Inde : les manifestations massives de la jeunesse indienne font reculer Modi et la droite nationaliste
Fri, 31 Jul 2026 21:05:23 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalPar des manifestations massives, des centaines de milliers de jeunes en Inde ont contraint le ministre de l'Éducation à démissionner. La mobilisation met plus largement en cause le gouvernement de Modi et la droite nationaliste hindoue.

« Il y a des jeunes qui sont comme des cafards : ils n'ont pas d'emploi et n'ont pas leur place dans une profession. » C'est par ces mots que le juge de la Cour suprême indienne Surya Kant a déclenché une vague d'indignation à travers le pays lors d'une audience en mai dernier.
En se réappropriant cette insulte, la jeunesse indienne a fait de la « génération cafard » un symbole de sa révolte. Des centaines de milliers de jeunes sont descendus dans la rue dans des mobilisations d'une ampleur inédite contre le gouvernement du Premier ministre Narendra Modi.
Précarité de la jeunesse et crise du système éducatif
Quelques semaines avant la polémique déclenchée par les propos du juge de la Cour suprême Surya Kant, le gouvernement de Narendra Modi était déjà sous le feu des critiques pour sa gestion du NEET, le concours national d'entrée en médecine. Organisé par le ministère de l'Éducation dirigé par Dharmendra Pradhan, cet examen rassemble chaque année plus de deux millions de candidats pour seulement 150 000 places. Pour des millions de jeunes Indiens, il constitue souvent le seul espoir d'échapper à la précarité et d'accéder à une vie stable.
Entachée de graves irrégularités, la session de cette année a plongé des milliers de candidats dans une profonde détresse psychologique, alors qu'au moins une vingtaine d'étudiants se sont suicidés. Ce scandale, conjugué aux déclarations méprisantes de Surya Kant, a nourri pendant des mois une profonde colère au sein de la jeunesse indienne, jusqu'à déboucher sur les manifestations d'une ampleur inédite qui secouent aujourd'hui le pays.
Dans ce contexte, Abhijeet Dipke, jeune diplômé de l'université de Boston et ancien militant de l'Aam Aadmi Party (AAP), un parti d'opposition, lance alors le « Cockroach Janta Party » (CJP), le « Parti du peuple cafard ». Né en réaction aux propos de Surya Kant, ce parti satirique détourne le nom du Bharatiya Janata Party (BJP), la formation du Premier ministre Narendra Modi.
En quelques jours, le CJP dépasse les 25 millions d'abonnés sur Instagram. Des centaines de milliers de manifestants sont mobilisés à travers le pays, donnant un nouvel élan au mouvement de contestation. Le 20 juillet, une marche vers le Parlement, à New Delhi, est organisée à son appel. La manifestation est violemment réprimée par la police.
La colère s'intensifie encore avec la grève de la faim de vingt-six jours menée par l'activiste Sonam Wangchuk en soutien au mouvement. Arrêté au cours de son action, il est ensuite maintenu à l'isolement dans un hôpital, où il ne peut communiquer qu'au moyen de messages manuscrits.
Des rassemblements de solidarité se multiplient rapidement dans plusieurs villes à travers le monde, portés notamment par la diaspora étudiante indienne. Après une nouvelle journée de manifestations de masse, le 24 juillet, le ministre de l'Éducation Dharmendra Pradhan est finalement contraint de démissionner.
Outre les violences policières, qui ont fait au moins un blessé hospitalisé en soins intensifs, plusieurs témoignages font état de harcèlement sexuel commis par des policiers contre des manifestantes, de censure sur les réseaux sociaux et du blocage des transports publics à New Delhi.
« La colère née des violences commises le 20 juillet dépasse désormais toutes les autres émotions ressenties par les étudiants », résume Neha Bora, doctorante à l'université Jawaharlal Nehru et présidente de l'All India Students' Association. Elle-même en grève de la faim pendant vingt-trois jours, elle estime que ce sacrifice « n'est rien comparé à l'ampleur de la mobilisation du 20 juillet ».
Ces manifestations s'inscrivent dans un mouvement plus large de révolte de la jeunesse à travers le monde. Une génération confrontée à l'explosion du coût de la vie, aux politiques d'austérité, aux guerres, aux génocides et à un système marqué par l'exploitation violente.
Du Bangladesh au Kenya, en passant par le Pérou, Madagascar, le Maroc ou encore l'Italie, la génération Z est descendue massivement dans la rue. En Inde, cette crise de la jeunesse est encore aggravée par la politique du gouvernement nationaliste hindou de Narendra Modi.
Au cœur des revendications figure l'abolition du NEET et de la National Testing Agency (NTA), l'organisme chargé de l'organisation de l'examen. Pour les manifestants, cette contestation dépasse largement le seul concours d'entrée en médecine. Elle remet en cause un système éducatif sous-financé, en manque de personnel, qui contraint des millions de jeunes à se disputer des places toujours plus rares tout en présentant cette sélection comme méritocratique.
Nombre d'entre eux réclament également l'abrogation de la réforme éducative de 2020, la National Education Policy (NEP). Adoptée sans véritable débat parlementaire, celle-ci a renforcé la libéralisation du système éducatif en favorisant le désengagement de l'État, les privatisations et la déréglementation.
Ce système contribue également à perpétuer les inégalités liées aux castes et pousse les étudiants qui en ont les moyens à poursuivre leurs études à l'étranger. Le scandale du NEET apparaît ainsi comme l'élément déclencheur d'une colère accumulée depuis des décennies face aux politiques menées au bénéfice des grandes fortunes. Alors que les milliardaires indiens ont largement profité des privatisations engagées ces dernières années, les conditions de vie des travailleurs et de la jeunesse n'ont cessé de se dégrader.
Au pouvoir depuis 2014, le Bharatiya Janata Party (BJP), le parti nationaliste hindou de Narendra Modi, a multiplié les privatisations et les déréglementations économiques. Dans le même temps, il a renforcé un ordre social accentuant les discriminations envers les minorités et les populations marginalisées.
Le dernier grand mouvement de jeunesse en Inde remontait à 2019, lors de la mobilisation contre la loi islamophobe sur la citoyenneté. Il avait été suivi par le mouvement pour les droits des Dalits (caste la plus opprimée), en écho aux mobilisations de Black Lives Matter aux États-Unis, puis par la vaste révolte des agriculteurs contre les réformes visant à privatiser le secteur. Les mobilisations actuelles témoignent de la persistance d'un profond potentiel de contestation au sein de la société indienne.
La démission de Pradhan n'est qu'un début
La démission de Dharmendra Pradhan ne marque pas la fin du mouvement. Celui-ci a désormais dépassé les revendications initiales de ses dirigeants. Partout dans le pays, les jeunes, mais aussi les peuples autochtones et les agriculteurs, s'opposent aux privatisations et réclament des droits fonciers après des années de réformes qui ont livré des secteurs essentiels aux intérêts privés.
Les immenses mobilisations paysannes de 2020 et 2021 rappellent les liens étroits entre ces différentes luttes et soulignent la nécessité d'une convergence entre étudiants, travailleurs, agriculteurs, communautés dalits, peuples autochtones et l'ensemble des mouvements populaires.
La jeunesse porte aujourd'hui une colère et une énergie telles que ses propres dirigeants peinent à les contenir dans les limites de la politique électorale bourgeoise. Le CJP réclamait la démission de Dharmendra Pradhan, des réparations pour les familles des jeunes décédés ainsi que la fin des violences policières contre les manifestants. Le gouvernement a désormais promis de satisfaire l'ensemble de ces revendications. Le CJP a donc annoncé la suspension des manifestations.
Pourtant, la combativité de la jeunesse peut aller bien plus loin : elle peut renverser le régime de Narendra Modi. Il est d'autant plus essentiel de poursuivre la mobilisation que Dharmendra Pradhan a été remplacé par Pralhad Joshi, autre dirigeant d'extrême droite du BJP et membre de longue date du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), milice nationaliste hindoue tristement célèbre pour les lynchages visant les minorités religieuses.
L'éducation n'a pas besoin de ces sbires de l'extrême droite ni de gestionnaires au service des intérêts privés. Les étudiants et les travailleurs sont capables de diriger eux-mêmes les écoles et les universités. La jeunesse indienne n'est pas seule dans son combat contre les attaques de la droite contre l'éducation, et nous lui exprimons notre entière solidarité.
Le CJP, à l'origine de cette mobilisation historique, est toutefois revenu sur certaines de ses revendications concernant les violences policières et collabore désormais avec des responsables nationalistes hindous de droite, comme Uddhav Thackeray, dirigeant du Shiv Sena (parti d'extrême-droite) dans l'État du Maharashtra.
Des témoignages indiquent également que la direction du CJP interdit aux manifestants de scander des slogans hostiles à Narendra Modi ou favorables au Cachemire. Elle encourage ouvertement le nationalisme en appelant les jeunes à brandir le drapeau national et la Constitution lors des manifestations.
Tandis que les responsables politiques bourgeois et les célébrités exhortent la population à rester pacifique et affirment que la police ne fait que son travail, une partie de la jeunesse fait l'expérience directe de la répression. Cette confrontation nourrit une profonde défiance envers les forces de l'ordre et remet en cause l'attrait des carrières dans la police et l'administration.
Cette évolution révèle les impasses d'une stratégie fondée sur l'électoralisme et la collaboration de classe. Un responsable nationaliste hindou comme Uddhav Thackeray ne nous débarrassera pas de Narendra Modi. Un mouvement dirigé par une poignée d'activistes nationalistes n'ira jamais à la racine de la crise.
Ce dont nous avons besoin, c'est d'une organisation démocratique par en bas : des assemblées démocratiques pour débattre des revendications et décider de la stratégie du mouvement, ainsi que d'une convergence entre étudiants, travailleurs, agriculteurs et peuples autochtones.
Si les précédentes capitulations devant l'électoralisme nous ont appris une chose, comme l'expérience de l'Aam Aadmi Party (AAP) à New Delhi après 2012, c'est que personne ne libérera la classe ouvrière à notre place. Les travailleurs doivent s'unir aux étudiants pour organiser des grèves et des assemblées capables d'affronter l'extrême droite.
Cette unité doit dépasser les frontières. C'est dans l'internationalisme que réside la possibilité de conquérir la dignité, l'égalité des droits et l'émancipation de toutes les castes, de toutes les communautés, de toutes les identités de genre et de toutes les orientations sexuelles.
Notre site et nos organisations sont ouverts à toutes celles et tous ceux, en Asie du Sud comme ailleurs, qui veulent s'engager aux côtés de la jeunesse en lutte. Comme le résume notre camarade Anasse Kazib : « Si nous ne sommes pas profondément internationalistes aujourd'hui, nous serons nationalistes demain. »