Partout où la planète brûle, les travailleurs ont la force de l'éteindre
Wed, 29 Jul 2026 13:42:06 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalDes incendies en Gironde à ceux qui ravagent l'Algérie, l'Espagne ou le Canada, une même vague embrase la planète cet été. Derrière la fumée, les mêmes choix de classe se répètent partout et la même question se pose : celle de notre capacité à nous organiser en indépendance de classe pour répondre à la catastrophe.

« Aux portes de l'enfer, une lutte des classes ». Voilà comment cet habitant du Porge raconte la journée infernale du vendredi 24 juillet, dans une prise de parole devenue virale sur les réseaux sociaux. Une lutte des classes au cœur de l'incendie, pour décider de ce qui sera sauvé et de ce que l'on laissera brûler.
Au Porge en Gironde, pendant que le feu progressait sur le village, des pompiers ont été rappelés en pleine intervention. Il fallait aller défendre les 44 hectares du Cap Ferret — le quartier le plus prisé de la presqu'île, ses villas, ses jetées privées, ses résidences secondaires huppées. « Quand [le Cap Ferret] a été menacé, des pompiers qui défendaient nos maisons ont dû repartir. Certains ont refusé », et ce sont, comme le résume cet habitant, le village « des gens qui travaillent, qui se lèvent à 5 heures du matin, qui triment toute la journée, qui gagnent le SMIC » qu'on a laissé brûler. On a beau retourner cette phrase dans tous les sens, son sens ne change pas. De quoi s'agit-il, s'il ne s'agit pas là de classes ?
Partout, notre planète brûle
Malgré tous les records battus pour la France, les incendies en Gironde et dans les Landes passeraient presque pour des nains face à l'ampleur des orages de feu qui embrasent le Canada ou ravagent l'Espagne. Partout sur la planète, les chiffres racontent la même histoire, à des échelles jusque-là inédites. En France, près de 68 000 hectares étaient déjà partis en fumée fin juillet. Rien qu'en Gironde, 220 000 personnes ont dû évacuer leur logement, l'exode le plus massif connu dans l'Hexagone depuis 1940. La surface brûlée cumulée depuis le début de l'année est 9 fois supérieure à la moyenne des 20 dernières années et représente le double du précédent record à la même période de l'année [1]. En Espagne, à une soixantaine de kilomètres de Madrid, c'est carrément « le plus grand feu de l'histoire du pays » que combattent les pompiers, selon la ministre de la Transition écologique elle-même : 153 000 hectares brûlés depuis janvier, six fois plus qu'à la même période en 2025.
En Algérie, ce sont plus de 1 800 départs de feu recensés en trois semaines et 19 000 pompiers mobilisés jour et nuit. En Tunisie, la canicule a frôlé les 49°C et le réseau électrique craque sous la demande, conduisant à des coupures quotidiennes. En Sicile et en Sardaigne, des touristes ont été évacués par bateau, faute de route praticable. Même dans les Highlands écossaises, un feu « incident majeur » ravage le parc national des Cairngorms. Du jamais-vu à cette latitude. Au Canada, au 28 juillet, ce sont déjà plus de 3,7 millions d'hectares de forêts qui sont partis en fumée et qui ont fait de Toronto, un temps, la ville à l'air le plus pollué de la planète.
Ce sont les mêmes flammes, aux mêmes causes, auxquelles s'affrontent les travailleurs aux quatre coins du monde. La même classe qui trime, qui évacue, qui respire la fumée, qui perd son toit — au Porge comme à Skikda, à Marcheprime comme dans l'Ontario. Une expérience commune, à l'échelle du globe.
Partout, les mêmes mains sales des gouvernements et des entreprises
Le choix de laisser le Porge brûler n'a rien d'un hasard. C'est une grammaire de classe qui se répète, presque à l'identique, partout où les flammes avancent.
À quelques dizaines de kilomètres de là, à Bordeaux-Mérignac, l'État a mobilisé en urgence des « dispositifs de protection » autour des sites industriels qu'il considère prioritaires. A Saint-Médard-en-Jalles, ArianeGroup fabrique les missiles M51 de la dissuasion nucléaire océanique et stocke du perchlorate d'ammonium, un puissant explosif ; juste à côté, Roxel, filiale de MBDA, produit des moteurs de missiles. Dassault Aviation, de son côté, a « transféré un certain nombre d'équipements sensibles » vers son site de Mérignac et la base aérienne 106. Voilà ce que l'État choisit de sécuriser en priorité absolue : l'outil industriel de l'armée française et de ses marchands de morts.
Ces derniers jours, une arithmétique simple a frappé le sens commun de la population de l'hexagone. La France ne dispose que de douze Canadair vieillissants, et un jour donné, cinq seulement étaient en état de voler. Pourtant, elle dispose de 152 Rafales.
De l'autre côté de la Méditerranée, en Algérie, le manque de flotte aérienne et de points de ravitaillement en eau freine la lutte contre les incendies. Un sous-équipement qui n'a rien d'un « retard de développement » : c'est l'héritage du pillage impérialiste, notamment français. La Tunisie voisine en offre une autre version : pendant qu'elle brade son énergie « verte » à l'Union européenne, ses terres et son eau saignées, son réseau électrique s'effondre sous la canicule et met en danger la population. Au Canada, les Premières Nations de l'Ontario ont dû fuir leurs villages en bateau devant les flammes, sans indemnisation en vue, pendant que le premier ministre Mark Carney et ses homologues provinciaux font avancer des projets de pipelines. Toujours la même main qui trie, toujours les mêmes qu'on sacrifie.
Et quand la catastrophe est trop grande pour être cachée, cette main change de discours sans changer de logique. Elle se met alors à parler d'union. En Espagne, face au « plus grand feu de l'histoire du pays », le roi Felipe VI et la reine Letizia ont interrompu leurs vacances pour aller saluer « la coordination exemplaire » des secours, pendant que le chef de l'opposition de droite lui-même, Alberto Núñez Feijóo, lance : « nous sommes tous dans le même bateau ». Face aux souvenirs de la colère et l'organisation des travailleurs sous les inondations à Valence en 2024, les classes dirigeantes sortent bien vite la carte de l'union sacrée et du « nous sommes tous logés à la même enseigne ». Ils ne trompent qu'eux-mêmes. Car partout, ce sont les travailleurs et les classes populaires en première ligne, pour souffrir comme pour lutter.
Partout, ce que notre classe est déjà en train de réaliser
Vivre avec la conscience aiguë que sa planète brûle, ce n'est pas une inquiétude qu'on referme en fermant l'écran ou les yeux. Ça s'installe dans le corps autant que dans la tête [ [Une étude portant sur les États-Unis et le Mexique associe une hausse de 1°C de la température moyenne à une augmentation des taux de suicide de 0,7 % à 2,1 %] ].
En Tunisie, des habitants racontent sur les réseaux sociaux la sidération qui gagne à chaque coupure d'électricité en pleine canicule : la peur de perdre la clim, l'eau, le seul recours qu'il reste contre 49°C.
C'est précisément contre cet accablement et le désespoir que prennent tout leur sens les gestes de solidarité et de révolte que notre classe multiplie déjà.
En Algérie, ce sont des habitants entiers de wilayas qui font le guet, qui signalent les départs de feu avant qu'ils ne prennent, qui organisent d'eux-mêmes l'appui logistique aux équipes de secours. À Marcheprime, en Gironde, deux frères, Alexandre et Mathieu Bidaut, ont chargé une cuve empruntée à un fermier voisin sur leur pick-up et bricolé une lance à grand renfort de ruban adhésif, prêts à freiner les flammes en attendant les pompiers. Un sous-officier pompier, à quelques kilomètres de là, a posé un jour de congé pour aller aider, parce que sa caserne n'avait plus un seul camion disponible.
À Bordeaux, la CGT Énergie de Gironde a ouvert les locaux de sa caisse mutuelle pour accueillir des enfants évacués en urgence de leur colonie de vacances ; les Ultramarines, groupe de supporters des Girondins, ont organisé des collectes alimentaires pour les sinistrés. À Valence, un an plus tôt, les dockers de Barcelone avaient voté en assemblée générale le versement de 150 000 euros et l'envoi de camions de vivres, quand les agents des espaces verts de la même ville envoyaient leurs propres engins de chantier pour déblayer les rues, et que les étudiants votaient la grève des cours pour aller organiser la solidarité sur le terrain.
Aucun de ces gestes n'a attendu d'ordre, ni de plan officiel, ni d'autorisation. C'est notre classe qui, chaque fois, a commencé par se donner les moyens d'agir avec ce qu'elle avait sous la main — une cuve, un camion syndical, une caisse de grève, un jour de congé.
Il faut un véritable programme ouvrier face à la catastrophe
Ces pompiers volontaires qui posent un congé pour aller au feu pourraient tout aussi bien exiger, collectivement, la réquisition immédiate des Canadair encore cloués au sol et des jets privés qui dorment sur le tarmac du Bourget, plutôt que d'attendre qu'on veuille bien les laisser intervenir. Les habitants qui font le guet et signalent les départs de feu en Algérie pourraient fédérer leurs brigades avec les syndicats, pour éviter de rester dispersés commune par commune, à la merci du bon vouloir des autorités. Et les travailleurs de l'aéronautique bordelaise, ceux-là mêmes qui usinent aujourd'hui des pièces de Rafale, pourraient décider eux-mêmes de ce qui doit sortir de leurs chaînes, pour répondre enfin au manque de moyens aériens, en France comme ailleurs.
On sait qui a peur de cette question-là. Car quand plusieurs centaines d'agriculteurs de Gironde et des départements voisins ont convergé avec leurs tracteurs et leurs tonnes à eau vers les zones sinistrées, la préfète de Gironde Sophie Brocas leur a demandé de ne pas aider les pompiers « de manière spontanée ». « Nous ne souhaitons pas qu'ils prennent des initiatives individuelles », a-t-elle tranché, expliquant qu'il fallait d'abord s'inscrire sur un fichier de la chambre d'agriculture avant de pouvoir espérer être utile. Que des paysans se mobilisent pour défendre leurs propres terres, voilà donc ce qui inquiète une préfète en pleine catastrophe — davantage, semble-t-il, que les 42 000 hectares déjà partis en fumée. Ce n'est pas la protection des habitants ou des bénévoles qui commande cette prudence. C'est la peur, à peine voilée, de voir la lutte contre le feu s'organiser sans eux. La preuve concrète que les travailleurs, les paysans et les classes populaires n'ont pas besoin de l'État ni du patronat pour affronter la catastrophe, et qu'ils s'en sortiraient sans doute mieux sans eux. Alors même que tout brûle, la conscience de classe de nos dirigeants, elle, n'a rien perdu de sa netteté.
À nous d'aiguiser la nôtre en retour. Ce qui s'est joué à Marcheprime avec une cuve empruntée, à Barcelone avec une assemblée générale de dockers, en Algérie avec un réseau de guetteurs bénévoles, c'est la preuve que notre classe sait organiser la survie, la logistique, la solidarité sans en référer aux gouvernements et aux capitalistes. Mais pour que ces initiatives s'inscrivent dans une échelle plus large, le mouvement ouvrier doit prendre l'initiative et opposer un plan d'urgence face à la crise. Il faut réquisitionner ce qui dort dans les hangars des riches, mettre les chaînes de l'aéronautique sous le contrôle de ceux qui les font tourner, décider nous-mêmes de ce qui vaut la peine d'être sauvé.
Au Porge, ce qu'on retient n'est plus seulement l'image d'un village sacrifié pour que des villas tiennent debout. C'est aussi tout ce qui s'est levé à côté de ce sacrifice-là, cet été : le courage des agriculteurs et des pompiers, des étudiants et de travailleurs, les cantines solidaires, les cuves prêtées, les caisses de grève ouvertes, les guetteurs bénévoles.
Leur planète brûle pour préserver leurs profits. La nôtre, elle, s'organise déjà pour y survivre et pour l'éteindre. Mais face à l'ampleur de la catastrophe écologique, il faudra aller bien au-delà : il faudra en finir avec le système qui en est responsable et en finir avec le capitalisme.
[1] Données disponibles sur le portail statistique EFFIS.