Crise de Ceuta : pourquoi les révolutionnaires défendent l'ouverture des frontières ? Billet d'Anasse Kazib
Wed, 05 Aug 2026 11:54:04 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalAnasse Kazib, candidat à l'élection présidentielle de 2027, réagit aux questions d'électeurs de gauche depuis le début de la tragédie de Ceuta, où plus de 100 personnes ont perdu la vie en tentant de rejoindre l'enclave espagnole depuis le Maroc. Il revient sur la nécessité de défendre l'ouverture des frontières, à rebours d'une gauche institutionnelle qui s'adapte aux politiques de l'Europe forteresse.

Parlons de l'ouverture des frontières. Je veux répondre dans ce billet aux éléments principaux que certains électeurs de gauche m'ont posé que je vais classer en plusieurs catégories pour faciliter les réponses.
Tout d'abord, l'importance de porter cette revendication et pas lâcher un centimètre sur ce terrain.
Les frontières permettent de fabriquer une main-d'œuvre privée de droits, notamment les sans-papiers, que le patronat peut surexploiter avec des salaires plus bas, des horaires plus longs et la menace permanente de l'expulsion. Cette pression ne s'exerce pas seulement contre les travailleurs immigrés : elle tire aussi vers le bas les conditions de l'ensemble de la classe ouvrière.
On nous répète sans cesse que les frontières sont là pour protéger les travailleurs. En réalité, elles protègent avant tout les intérêts des classes dirigeantes. Le capital, lui, ne connaît pas de frontières. Les multinationales déplacent leurs usines là où les salaires sont les plus bas, investissent où les profits sont les plus élevés, spéculent d'un continent à l'autre et pillent les ressources du monde entier sans passeport ni visa. Les marchandises et les capitaux circulent librement.
La classe ouvrière n'a pas d'intérêt à défendre les frontières de sa bourgeoisie. Son intérêt est de s'unir au-delà des nationalités et des origines pour combattre ceux qui vivent de son exploitation. Il faut refuser un monde où l'argent est libre de circuler, ou le patronat peut exploiter qui il veut ou il veut mais où les êtres humains sont enfermés derrière des barbelés. Il faut exactement l'inverse : lutter contre le capital, garantir à toutes et tous la liberté de circulation et d'installation, et construire l'unité internationale des travailleurs.
Les migrations ne sont pas un phénomène accidentel.
Elles résultent des guerres, de l'impérialisme, de la destruction des économies locales, du pillage des ressources, de l'endettement imposé par les institutions financières internationales et, de plus en plus, des catastrophes climatiques provoquées par un système fondé sur la recherche du profit.
Les grandes puissances participent directement ou indirectement à la création des conditions qui poussent des millions de personnes à quitter leur pays. Criminaliser ensuite ces migrants revient à punir les victimes des politiques impérialistes.
« Oui, mais imagine qu'il y a 10 millions d'africains qui viennent demain en France, on fait comment ? »
Avant même de répondre à cette question, il faut dire une chose. Si tu te considères de gauche et que c'est spontanément ce genre de scénario qui te vient à l'esprit lorsqu'on parle de liberté de circulation, alors il y a déjà un problème politique.
Pourquoi ?
Parce que tu raisonnes déjà dans le cadre idéologique imposé par l'extrême droite. Tu ne te demandes plus pourquoi des millions de personnes seraient contraintes de quitter leur pays. Tu ne te demandes plus pourquoi les guerres, le pillage des ressources, la dette, les politiques impérialistes ou les catastrophes climatiques poussent des populations entières à migrer. Tu te demandes seulement comment empêcher ces personnes d'arriver.
Autrement dit, tu as déjà accepté que le problème, ce soient les migrants. De plus pourquoi ce qui est considéré comme un droit lorsqu'il s'agit d'un Européen deviendrait-il un danger lorsqu'il s'agit d'un Africain ou d'un Asiatique ? Au fond, beaucoup de personnes défendent sans même s'en rendre compte une liberté réservée aux détenteurs des « bons » passeports.
Elles trouvent normal de pouvoir voyager, s'installer ou chercher un avenir ailleurs si elles en ont envie. Mais elles refusent exactement ce droit à d'autres êtres humains, simplement parce qu'ils sont nés du mauvais côté d'une frontière.
Le lieu où l'on naît n'est pas un mérite. Ce n'est pas un choix. Pourquoi un passeport devrait-il déterminer les droits fondamentaux d'une personne ? Pourquoi la naissance devrait-elle être un privilège politique ? Et si tu étais soudanais, tu trouverais normal de rester derrière une barrière, pendant que le français lui se balade où il veut ? Jamais de la vie.
Si je revendique pour moi la liberté de circuler, de voyager, de vivre et de travailler là où je le souhaite, je ne peux pas honnêtement refuser ce même droit à quelqu'un d'autre. Sinon, ce n'est plus un principe universel, c'est un privilège. Penser l'inverse c'est le fondement même de la logique dominante et réactionnaire. « Moi j'ai de la chance, je suis né avec le bon passeport, toi reste derrière ta barrière. »
L'idée est donc simple : personne ne devrait être privé de la liberté de circuler ou de s'installer à cause de son lieu de naissance.
Revenons maintenant à l'histoire des 10 millions et pourquoi pas 50, ou 1 milliard aussi.
Tout d'abord, si on invente des scénarios impossibles, on peut justifier n'importe quelle politique. Les migrations réelles ne se produisent pas comme ça. Ce n'est pas comme ça qu'elles fonctionnent. Les migrations sont progressives, liées aux guerres, aux crises économiques, climatiques, aux réseaux familiaux, au travail, aux politiques bourgeoises des États. Construire une politique sur un scénario imaginaire n'a pas de sens.
Comme je l'ai dit précédemment, la vraie question n'est pas : « Et si 10 millions arrivaient demain ? », mais : « Pourquoi des millions de personnes sont contraintes de quitter leur pays ? » Et de l'importance de voir que les puissances impérialistes sont directement ou indirectement responsables de cela.
Comment se fait-il que des pays parmi les plus riches de la planète en ressources naturelles, diamant, cobalt, pétrole, or, phosphate, cuivre, uranium, gaz, cacao, saphirs, rubis... comptent pourtant parmi les populations les plus pauvres, au point que des millions de personnes cherchent à fuir pour simplement vivre dignement ? Qui extrait ces richesses ? Qui en tire les profits ? Qui pille les ressources depuis des décennies ? Qui soutient des régimes autoritaires lorsqu'ils garantissent les intérêts des multinationales ? Qui arme, finance ou protège des bourgeoisies locales qui maintiennent leurs peuples dans la misère ? Qui installe des bases militaires pour défendre ces intérêts économiques ?
Ce sont bien évidemment les mêmes puissances qui, une fois les richesses emportées, dressent des murs, érigent des barbelés et militarisent les frontières. Les matières premières, les capitaux et les profits peuvent traverser les frontières librement. Les êtres humains, eux, sont bloqués, enfermés, refoulés ou laissés mourir en mer. Voilà la véritable logique de ce système.
Moi je ne connais pas de gisement de pétrole dans le 18eme arrondissement ou de mine d'or à Châteauroux (n'attrapez pas ma veste les gens de Châteauroux !). Personne ne quitte sa terre natale, sa famille, ses amis d'enfance, sa culture, la nature qui l'entoure, les plages, les forêts etc. pour venir pédaler pour Deliveroo et crever de chaud dans le RER D.
L'impérialisme, ce n'est pas seulement l'époque coloniale.
C'est aussi l'ensemble des mécanismes qui permettent encore aujourd'hui aux grandes puissances de maintenir leur domination : les dettes colossales imposées à de nombreux pays après les indépendances vous connaissez le cas d'Haïti par exemple, les accords économiques inégaux, comme les accords d'Évian avec l'Algérie, les interventions militaires, le soutien à des régimes favorables à leurs intérêts, et bien sûr le maintien de territoires coloniaux ou hérités de la colonisation. La France, par exemple, se présente comme la deuxième puissance maritime mondiale - un argument que Jean-Luc Mélenchon met régulièrement en avant. Mais près de 97% de son domaine maritime ne provient pas de la métropole : il est lié à la Kanaky, à la Polynésie française, à Mayotte, aux Antilles, à la Guyane et à d'autres territoires d'outre-mer.
Une partie importante de la richesse et de la puissance de la France s'appuie donc encore sur cet héritage impérial et sur des rapports de domination qui perdurent sous différentes formes. C'est pour cela que les gens se dirigent vers ces pays qui sont à l'origine du chaos capitaliste. C'est aussi cela qu'il faut avoir en tête lorsqu'on parle des migrations. Les populations ne quittent pas leur pays par plaisir. Elles fuient souvent des situations façonnées par des rapports de domination économique, politique ou militaire. On ne peut pas profiter des richesses du monde entier, puis s'étonner que celles et ceux qui subissent les conséquences de cet ordre mondial cherchent à circuler librement.
« Mais la liberté de circulation ne règle pas les problèmes du système et le fait qu'on galère nous-même ici avec le chômage, etc. »
Bien évidemment, la liberté de circulation ne règle pas à elle seule toutes les questions posées par l'ordre mondial capitaliste. Elle ne mettra pas fin aux guerres, au pillage des ressources, aux rapports impérialistes, aux dettes imposées aux pays dominés ni à l'exploitation des travailleurs partout dans le monde, Europe compris. Mais ce n'est pas une raison pour défendre les frontières. Les frontières ne s'attaquent à aucune des causes des migrations : elles ne font qu'en punir les victimes.
La véritable réponse consiste à articuler deux combats inséparables : défendre le droit de chacune et chacun à circuler et à s'installer librement, tout en luttant contre les causes qui poussent des millions de personnes à quitter leur pays. Cela signifie combattre l'impérialisme, mettre fin au pillage des ressources, exiger l'annulation des dettes coloniales, rompre avec les politiques néocoloniales et renverser un système qui transforme les êtres humains en variables d'ajustement au service du profit. Autrement dit, nous ne voulons ni d'un monde où les populations sont contraintes de partir, ni d'un monde où elles sont empêchées de partir. Nous voulons un monde où chacun est libre de rester chez lui parce qu'il peut y vivre dignement, ou de partir parce que cette liberté lui appartient.
« C'est bien beau mais l'ouverture des frontières n'est pas réaliste. »
Réaliste par rapport à quoi ? Au cadre du capitalisme actuel ? Évidemment que non. De la même manière que l'augmentation du SMIC, des salaires, le retour de la retraite à 60 ans, l'interdiction des licenciements dans les entreprises qui font des profits, l'expropriation des grands groupes ou la réquisition des logements vides ne sont pas « réalistes » si l'on accepte comme intouchables les règles du capitalisme. Notre rôle n'est pas d'adapter notre programme aux limites du système. Notre rôle est de défendre les revendications qui répondent aux intérêts des travailleurs et des peuples opprimés, même lorsqu'elles remettent en cause les fondements du capitalisme. C'est justement parce que nous refusons ce cadre que nous portons ces revendications. Sinon, à quoi sert la politique ? À gérer l'existant ou à défendre les intérêts de notre classe ?
Pendant des décennies, on nous a expliqué que la Sécurité sociale était irréaliste, que les congés payés étaient irréalistes, que la journée de huit heures était irréaliste, que le droit de vote des femmes était irréaliste. Ce qui était irréaliste, c'était surtout pour les intérêts des classes dominantes. C'est la lutte des classes qui a imposé cela, pas le réalisme que veut la bourgeoisie pour le prolétariat. Et vous vous trouvez réaliste que 26 milliardaires détiennent autant de richesse que 4 milliards de personnes ? Non. Pourtant c'est la réalité.
Vous trouvez réaliste que les richesses offshores des plus grandes familles de la bourgeoisie mondiale, dans les paradis fiscaux soient estimées à 40.000 milliards de dollars ? Et bien c'est aussi la réalité. Donc, la prochaine fois que vous entendez ou que vous dites : « Ce n'est pas réaliste », posez-vous une question simple : réaliste pour qui ?
Pour les travailleurs et les peuples, ou pour un ordre mondial qui garantit déjà la libre circulation des capitaux, des marchandises et des profits, tout en enfermant les êtres humains derrière des frontières, des visas, des centres de rétention et des barbelés ?
« Oui mais là avec Le Pen, l'extrême-droite qui avance, on ne peut pas exiger ça, c'est suicidaire ! »
Tout d'abord à chaque fois que l'on renonce à une revendication au motif qu' « elle ferait le jeu de l'extrême droite », elle lui offre en réalité une victoire idéologique. Car cela revient à accepter que ce soit l'extrême droite qui fixe les limites de ce qu'il est permis de défendre. Aujourd'hui les frontières, demain les droits sociaux, après-demain le droit de grève ? C'est du pain béni pour elle.
Son objectif n'est pas seulement de gagner des élections. Son objectif est de déplacer le centre de gravité du débat politique, jusqu'à ce que tout le monde raisonne à partir de ses propres catégories : l'immigration comme problème principal, les frontières comme solution, les étrangers comme menace. Lorsque l'on abandonne l'internationalisme au nom du « réalisme », elle ne fait pas reculer l'extrême droite. Elle valide son récit.
Si on laisse l'extrême droite définir les limites de ce qu'on veut revendiquer on a déjà commencé à perdre la bataille des idées. Ce qui me frappe aujourd'hui, c'est qu'une partie de la gauche explique qu'il faudrait renoncer à défendre l'ouverture des frontières parce que « ce n'est pas le moment », parce que « l'extrême droite monte », ou parce que « ça lui ferait le jeu ».
En tant que marxiste, je pense que c'est une profonde erreur. Comme je l'ai dit, son objectif n'est pas seulement de gagner des élections. Son objectif est de déplacer toute la société vers ses idées, jusqu'à ce que même la gauche finisse par reprendre son vocabulaire, ses peurs et son cadre d'analyse. Et c'est exactement ce qui se passe.
Au lieu de partir des intérêts de la classe ouvrière et d'une perspective internationaliste, la gauche commence par se demander : « est-ce que cette revendication va choquer ? Est-ce qu'elle est acceptable dans le débat actuel ? »
Lorsque la gauche explique qu'il faut davantage de contrôles aux frontières ou qu'il y aurait « trop d'immigration », qu'il faut régulariser uniquement « ceux qui ont un travail », elle ne désarme pas l'extrême droite : elle lui donne raison sur le diagnostic. Et les électeurs préfèrent toujours l'original à la copie.
En tant que marxiste, je refuse que ce soit l'extrême droite qui fixe les frontières de notre pensée. Mon programme ne part pas des peurs entretenues par la bourgeoisie, mais des intérêts historiques de la classe ouvrière : son unité internationale contre un système qui exploite les travailleurs des deux côtés des frontières.
Il faut aussi comprendre une chose essentielle : la montée de l'extrême droite ne s'explique pas uniquement par la question de l'immigration. Partout dans le monde, l'extrême droite progresse aussi sur le terrain laissé vacant par les trahisons et les renoncements des partis qui se réclamaient de la gauche lorsqu'ils étaient au pouvoir : austérité, privatisations, attaques contre les droits sociaux, accompagnement des intérêts du patronat, incapacité à répondre à la crise sociale.
Lorsque des millions de travailleurs ne voient plus de différence entre les politiques menées par les partis traditionnels, une partie d'entre eux se tourne vers ceux qui prétendent proposer une rupture, même si cette rupture est réactionnaire et dirigée contre les plus faibles. Encore pire quand la gauche au pouvoir à avant participer déjà à normaliser la lutte contre l'immigration. C'est l'impasse stratégique du réformisme : promettre des changements, puis gérer les limites du système capitaliste une fois au pouvoir, finit par nourrir la démoralisation et ouvrir un espace politique à la droite radicale.
Il faut enfin comprendre que ce n'est pas une question que de 2027, l'extrême-droite ne va pas disparaître demain matin, Meloni, Le Pen, Bardella, Milei, etc... n'ont pas prévu de disparaître. La lutte est constante et si on accepte de reculer sur les besoins essentiels de la classe ouvrière, tôt ou tard l'extrême-droite gagnera. Il n'y a pas de raccourcis à l'affrontement révolutionnaire nécessaire. Le monde se prépare à la guerre, la militarisation est soutenue par tous les partis de gauche comme de droite. L'extrême-droite n'est pas le seul ennemi. C'est un ennemi important, mais il nous faut lutter contre l'ensemble du système qui ne produit que cela.
Vous aurez donc, je l'espère, compris la logique profonde qui se trouve derrière cette revendication élémentaire. Cette revendication, et plus largement le programme que je porte avec Révolution Permanente, aucune candidature de gauche ne la défend aujourd'hui. C'est précisément pour cela que nous allons nous battre en 2027 : pour porter une perspective révolutionnaire, internationaliste et indépendante aux présidentielles, et pour mener la bataille politique contre toutes ces idées.
C'est aussi pour cela qu'il est essentiel qu'une voix révolutionnaire soit présente dans une élection présidentielle : non pas pour accompagner les limites imposées par le système, mais pour défendre un autre horizon, faire entendre les intérêts de notre classe et combattre les logiques qui divisent les travailleurs.