Italie : le meurtre de Fakir, la violence d'État et le mouvement de masse italien
Thu, 30 Jul 2026 21:02:17 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalEn Italie, l'assassinat policier d'Abderrahim Fakir a suscité un mouvement de solidarité au niveau national : un signe que la répression du gouvernement Meloni n'a pas encore réussi à effacer l'esprit de Blocchiamo Tutto, et qu'à l'automne pourrait repartir une saison de mobilisations pour la Palestine, pour les salaires et contre la répression d'État.

La vidéo du meurtre d'Abderrahim Fakir par les forces de police italiennes a rapidement fait le tour des réseaux : dans les cris d'aide de cet homme, avant que le genou appuyé sur son cou ne le réduise au silence pour toujours, résonne l'écho des appels de George Floyd, auquel on ne peut s'empêcher de penser en regardant ces images effroyables. Les professionnels de santé présents sur place ont assisté, impuissants, à cet énième meurtre d'État, tandis que les voisins protestaient et filmaient la scène avec leurs téléphones portables. Dans les jours qui ont suivi, les figures les plus en vue du gouvernement Meloni se sont précipitées pour justifier les faits en les qualifiant d'intervention légitime des forces de l'ordre.
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Du côté de l'opposition, la soi-disant « gauche » néolibérale de campo largo [1] a d'abord gardé un silence honteux, puis, face à la pression de l'opinion publique, a timidement demandé des éclaircissements sur les faits.
Le maire de Bologne, un représentant du Parti démocrate (centre-gauche) qui a depuis longtemps choisi d'adhérer aux politiques répressives du ministère de l'Intérieur visant à criminaliser les mouvements sociaux dans la ville et à militariser les banlieues, n'a même pas eu la décence de se rendre au Pilastro, ce quartier historiquement ouvrier où le meurtre de Fakir a eu lieu. Les médias traditionnels, quant à eux, se sont concentrés presque exclusivement sur les affrontements et la colère populaire qui se sont répercutés dans le centre de Bologne, la nuit suivant le meurtre, où une guérilla urbaine de quatre heures a vu l'utilisation de canons à eau, de gaz lacrymogènes et de charges policières contre les manifestants qui réclamaient vérité et justice.
Cependant, en dehors des cercles parlementaires et des canaux institutionnels, la société civile n'est pas restée les bras croisés. Les comités de quartier, créés pour protéger le Pilastro contre les politiques de bétonisation et de destruction de l'environnement menées dans le quartier, ainsi que les organisations qui luttent pour les droits des migrants, les collectifs contre la répression, les réseaux pro-palestiniens, les syndicats de base tels que Si Cobas et USB, les militants de Potere al Popolo et d'autres acteurs du mouvement social, ont organisé des assemblées qui ont attiré un public très nombreux, bien qu'elles se soient tenues en plein été. Des rassemblements et des manifestations ont eu lieu dans de nombreuses villes italiennes, témoignant d'une solidarité avec Fakir, travailleur et ancien syndicaliste du secteur de la logistique, qui s'est étendue bien au-delà des remparts de Bologne. Plusieurs grèves ont suivi l'exemple des collègues syndicalistes de la victime, qui ont bloqué le trafic de marchandises entrant et sortant de l'« interporto », centre logistique de Bologne, pendant toute la nuit du 20 juillet.
Ce qui est ressorti de l'ensemble des assemblées et initiatives, c'est une colère et un sentiment d'injustice brûlants. Une raison est que le meurtre de Fakir a eu lieu à un endroit et à un moment hautement symboliques. Tout d'abord, Bologne, en plus d'avoir été un laboratoire national de la répression de la dissidence ces dernières années, est tristement célèbre pour le meurtre de l'étudiant et militant Francesco Lorusso, sur lequel un carabinier a tiré lors d'une manifestation en 1977 : un événement d'ampleur nationale qui, à l'époque, avait déclenché la colère de tout un mouvement de masse dans la ville. De violents affrontements y avaient eu lieu donnant lieu à une répression brutale marquée par le déploiement de blindés. Cet événement avait alors approfondi la fracture historique entre le Parti communiste soutenant la répression, et le reste de la gauche extraparlementaire, composée de groupes insurrectionnels et d'organisations de lutte armée.
De plus, ce même 19 juillet, date de l'assassinat de Fakir, toute l'Italie commémorait le 25e anniversaire du G8 de Gênes, une page noire de l'histoire de la République italienne : les violences des forces de l'ordre restées impunies, le meurtre de Carlo Giuliani par un carabinier, la brutalité injustifiée contre des manifestants venus du monde entier, l'assaut et l'irruption des forces de police dans l'école Diaz, les tortures et les humiliations subies par les militants dans la caserne de Bolzaneto ont conduit Amnesty International à qualifier les événements de 2001 de « la plus grave violation des droits humains dans un pays occidental depuis la Seconde Guerre mondiale ».
Un quart de siècle plus tard, ce sont les mêmes politiques néolibérales qui sont imposées aux travailleurs italiens à coups de matraques. Des politiques qui, au fil des ans, ont causé davantage de violence et fait d'autres victimes, à commencer par celles dues à l'exploitation au travail des migrants, les patrons profitant de la situation irrégulière des sans-papiers pour les exploiter jusqu'à la mort. Ce n'est pas un hasard si, lors des assemblées organisées en hommage à Fakir, le nom de Satnam Singh a été évoqué à plusieurs reprises : cet ouvrier agricole indien est mort vidé de son sang à l'âge de 31 ans. Son patron ayant refusé d'appeler les secours, l'homme, après avoir été amputé par une machine sur son lieu de travail, a été chargé dans une camionnette puis déchargé devant chez lui, son bras sectionné rangé dans une caisse de fruits.
Des meurtres dont les responsables restent systématiquement dans l'impunité. Le gouvernement Meloni a lui-même étendu cette impunité en approuvant en février dernier l'énième « décret sécurité ». Ce décret met en place un « bouclier pénal, il offre une protection préventive contre les abus commis par les agents de police, en leur évitant d'être immédiatement inscrits au registre des enquêtés. À cela s'ajoute une couverture financière totale, puisque l'État est tenu de prendre en charge jusqu'à 10 000 euros de frais de justice en cas de procès. En d'autres termes : s'il était déjà difficile auparavant que les responsables de la mort de Fakir soient condamnés par la justice bourgeoise, aujourd'hui c'est désormais presque impossible., et, entre-temps, ce sont les travailleurs et les travailleuses qui paieront les frais de justice responsables par le biais de leurs cotisations à l'État.
Derrière ces politiques sécuritaires se cache toujours la logique du profit. Les mesures autoritaires et répressives des décrets-lois de Meloni, tout comme la connivence des forces de l'ordre et des forces politiques au pouvoir, tentent d'installer un régime de terreur, à l'image de la « chasse aux sorcières » menée par l'ICE de l'autre côté de l'océan. Et tout comme son homologue Donald Trump, qui traite les organisations antifascistes comme des terroristes, Meloni entend liquider toute contestation par la répression : ces derniers mois, des centaines de militants et d'activistes dans toute l'Italie (plus de 200 rien qu'entre Gênes et Bologne) ont fait l'objet de plaintes, d'arrestations, de DASPO urbains (interdiction d'accéder à certains lieux publics) et d'autres restrictions à la liberté individuelle pour avoir participé au mouvement Blocchiamo Tutto, le tout grâce à la série de décrets sur la sécurité promulgués ces dernières années.
Inséré dans cette offensive autoritaire, le meurtre de Fakir n'est pas un accident. C'est un crime d'État, dont l'objectif est de diviser, d'effrayer, de garantir une main-d'œuvre docile et obéissante. En toile de fond, la campagne en faveur de la « remigration » menée par l'extrême droite et la criminalisation continue des migrants servent les intérêts des patrons, qui n'ont aucun intérêt à régulariser leurs employés, car un travailleur sans papiers est un travailleur sans droits, sans protection, prêt à accepter n'importe quel salaire pour survivre.
Dans ce contexte, à Bologne, l'assemblée citoyenne du 24 juillet a proposé d'organiser en septembre un congrès national sur la répression, tout comme en 1977. L'objectif est de faire front commun face à un problème qui touche déjà tout le monde aujourd'hui. Deux jours plus tard, la manifestation du 26 juillet dans le quartier du Pilastro a rassemblé des milliers de personnes et une prochaine est prévue pour le 2 août. Pour cet automne, les syndicats de base et le mouvement de solidarité avec le peuple palestinien annoncent d'importantes mobilisations nationales en faveur de Fakir et de la Palestine. De plus en plus de personnes prennent leurs distances par rapport au silence complice des syndicats confédéraux et des partis de l'opposition. En mémoire de sa grande histoire de lutte des classes, passant par 1977 et le G8 de Gênes, et un an après Blocchiamo Tutto, l'Italie pourrait à nouveau montrer la voie.
[1] Expression qui signifie « camp large » et qui désigne la tentative de construction d'une alliance large des forces de centre-gauche en opposition à l'alliance des droites sous Meloni. Celle-ci est centrée autour du Parti démocratique et du Mouvement 5 Etoiles, mais inclut aussi des composantes plus petites comme Alleanza Verdi e Sinistra ou le Parti radical.
Crédits photo : Capture d'écran Youtube Rai.