouvrière « autochtone ». La montée de ces idées dans ces secteurs et le renforcement de Vox ou d'autres formations comme Alliança Catalana servent en retour de soutien à ces politiques appliquées par l' « extrême centre » (ici le PSOE-Sumar) et accentuent les divisions au sein de la classe ouvrière.
L'impérialisme espagnol toujours actif dans le pillage de l'Amérique latine
Bien que l'agenda du gouvernement se concentre principalement sur les crises continentales et les tensions croissantes entre puissances, l'impérialisme espagnol continue de considérer l'Amérique latine comme l'un de ses principaux terrains d'action.
Son recul dans la région par rapport à d'autres puissances concurrentes a été significatif. De sa position de leader avant 2008, l'Espagne est passée, selon les rapports de la CEPAL, à une situation où les États-Unis, le Royaume-Uni, la Chine, la Norvège et l'Allemagne la devancent en termes d'investissements directs étrangers annoncés en 2022 et 2023. Cependant, les investissements dans la région représentent encore environ 10% du total annuel des investissements étrangers espagnols, avec un stock accumulé atteignant 160 milliards d'euros (29% du total). Ces investissements se concentrent au Mexique, au Brésil, en Argentine, au Chili et en Colombie et dans les secteurs qui avaient affectés par le nouveau débarquement impérialiste des années 1990 : énergie, infrastructures, télécommunications et finance.
Les gouvernements post-néolibéraux du début du siècle, tout comme les gouvernements conservateurs, ont maintenu intact le modèle semi-colonial et la dépendance du continent. Nous devons nous opposer aux tentatives du néo-réformisme de présenter les nouveaux progressismes, comme Petro en Colombie ou Sheinbaum au Mexique, comme une prétendue alternative anti-impérialiste, et rappeler le bilan des expériences du début du siècle, comme le chavisme (qui a dégénéré aujourd'hui en un régime de plus en plus autoritaire) ou le kirchnerisme et le péronisme, en nous appuyant sur le combat de nos camarades du PTS qui luttent également contre leur rôle de contention des mobilisations et leur complicité avec les offensives austéritaires.
D'autre part, les nouvelles droites internationales trouvent aujourd'hui en Argentine l'un de leurs principaux laboratoires : un terrain d'expérimentation du démantèlement et de la vente totale du patrimoine national (ou de ce qu'il en reste) aux investisseurs étrangers. Une partie de la politique extérieure de l'impérialisme espagnol repose sur la « guerre culturelle » contre ces nouvelles droites, comme nous l'avons vu récemment dans l'affrontement entre Sánchez et Milei à propos des commentaires de ce dernier concernant les poursuites judiciaires qui visent son épouse, ce qui a conduit au rappel temporaire des ambassadeurs. Cependant, les intérêts des multinationales espagnoles en Argentine trouvent en Milei l'un de leurs meilleurs avocats, comme l'a montré l'accueil chaleureux réservé au président argentin lors de sa visite à Madrid au printemps dernier. Le stock de capital espagnol investi en Argentine s'élevait à 21,410 milliards d'euros en 2023.
Mais l'Argentine pourrait également devenir le laboratoire de phénomènes biens plus progressistes : le terrain de développement de processus profonds de lutte des classes et de résistance contre le plan « tronçonneuse ». Aux mobilisations des étudiants, des retraités, des travailleurs du secteur public ou du mouvement féministe et des minorités de genre de ces dernières années s'ajoutent désormais la perte de crédibilité du gouvernement après la crise politique engendrée par l'arnaque des cryptomonnaies soutenue par Milei ou la répression récente contre les retraités et les supporters de football venus les soutenir.
Depuis l'État espagnol, nous devons développer une campagne de solidarité et de soutien aux processus de résistance qui pourraient émerger. Nous encourageons tous les camarades à suivre et diffuser l'intervention et le programme portés par nos camarades du PTS qui luttent pour constituer une alternative aux bureaucraties syndicales et au péronisme conciliateur, et pour développer la mobilisation ouvrière et populaire, avec comme perspective l'organisation d'une grève générale jusqu'à la chute du gouvernement. Ce combat est également primordial contre le néo-réformisme, en particulier Podemos, dont le média numérique Canal Red maintient un silence presque complet, pour ne pas dire une censure, au sujet du poids et du rôle de la gauche trotskiste dans la résistance à Milei.
Fin mai, après l'événement internationaliste de la FT que nous organiserons à Paris, des rencontres sont prévues avec l'ancienne députée et candidate présidentielle du PTS au FITU, Miriam Bregman. Ce sera une excellente occasion de faire connaître le rôle de la gauche trotskyste dans la lutte contre Milei et de présenter un modèle radicalement opposé aux expériences néo-réformistes du Vieux Continent auxquelles la majeure partie du centrisme a fini par se soumettre lors du dernier cycle.
Dans le même temps, nous devons empêcher l'impérialisme « progressiste » d'instrumentaliser à son profit la haine de Milei et lutter contre le soutien que Sánchez apporte aux entreprises pillardes qui profitent du plan « tronçonneuse » de Milei, tout en militant pour la nationalisation des multinationales espagnoles afin d'obtenir la restitution immédiate des ressources qu'elles spolient à l'étranger (le stock d'investissement) et en exigeant l'annulation de la dette extérieure de ces pays.
Crédits Photos. NATO North Atlantic Treaty Organization Flickr. CC BY-NC-ND 2.0.