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Ceuta : quand la gauche espagnole épouse les intérêts de son impérialisme et de l'Europe forteresse

Tue, 04 Aug 2026 12:26:13 CEST

Révolution Permanente

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Une partie de la sphère médiatique « progressiste » a choisi de faire bloc avec le gouvernement du PSOE et de Sumar, en reprenant l'idée que la dictature marocaine devrait s'acquitter correctement de son rôle de gendarme à la frontière sud de l'Union européenne. Billet de débat par Santiago Lupe, militant révolutionnaire du CRT en Catalogne.

Alors que la droite et l'extrême droite profitent de la crise migratoire à Ceuta pour réclamer un renforcement de la présence militaire, un durcissement des frontières et davantage d'expulsions, le gouvernement dit « progressiste » du PSOE reprend, une à une, leurs principales revendications. Le 31 juillet, nous soulignons déjà, dans un autre article, comment le gouvernement PSOE-Sumar – tout comme le gouvernement PSOE-Unidas Podemos il y a cinq ans – avait mis en œuvre, pour l'essentiel, la feuille de route du PP, de Vox et de leurs alliés européens.

Passons en revue les mesures adoptées jusqu'à présent : déploiement de l'armée de terre et renforts des forces antiémeutes, fermeture des frontières des deux enclaves coloniales de Ceuta et Melilla et accords avec la dictature marocaine pour qu'elle réprime « à sa manière » ceux qui ont franchi la frontière – on a déjà vu ce que cela signifiait lors du massacre de Melilla en 2022 – et pour qu'elle mette en oeuvre de nouvelles expulsions sommaires et immédiates, sans aucune garantie juridique et en violation ouverte du droit d'asile.

Les mesures les plus élémentaires pour répondre à la crise humanitaire n'ont même pas été envisagées. Ni le renforcement de l'aide sanitaire, ni la garantie d'une aide alimentaire et d'un hébergement pour les dizaines de milliers de personnes qui ont franchi la frontière ces derniers jours ne figurent dans le dispositif prévu.

La stratégie consiste plutôt à traiter les personnes migrantes comme un « ennemi », comme des « envahisseurs » auxquels il ne faudrait pas venir en aide, mais qu'il faudrait expulser le plus rapidement possible. C'est une logique de siège : en privant les étrangers des conditions minimales de survie, on espère qu'ils finiront par « se rendre », par quitter Ceuta d'eux-mêmes ou par opposer moins de résistance quand viendra le moment des expulsions forcées.

Ce n'est pas que le président espagnol et ses ministres « progressistes » soient soudainement devenus des « fachos ». Le problème est que leur volonté de défendre les intérêts de l'impérialisme espagnol réduit considérablement la marge de manœuvre dont ils disposent pour mener une politique différente de celle que mèneraient Abascal ou Feijóo sur cette question (les présidents respectifs de Vox et du PP).

Le choix de défendre la frontière sud de l'« Europe forteresse », de préserver la place des impérialistes européens dans l'ordre international, celle de l'Espagne dans le club fermé des puissances impérialistes et de maintenir les enclaves coloniales de Ceuta et Melilla, ne peut qu'aboutir qu'à une politique attentatoire aux droits humains, destinée à contenir les déplacements de millions de personnes qui fuient les guerres et la misère provoquées par le pillage de l'Afrique par les multinationales européennes et d'autres puissances.

Mais l'adoption de ce cadre d'analyse propre à l'extrême droite n'est pas seulement le fait du PSOE, de Sumar ou de la plupart de leurs alliés parlementaires. Une grande partie des journalistes, chroniqueurs et influenceurs « progressistes » font à nouveau bloc ces jours-ci avec « leur » gouvernement, en reprenant à leur compte les idées dominantes et les intérêts de l'impérialisme espagnol.

Et je dis « à nouveau » parce qu'en 2021 déjà, nous avions assisté à ce spectacle lamentable : les partenaires du gouvernement – Podemos et Izquierda Unida – avaient soutenu l'envoi de l'armée pour intercepter des mineurs sur les plages et l'avaient présenté, selon les mots d'Enrique Santiago, secrétaire général du PCE, comme une « défense de la souveraineté nationale ».

La principale explication avancée aujourd'hui pour rendre compte de ce qui se passe à Ceuta est, une fois de plus, que le Maroc utilise l'augmentation des arrivées de migrants par le poste-frontière du Tarajal comme un moyen de pression sur l'État espagnol, comme il l'a fait à de nombreuses reprises.

Cela pourrait constituer une piste d'analyse pertinente pour comprendre et discuter des causes conjoncturelles de la situation. Mais, dans le cas présent, les événements semblent plutôt mettre à mal cette thèse.

Contrairement à 2021, le gouvernement espagnol a annoncé immédiatement en accord avec le gouvernement marocain lui-même le renforcement de la coopération afin d'accélérer les retours et les rapatriements. Dès jeudi, Fernando Grande-Marlaska, le ministre espagnol de l'intérieur, remerciait publiquement les forces de sécurité marocaines pour leur collaboration, et les deux gouvernements se sont entendus pour remettre « le plus rapidement possible » les personnes entrées à Ceuta.

Par ailleurs, la récente décision du Tribunal suprême, qui limitait les expulsions immédiates des personnes arrivées à la nage, semble avoir déclenché un véritable mouvement sur les réseaux sociaux, incitant des milliers de jeunes à tenter de rejoindre Ceuta.

Mais le principal problème de cette hypothèse, qui fait reposer toute l'explication sur la « responsabilité marocaine », n'est pas sa validité analytique. C'est plutôt le cadre qui la sous-tend : un manichéisme impérialiste insupportable, qui conduit à souhaiter que le garde-frontière marocain se remette à faire correctement son travail.

En premier lieu, on nous présente le scénario d'un régime marocain malveillant qui chercherait à faire chanter une Espagne décrite comme « exemplaire », « ultra-démocratique » et « profondément progressiste ». Une position qui revient, sur la question migratoire, à présenter comme une victime une puissance impérialiste responsable de milliers de morts sur les routes de l'Atlantique et du détroit de Gibraltar.

La position du journaliste Alan Barroso est révélatrice à cet égard. Il écrit sur son compte Instagram : « Aujourd'hui, dix de ces jeunes sont morts. Des jeunes que le roi du Maroc a poussés à commettre cette folie pour tenter de donner une leçon à notre pays. Et il y a encore chez nous des gens abjects qui se prêtent au jeu de ce monarque prédateur, qui traite son propre peuple comme de la chair sacrifiable pour nous faire chanter. Écœurant. »

Barroso, ainsi que d'autres qui tiennent une position similaire, passent sous silence un petit détail : cette dictature est soutenue depuis des décennies par les principales puissances occidentales d'un point de vue militaire, politique et économique. Pas seulement par les États-Unis, mais aussi par la France et par l'État espagnol lui-même.

Les liens d'amitié entre les Bourbons, la famille royale espagnole, et la famille royale marocaine sont de notoriété publique, tout comme les excellentes relations entretenues avec les dirigeants du PSOE, de González – qui avait même une magnifique demeure à Tanger — à Zapatero, jusqu'à Sánchez aujourd'hui. Ce dernier a notamment apporté son soutien à l'occupation du Sahara occidental.

Ces soutiens ne sont pas désintéressés. Comme beaucoup d'autres régimes autoritaires et sanguinaires, la dictature de Mohammed VI rend différents services à l'Union européenne et à ses États membres, du rôle de gendarme dont la monarchie s'acquitte sur une partie de sa frontière sud à l'ouverture des ressources de son pays et de la région au pillage des multinationales européennes. Acciona, Sacyr ou FCC font partie des géants de l'IBEX 35 qui profitent de ces relations historiques.

La richesse de la monarchie marocaine et la pauvreté de son peuple reposent sur la gestion compradore du pays au service des maîtres et partenaires impérialistes du monarque à Washington, Paris, Berlin… mais aussi Madrid. Cela n'empêche pas l'apparition de frictions et de tensions. On l'a vu avec la question du Sahara occidental ou avec les accords conclus avec son rival au nord de l'Afrique, l'Algérie. Mais il s'agit toujours de divergences au sein d'une même communauté d'intérêts.

Lorsque l'accent est mis sur le fait que les milliers de jeunes qui risquent leur vie fuient la misère engendrée par le despote marocain, les porte-paroles du « progressisme » espagnol oublient que nos propres satrapes européens en sont également responsables. Ces millions de personnes fuient un continent soumis depuis des décennies au pillage impérialiste des multinationales européennes, à des accords commerciaux inégaux et à l'extractivisme et assujetti au remboursement d'une dette illégitime, avec la complicité des élites locales et des régimes autoritaires de la région comme celui du Maroc.

Mais lorsque cette analyse de la « responsabilité marocaine » débouche sur une proposition politique, les convergences avec les politiques criminelles de l'Union européenne en matière de contrôle des frontières apparaissent au grand jour, sans la moindre honte. Si la principale source d'indignation des « progressistes » est le « chantage » marocain, le message qui finit par s'imposer est qu'il faudrait condamner le défi lancé par le monarque qui ose cesser de jouer le rôle de gendarme qui lui est assigné.

Que la police marocaine « ne fasse pas correctement son travail », « ferme les yeux », « laisse passer »… Qu'y aurait-il de condamnable là-dedans ? Qu'est-ce que nous devrions exiger d'elle ou exiger de nos gouvernements qu'ils obtiennent d'elle ? Qu'elle arrête des milliers de jeunes qui tentent de franchir la frontière à coups de canons à eau, de gaz lacrymogènes ou à balles réelles, comme à Melilla ?

Pour ces « progressistes », quelle serait donc la solution à la crise ? Revenir à la situation d'avant ? À cette « situation normale » dans laquelle des milliers de jeunes qui souhaitent quitter le pays ne peuvent pas le faire, ou n'osent même pas tenter leur chance, parce que « notre partenaire » fait correctement son travail ?

Lorsque ces mêmes « progressistes » dénoncent à grands cris les accords conclus entre l'Union européenne et les gouvernements compradores d'Afrique du Nord pour externaliser les frontières, de quoi se plaignent-ils au juste ? Ces accords sont précisément conçus pour réduire la pression migratoire aux frontières directes de l'Union européenne. Et c'est exactement ce que la dictature marocaine fait depuis des décennies, de manière pionnière et avec une grande efficacité.

Ce dont se plaignent ces jours-ci les « progressistes » façon Alan Barroso sur les réseaux sociaux, c'est que la dictature marocaine, pour ainsi dire, « ne respecte plus le contrat » passé avec elle. En « laissant passer » des migrants, elle accroît la pression migratoire sur « notre territoire » – car bien sûr, aucun d'entre eux ne remettra en question le caractère colonial de cette enclave nord-africaine, alors même que tous, sans l'ombre d'un doute, tiennent Gibraltar pour une terre espagnole.

La justification qu'ils avancent pour défendre ces positions aberrantes, c'est qu'il faut soit stopper cette crise, soit voir les images d'une Ceuta débordée nourrir le monstre de l'extrême droite. Mais ce qu'ils sont en train de faire, c'est précisément de lui offrir un véritable festin. Leur position revient finalement à défendre une frontière bien régulée par la coopération hispano-marocaine et les conduit à se placer sur le terrain idéologique de l'offensive réactionnaire de l'UE contre le droit de migrer et le droit d'asile.

Ils reprennent le fondement idéologique même sur lequel repose les pactes de la honte qui banalisent la construction de camps de concentration en Mauritanie, en Libye, en Égypte ou en Turquie. Les Barroso et compagnie espèrent que la gendarmerie marocaine continuera à se donner corps et âme, comme elle l'a fait jusqu'à présent, afin de ne pas troubler la tranquillité de notre « jardin progressiste ibérique ».

D'autres voix, comme celle de Podemos, ont raison lorsqu'elles condamnent les annonces d'expulsions massives et immédiates ou lorsqu'elles demandent l'élargissement des processus de régularisation. Cependant, dans le même temps, elles reprennent le même cadre d'analyse de la « responsabilité marocaine » et demandent au gouvernement davantage de fermeté à l'égard de Rabat, c'est-à-dire qu'il fasse pression pour que le Maroc remplisse correctement son rôle de gendarme.

Dans une perspective véritablement internationaliste et anti-impérialiste, il ne peut être question de réclamer du Maroc qu'il soit un gardien plus efficace de ses frontières, mais bien d'en finir avec le système de frontières meurtrières que l'Union européenne sous-traite à des gouvernements autoritaires moyennant des milliards d'euros.

C'est pourquoi la position exprimée par la plateforme Regularización Ya revêt une importance particulière. Elle exprime le rejet des expulsions et de la criminalisation des personnes migrantes, en dénonçant le fait que l'État espagnol comme le Maroc portent une responsabilité commune dans une politique qui transforme les frontières en espaces de violence et de mort. Face à la fermeture des frontières, elle défend au contraire les droits humains, la régularisation et la liberté de circulation.

Nous ne voulons pas qu'ils « cessent d'entrer », nous voulons qu'ils puissent le faire s'ils le souhaitent, avec tous leurs droits, et que soient garanties la liberté de circulation et le droit d'asile. C'est pourquoi nous voulons mettre fin aux CIE – déclinaison espagnole des Centres de Rétentions Administratives –, à la Loi sur les Étrangers et au Pacte Européen sur la migration et l'asile qui portent atteinte au droit d'asile et au droit de refuge.

Nous ne voulons pas entrer dans une guerre entre pauvres, dans un affrontement entre les avant-derniers et les derniers. C'est pourquoi nous voulons que soit garanti l'accès à des services publics de qualité, à un logement, à des salaires dignes et à des emplois pour toutes et tous, tout en mettant fin à la précarité. Non pas au moyen de quotas d'entrée fixés selon les besoins du patronat, mais par des mesures telles que l'imposition des grandes fortunes et des profits des entreprises, le partage du temps de travail sans baisse de salaire, l'expropriation des grands propriétaires immobiliers ou encore la nationalisation des secteurs et des entreprises stratégiques sous contrôle ouvrier.

Nous ne tomberons pas non plus dans le piège de la défense des « intérêts nationaux », qui masque la responsabilité de notre propre impérialisme dans la situation qui pousse des millions de personnes à vouloir quitter leur pays. Nous voulons que les peuples de ces pays frères chassent à coups de bâton nos multinationales prédatrices ; c'est pourquoi nous soutenons leurs luttes contre l'oppression impérialiste, nous combattons les plans de réarmement destinés à préserver la position des grandes puissances sur la scène internationale. De plus, nous nous battons pour que des entreprises comme Repsol, ACS et d'autres soient nationalisées, qu'elles restituent l'ensemble des actifs et des infrastructures qu'elles possèdent et que les populations soient indemnisées car leur fortune est fondée sur des années de pillage impérialiste.

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