« Sans nous, les feux repartent » : en Gironde, la solidarité ouvrière et populaire face à la catastrophe
Thu, 30 Jul 2026 12:10:21 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalDans les forêts brûlées de Gironde comme au Parc des Expositions de Bordeaux, des centaines d'habitants refusent de rester spectateurs. Cette organisation spontanée révèle une force collective immense, qui dépasse les autorités et tend à pointer leur responsabilité dans la gestion de cette catastrophe.

Ce mercredi, à 16 heures, la Gironde suffoque. La quatrième vague de canicule porte les températures jusqu'à 42 °C à Bordeaux, tandis que les fumées du méga-incendie qui ravage le département depuis une semaine obscurcissent encore le ciel. Dans cette atmosphère irrespirable, tous les regards sont tournés vers le vent, vers le front des flammes et le combat des pompiers. Mais, au milieu de la catastrophe, un autre mouvement grandit chaque jour : celui de la solidarité.
Sur les groupes WhatsApp des volontaires, les messages fusent à toute vitesse. « Reprise de feu, tenez-vous prêts à recharger », écrit Kevin en partageant des coordonnées GPS. Quelques secondes plus tard, Crystal répond : « 16 000 litres arrivent dans dix minutes au point de ravitaillement, avec pompe et lance. » C'est ainsi que s'organisent des dizaines de volontaires : habitants du coin, ouvriers, travailleurs du bâtiment, de l'industrie, agriculteurs, tous s'organisent pour prêter main-forte aux pompiers. Ravitaillement en eau, surveillance des reprises de feu ou tout simplement acheminement de denrées... sans cette mobilisation par en bas ces derniers jours, le combat contre les flammes ne serait pas le même.
Les pompiers eux-mêmes soulignent l'importance de cette aide. « Les volontaires sont très utiles, ils viennent de nous remplir le fourgon d'eau, maintenant on est opérationnels, c'est un gain de temps énorme. Si on a besoin de partir sur un autre feu, ils sont là pour finir ce qu'on est en train de faire. C'est énorme. Heureusement qu'ils sont là », témoigne un pompier au micro de M6. Sur le terrain, cette coopération est devenue naturelle. « Continuez ce que vous faites, le boulot, c'est de protéger la lisière, il ne faut pas que le feu saute la route », lance ainsi un capitaine à un groupe de jeunes volontaires venus prêter main-forte.
Pour les habitants, cet engagement est aussi une manière de défendre leur territoire face à une catastrophe qui menace directement leur vie. « J'osais pas sortir parce que les flics faisaient de la répression pour nous faire dégager. Mais nous, on veut défendre nos maisons. On ne peut pas nous interdire de défendre nos maisons, notre forêt, même Macron ne peut pas. Les pompiers ne peuvent pas être partout ; sans nos yeux, les feux repartent », raconte avec émotion un habitant à Brut.
Même constat du côté des agriculteurs. Comme le rapporte Le Monde, face à l'afflux de volontaires, la Chambre d'agriculture de Gironde a rapidement recensé les exploitants prêts à mettre leurs tracteurs, leurs citernes ou leur matériel à disposition. Mais les réquisitions des autorités tardant à arriver, beaucoup ont choisi de ne pas attendre. « Certains qui avaient des fourmis dans les jambes y sont allés et ont été très utiles », résume Jean-Samuel Eynard, président de la Chambre d'agriculture de Gironde. Là encore, l'initiative est venue d'en bas, bien avant que les autorités ne s'organisent.
Une collaboration centrale, face à laquelle l'État et ses relais apparaissent de plus en plus comme des freins. De plus en plus, on peut lire dans les médias des témoignages comme celui-ci dans Le Monde : « Les pompiers nous disent d'y aller, et après on se fait attraper par les gendarmes. » Dans le même sens, les détournements des attestations nécessaires pour pouvoir venir aider se multiplient, faute de réponse aux demandes d'autorisation. Clarence explique ainsi au Monde : « J'ai fait une dizaine de demandes pour avoir des autorisations auprès des mairies, j'ai rien reçu, c'est une vraie galère. » Puis un ami ajoute : « Quelqu'un a partagé la sienne sur un groupe WhatsApp. Je suis sûr qu'on est une centaine à l'avoir mise dans ChatGPT pour changer le nom et mettre le nôtre. »
En seconde ligne, dans la métropole bordelaise, la même dynamique est à l'œuvre. L'élan de solidarité envers les sinistrés et les 220 000 personnes déplacées a été immédiat et massif. Rien que dans le secteur de la santé, 4 600 professionnels ont répondu à l'appel : agents, étudiants en médecine, étudiants en soins infirmiers, retraités et médecins libéraux. Seuls 450 d'entre eux ont finalement été retenus. Le Parc des Expositions est devenu l'épicentre de cette solidarité concrète, avec un afflux de volontaires et de dons que la métropole n'était pas en capacité d'organiser. Au point où cette dernière assume de plus en plus d'aller à l'encontre de ces éléments de solidarités.
« J'essaie de convaincre celles et ceux qui peuvent le faire de rentrer. Certains sont attachés au lieu et aux amis qu'ils s'y sont faits. Il faut donc réussir à les convaincre qu'ils seront mieux installés ailleurs. » Derrière cet euphémisme employé ce mercredi par Thomas Cazenave, maire de Bordeaux, d'autres élus se montrent plus explicites. Une volontaire rapporte même qu'une élue expliquait ne pas vouloir que les sinistrés « se sentent au Club Med », quand d'autres s'inquiètent surtout du coût des bénévoles mobilisés pour assurer leur accueil. Ce mercredi, les kinésithérapeutes et ostéopathes bénévoles, qui proposaient des massages pour soulager les sinistrés, se sont ainsi vu refuser l'accès au même titre que des dizaines d'autres volontaires.
Ces déclarations et ces décisions contrastent avec le vécu des personnes évacuées. Dans Sud Ouest, une sinistrée répond à Thomas Cazenave : « Mais l'amitié, c'est bien tout ce qu'il nous reste dans cette pagaille. » Une autre confie ressentir « une pression, on a l'impression d'être poussés dehors ». Ces récits montrent un profond décalage. D'un côté, une mobilisation et un dévouement exemplaires pour éteindre le feu, épauler les soldats du feu et venir en aide aux sinistrés. De l'autre, une gestion technocratique, davantage préoccupée par le contrôle de cet élan de solidarité de peur qu'il ne la dépasse et ne mette plus directement en cause leur responsabilité dans la catastrophe.
Une responsabilité criante, qui s'exprime d'abord dans le manque de moyens de la sécurité civile, conséquence directe des coupes budgétaires successives. Même les méga-incendies de 2022 n'ont pas conduit à une réaction : aucune réponse à la hauteur, aucun investissement massif dans la prévention ou les moyens de lutte contre les incendies. Au micro de Révolution Permanente, un habitant évacué n'oublie pas de rappeler que, lorsque les pompiers réclamaient davantage de moyens, ils avaient surtout reçu les matraques de la police de Macron.
Ce décalage alimente désormais une colère grandissante. Au Porge, où se concentrent 183 des 240 maisons détruites par les incendies, le sentiment d'avoir été abandonnés au profit du Cap-Ferret, réputé plus favorisé, enfle. Les habitants s'organisent collectivement pour obtenir des réponses, comprendre « la stratégie adoptée pour contenir le feu » et les « prises de décision » qui ont conduit à une telle catastrophe. Quel que soit l'argument qui justifie « le sacrifice du Porge », ce dernier n'aurait sans doute pas eu lieu avec des moyens à la hauteur, qui auraient permis aux pompiers de couvrir plusieurs fronts en même temps, et d'éviter l'ampleur destructrice qu'ont pris les incendies ravageant 42 000 hectares dans le département.
Les flammes seront peut-être maîtrisées dans les prochains jours, mais ce ne sera pas grâce aux gouvernements. Si cette bataille est remportée, elle le sera avant tout par le dévouement des pompiers, des habitants et des centaines de volontaires qui s'organisent par en bas. Et cette victoire devra aussi désigner ceux qui portent la responsabilité dans la catastrophe. Une catastrophe dont les premiers responsables sont les gouvernements et le grand patronat avec leurs politiques de destruction du climat et de casse sociale. Après ces constats, une chose est sure : face aux incendies comme à la canicule, nous avons besoin d'une réponse collective, organisée et indépendante, qui soit portée par les organisations du monde du travail et les classes populaires.
Capture Sud ouest : Les volontaires se surnommant « les Chicanos » entrain d'éteindre des fumeroles aux abords de Lacanau.