« On nous demande d'inventer des solutions » : une aide-soignante en EHPAD face à la canicule
Tue, 28 Jul 2026 17:04:56 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalNous partageons le témoignage d'une aide-soignante en EHPAD pour qui la canicule ne fait qu'aggraver les conditions déjà terribles pour leurs résidents et pour les soignants. Un « délabrement politique » structurel qui demande de « gérer la canicule en été, et le manque de chauffage en hiver »

Je suis aide-soignante dans un EHPAD, diplômée en 1979 et aujourd'hui toujours en activité. Mon travail est d'assurer le quotidien des personnes âgées et de veiller à leur bien-être du lever au coucher. Nous avons un rôle de soutien psychologique très important, pour les résidents comme pour les familles.
Cette canicule est bien présente depuis plusieurs semaines et je réalise avec le recul que nos résidents sont très fatigués. Très, très fatigués. Ils vivent au ralenti, ils mangent moins, on doit vraiment les inciter à boire beaucoup. On invente des cocktails, on fait des smoothies, du lait au sirop. On doit les rassurer parce qu'ils sont inquiets de se sentir fatigués et sans énergie. Ils ont peur, ils pensent que quelque chose ne va pas. Mais bien sûr que ça ne va pas, la canicule peut amener à des ralentissements cardiaques, à des insuffisances respiratoires ; tout l'organisme est ralenti et les personnes âgées ont un système de défense très diminué. C'est vigilance à 300 pourcent.
« Les couvertures de survie ça fonctionne, mais c'est un pansement sur une jambe de bois »
Avec cette canicule, on travaille dans des conditions extrêmes. Je considère notre établissement comme une vraie passoire thermique. Il a ouvert en 1979, les premiers travaux ont eu lieu quelques années avant. Depuis, il y a eu des rénovations, qui ont d'ailleurs eu lieu après 2003, c'est-à-dire après cette fameuse canicule qui aurait dû bousculer les décisions sur la nouvelle architecture de l'EHPAD. Mais rien n'a été fait. Cette passoire est restée une passoire. Et là j'ai l'impression de travailler dans une sorte de vaisseau spatial, il y a des couvertures de survie suspendues aux fenêtres des locaux et dans les chambres des persiennes qui n'arrêtent rien. Elles sont plongées dans le noir et il y fait une chaleur terrible.
Face à la canicule, nos personnes âgées n'ont plus de vie privée dans leurs appartements, on est obligé de laisser leurs portes ouvertes. Avec de petites fenêtres de sécurité, on essaie de créer un courant d'air mais c'est pratiquement impossible. On les habille très légèrement, on ne leur met qu'un petit drap. On les évente avec de petits vaporisateurs. Par moments ils ne comprennent pas, parce que c'est une population qui a facilement froid, même en période de canicule. On les sort de leur appartement ou de leur chambre très tôt pour les réunir dans la seule salle climatisée de l'établissement où ils sont contraints de rester. Ça fait des semaines que les résidents ne passent plus leur journée chez eux. Chez eux, c'est un four. Habituellement il y a des animations, mais dans le cas où il n'y a rien de prévu, ils restent dans cette salle malgré tout. Dans les appartements et les couloirs du quatrième et du cinquième étage, c'est une fournaise totale. Aucun courant d'air possible. Certes les couvertures de survie ça fonctionne, mais c'est un pansement sur une jambe de bois.
« On nous demande de nous débrouiller, d'inventer des solutions »
En tant que personnels on est contraint de travailler à la même cadence. On n'a pas les moyens de ralentir. Nos horaires de travail ne sont pas décalés. On nous a autorisés à travailler en bermuda ou en jupe. J'appelle ça “l'été de la pastèque” car la direction nous offre des fruits pour nous rafraîchir. On est autorisés à prendre une douche sur notre temps de travail, et ils nous ont mis à disposition une petite salle refroidie par une clim installée il y a un mois et demi seulement.
Pour moi, ce sont des leurres, parce qu'on nous demande de nous débrouiller, d'inventer des solutions, et on a beau nous offrir tous ces cadeaux, la situation est désastreuse. Nous, on est en première ligne, et tout ce qu'on a en tête c'est « pas de déshydratation, pas de craquage ». Sans nous, ces personnes mourraient.
On est dans l'attente d'importants travaux de rénovation dans la résidence, mais la société propriétaire des lieux fait traîner, et ça me fait peur, parce que si les résidents sont saufs c'est uniquement grâce à nos propres petites actions. C'est du système D. On en est à prendre des douches avec des pots parce que dans certaines salles de bains les douches ne fonctionnent plus, il n'y a pas d'eau chaude, pas de radiateurs fonctionnels.
Même les décisions qui viennent d'en haut ne sont pas toujours pensées pour nous. Dernièrement, l'ARS (Agence Régionale de la Santé) a exigé dans un dernier rapport que les résidents mangent froid. J'ai toujours du mal à comprendre. C'est une population qui connaît maintenant les repas-salades midi et soir depuis plusieurs semaines. On a dû leur expliquer, ils ont dû s'adapter. J'ai dû insister pour qu'il n'y ait pas que du crû. À force, on mettrait aux résidents l'estomac à l'envers. Et puis, une salade, ça ne nourrit pas midi et soir. J'ai insisté longuement et les résidents ont maintenant des repas cuits, mais froids.
« On gère la canicule cet été comme on a dû gérer le manque de chauffage et d'eau chaude cet hiver »
La canicule a renforcé les problèmes qui existaient déjà. On gère la canicule cet été comme on a dû gérer le manque de chauffage et d'eau chaude cet hiver. Les radiateurs et les chaudières sont tombés en panne. Il n'y avait plus d'eau chaude. On ne mettait pas les couvertures de survie sur les fenêtres, mais on les mettait sur les gens au lit. On empilait les plaids sur eux. À nouveau, on les réunissait dans une salle avec des radiateurs électriques qui, lorsqu'ils étaient trop forts, faisaient sauter le circuit de la résidence. En fait, qu'il fasse chaud ou froid, la température s'infiltre et je travaille dans un établissement qui est complètement délabré.
Mais pour moi, ce délabrement est politique. Notre établissement est en très grand déficit ; on nous tient depuis deux ans avec des travaux hypothétiques, mais rien n'a bougé. C'est inquiétant parce qu'en attendant les résidents vivent dans des conditions matérielles extrêmes. En France, on a une population vieillissante, et si on ne donne pas les moyens aux soignants ni aux structures, les gens vont juste mourir. On fait face à un manque de personnel drastique. On travaille avec un salaire de misère, notre métier n'est pas reconnu. Cette canicule jette une lumière crue sur tout ça. Dans mon EHPAD on s'en remet à la débrouillardise, on doit travailler doublement. La clim, comme le chauffage, dans les EHPAD et les hôpitaux, ça devrait être la norme, tout comme un surplus de personnel en temps de crise. Nous on peut pas tenir la cadence, c'est pas possible, on n'est pas des machines.
Si j'avais un message à l'attention de tous les autres EHPAD en France, ce serait de se mobiliser, de tirer les bilans de la période qu'on est en train de vivre. Si on ne met pas des choses en place l'année prochaine, ça continuera à devenir de plus en plus difficile. Après cette période de vacances, j'irai voir mon équipe pour essayer de nous rassembler, de sensibiliser à toutes les raisons de ce qu'on subit, et qu'ensemble nous trouvions les moyens de faire bouger les choses. Ce sera mon cheval de bataille à la rentrée, pour de meilleures conditions de travail dans les années à venir. L'an prochain, il y aura de nouveau une canicule, c'est certain, mais il est hors de question de revivre ce qu'on a vécu cette année.