« L'impérialisme français est responsable » : 120 personnes à La Réunion pour « Mayotte, île sous domination »
Fri, 31 Jul 2026 16:02:43 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalPlus de 120 personnes se sont rassemblées dimanche 26 juillet dans le quartier de La Source pour la projection en plein air du documentaire Mayotte, île sous domination. Une soirée organisée par Révolution Permanente avec le média Parallèle Sud et l'association Klaxon, dans le cadre du festival Cinemawon, qui a permis d'ouvrir le débat sur la situation politique et sociale à Mayotte et la responsabilité de l'impérialisme français.

Le film de Mathilde Detrez, Pauline Le Liard et Carol Sibony était diffusé pour la première fois à la Réunion ce dimanche 26 juillet, au quartier La Source à Saint-Denis. Une première diffusion publique dans un autre territoire colonisé par la France, où l'impérialisme continue à édifier des frontières artificielles et meurtrières entre peuples frères. Une soirée organisée par Révolution Permanente avec le média Parallèle Sud, les associations Klaxon et Nou la di, nou la Fé, et la présence du réalisateur Laurent Pantaléon dans le cadre du festival Cinemawon.
Une île, un laboratoire colonial
Le film réalisé par des militantes du Collectif d'action judiciaire part du cyclone Chido qui a dévasté Mayotte en décembre 2024, balayant en quelques heures les habitations précaires où vivent 100 000 personnes. Mais la catastrophe climatique n'explique rien à elle seule : depuis 1975, la France a arraché Mayotte au reste des Comores, engageant un long processus de dépossession coloniale qui a transformé l'île en département-colonie, marqué par la misère et la répression d'État. Loin des récits médiatiques dominants, le documentaire donne la parole à des habitantes et habitants de l'île : leurs colères, leurs résignations, mais aussi leurs résistances quotidiennes face à un régime d'exception qui n'a cessé de s'aggraver, de l'opération Wuambushu à la loi Mayotte, en passant par la suppression du droit du sol.
Après la projection, le repas partagé cuisiné par l'association Nou La Di Nou La Fé — un délicieux rougail sounouk — a prolongé la soirée, après un temps d'échange animé, marqué notamment par la présence de militantes d'extrême-droite venues défendre le roman national français sur Mayotte. Parmi les participants, de nombreux militants politiques et associatifs étaient présents, à l'instar des militants du Collectif Réunion Palestine, de travailleuses et juristes spécialisées dans le droit des étrangers et d'associations d'accueil, mais aussi de nombreux habitants du quartier et d'étudiants de l'Université de la Réunion.
Démonter le mythe du "choix" mahorais
Ce débat a été l'occasion de revenir sur la fabrique coloniale de la partition comorienne. Le mythe d'un peuple mahorais qui se serait prononcé « à l'unanimité » pour le maintien dans la République ne résiste pas à l'examen : le sultan de Mayotte a cédé l'île à la France en 1841, quarante-cinq ans avant le reste de l'archipel, sans qu'il s'agisse jamais d'un choix populaire. Un siècle plus tard, en 1974, alors que 94,88 % des suffrages exprimés sur l'ensemble des Comores se prononcent pour l'indépendance, l'État français, sous Valéry Giscard d'Estaing, décide de dépouiller ce vote île par île pour isoler Mayotte, où l'écart est bien plus resserré. Le pouvoir colonial s'appuie alors sur les « chatouilleuses » et les « sorodas », mobilisées et parfois instrumentalisées dans une lutte violente entre partisans et opposants au rattachement, jusqu'à des actes de torture contre les militants indépendantistes.
Cette logique de partition ethnicisée d'un archipel qui partage une même langue, une même culture, une même histoire, n'est pas sans rappeler, dans son mécanisme la manière dont les anciennes puissances coloniales et la France en particulier a su instrumentaliser des lignes de fracture communautaires et rivalités locales. Plusieurs participants à la discussion ont pu évoquer l'exemple du Rwanda et de la division entre Hutus et Tutsis cultivée par la France jusqu'au génocide tragique qui a eu lieu dans la région.
Cette division n'a rien d'un accident de l'Histoire : elle sert depuis un demi-siècle les intérêts stratégiques de l'impérialisme français dans la région. Bases militaires, contrôle de la deuxième zone économique exclusive du monde, verrouillage du canal du Mozambique, protection des intérêts de TotalÉnergies dans le pays voisin ; Mayotte reste un point d'appui géostratégique, aujourd'hui redoublé par une fonction de laboratoire sécuritaire et xénophobe, entre centres de rétention, violences administratives, incarcérations d'enfants et interceptions violentes de kwassa-kwassa. Une réalité brutale que des militantes d'extrême-droite revendiquant les collectifs citoyens mahorais sont venues défendre lors de la diffusion. Leur intervention lors de la diffusion a eu lieu après une campagne médiatique ridicule du collectif résistance Réunion Mayotte en Action, qui était allé jusqu'à demander la déchéance de nationalité des militants accusés de « porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation » au préfet de Mayotte la veille de la diffusion du film.
Mon intervention en réponse aux militantes d'extrême droite mahoraises venues à la diffusion du film « Mayotte : Ile sous domination » à Saint Denis à la Réunion pic.twitter.com/aXv48wbDdt
— Julien Anchaing 🇷🇪 (@julienanchaing) July 31, 2026
Contre l'impérialisme français dans la région
Le débat a insisté sur la nécessité d'une lutte anti-impérialiste conséquente, en rappelant que les frontières édifiées par l'impérialisme français dans la région sont venues diviser des peuples frères aux liens culturels et politiques historiques, y compris au delà de l'archipel des Comores. Face à une grossière campagne de manipulation visant à faire passer le film pour une attaque « contre les mahorais », nous avons aussi eu l'occasion de revenir sur la façon dont l'impérialisme français était responsable de la catastrophe sanitaire et sociale qui touche l'ensemble des habitants de l'île, y compris les classes populaires mahoraises elles-mêmes.
Le débat a très vite amené à discuter de la place des puissances impérialistes dans la région et de la façon dont elles continuent à faire du sud-ouest de l'Océan Indien une base de disputes militaires et géopolitiques. Plusieurs personnes sont revenues sur l'occupation des Chagos par l'impérialisme britannique et la présence de la base militaire américaine à Diego Garcia, tout en rappelant la responsabilité du gouvernement de Azali Assoumani dans la collaboration avec la politique migratoire de l'Etat français.
Quand l'ensemble de la gauche institutionnelle française, y compris la France Insoumise et Jean-Luc Mélenchon, défend la « France des cinq continents » sans jamais interroger la souveraineté française sur les îles Éparses ou Tromelin, et encore moins le droit à l'autodétermination de la Réunion, c'est bien la question du maintien de la présence militaire et économique française dans l'océan Indien qui reste taboue.
D'autres rendez-vous suivront à La Réunion pour continuer à faire vivre ce débat et construire, pas à pas, les solidarités concrètes qui manquent aujourd'hui face à la montée des discours xénophobes et la reconstruction d'une solution internationaliste et anti-impérialiste à la Réunion comme dans la région.