Barbara Butch : l'État crie à la censure, mais réprime les artistes pro-Palestine
Sat, 25 Jul 2026 12:49:40 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalL'interruption du concert de Barbara Butch est présentée par les médias bourgeois et le gouvernement comme un acte de censure artistique. Pourtant, ces dernières années l'État a systématiquement réprimé les voix qui, dans le monde de la culture, ont dénoncé le génocide à Gaza.

L'interruption du concert de Barbara Butch à Grenoble, le 18 juillet dernier, a soulevé les cris d'orfraie d'une grande partie de la classe politique et médiatique. Alors que des militants pro-Palestine réunis dans une inter-organisation ont fait annuler le concert par leur mobilisation, des personnalités politiques, d'Olivier Faure à Gabriel Attal en passant par Bernard Cazeneuve, en ont profité pour lancer une nouvelle offensive contre La France insoumise.
Parmi les arguments avancés pour défendre la DJ, qui a signé une tribune en soutien à la loi Yadan et qui a joué à l'invitation de l'ambassadeur français à un concert à Tel Aviv en plein génocide à Gaza, une petite musique revient : celle de la liberté de création artistique. Du côté de la macronie, Yaël Braun-Pivet se dit « révoltée qu'en France, en 2026, une artiste puisse être empêchée de jouer sous la pression et les cris » ; pour Laurent Nuñez, « empêcher une artiste de se produire est une atteinte inacceptable à la liberté d'expression et de création » ; quant à Caroline Yadan, à l'origine de la loi criminalisant le soutien à la Palestine, elle dénonce « une véritable police politique, menée par une meute, qui prend prétexte d'une tribune pour censurer l'expression artistique ».
De son côté, Libération relaie ainsi la parole de Barbara Butch, qui affirme que « notre manière de militer ne peut pas devenir d'empêcher les artistes de monter sur scène. » En parallèle, Edwy Plenel a relayé un billet de blog qui présente comme une « faute [...] d'avoir enfreint la liberté de création des artistes ».
En d'autres termes, les militants pour la Palestine qui appellent au boycott ou aux protestations contre les artistes complices du génocide et de la criminalisation du soutien à la Palestine, agiraient comme une police de la pensée prompte à détruire la liberté de création. Pourtant, en réalité, ce sont les artistes qui défendent Gaza qui ont subi la répression constante de l'État pour leurs positions, face au silence assourdissant des grands médias et de la classe politique. Rapide tour d'horizon de la véritable cancel culture.
Au début du génocide : la chape de plomb de l'État
Le 29 octobre 2023, quelques semaines après le début du génocide du peuple palestinien, Guillaume Meurice fait une blague sur Netanyahou – qu'il compare à un « nazi sans prépuce » –, qui déclenche une offensive de la macronie et de la droite. L'humoriste reçoit un avertissement de Radio France et de l'Arcom, et est même convoqué par la police judiciaire. En avril 2024, alors que des plaintes contre lui venaient d'être classées sans suite, il répète la blague à l'antenne, ce qui lui vaut d'être mis à pied. Malgré la grève des salariés de France Inter, l'animateur est finalement licencié en juin : Radio France étant une radio publique, il s'agit véritablement d'une censure d'État de la critique d'Israël.
La télévision publique a aussi subi cette répression. Dans une récente émission, le média d'enquête Off Investigation s'entretient avec un ex-cadre de france.tv Slash, une chaîne numérique destinée à la jeunesse, et considérée comme trop « militante » à ses débuts. Ce dernier raconte qu'« après le 7 octobre, c'était impossible de placer un sujet sur la Palestine. [...] On a pu parler une fois de la Palestine, mais on ne pouvait pas mentionner le terme “Israël”. » Toute la rédaction finira par être remerciée, afin de rendre la chaîne « apolitique ».
Dans les mois qui ont suivi le début du génocide, plusieurs manifestations culturelles ont été, en outre, annulées. En décembre 2023, une réunion publique « contre l'antisémitisme, son instrumentalisation et pour la paix révolutionnaire en Palestine » devait se tenir au Cirque électrique, avec notamment Judith Butler, chercheuse queer et juive antisioniste. La mairie de Paris l'a annulée au dernier moment, prétextant des risques de troubles à l'ordre public. Il s'agissait déjà de condamner toute prise de parole qui dénonce l'assimilation extrêmement dangeureuse du judaïsme au sionisme, comme veut le faire la loi Yadan, et l'instrumentalisation de la lutte contre l'antisémitisme au service de la répression des voix antisionistes, fussent-elles juives. La mairie de Paris avait également annulé, en juin 2024, le thème du Marché de la Poésie, qui devait mettre à l'honneur l'année suivante… la poésie palestinienne.
La répression des voix pro-palestiniennes, l'envers du génocide à Gaza
Au printemps 2025, après plus d'un an et demi de guerre génocidaire à Gaza, le vent semble tourner – en apparence. Dans le milieu culturel, le festival de Cannes aborde enfin le sujet de la Palestine. Sur la scène politique, le PS, le PCF et les Verts commencent à dénoncer la guerre à Gaza et commencent à utiliser pour la première fois le mot de génocide tandis que Macron reconnaît hypocritement l'État de Palestine dans le cadre de la solution à deux États. Mais il ne s'agit bien sûr que d'effets d'annonce : l'impérialisme français a continué à soutenir militairement les crimes d'Israël – avec au moins 525 livraisons d'armes à destination d'Israël depuis le début du génocide –, tandis que les socialistes et les écologistes ont activement soutenu la criminalisation de la solidarité avec la Palestine.
En toute logique, la répression, qui constitue la meilleure arme que l'État français puisse offrir à Israël pour couvrir ses arrières, s'est donc poursuivie. Cette logique répressive est parfois mise en œuvre par le secteur culturel lui-même qui, en dépit de ses timides positions à Cannes, se préserve de tout engagement trop profond : Blanche Gardin a ainsi expliqué dans une interview que, depuis son soutien affirmé au peuple palestinien et notamment un sketch ridiculisant l'instrumentalisation de lutte contre l'antisémitisme pour criminaliser le soutien à la Palestine, elle avait été blacklistée, ne recevait plus de propositions de rôle. « Jamais je me suis dit que cela pourrait arriver, ce qui m'arrive là. Il y a des vraies conséquences sur ma vie matérielle. Les propositions ne sont pas revenues. À force de plus avoir de revenus, il y a des conséquences. Je dois quitter mon appartement, par exemple », avait-elle témoigné à l'époque auprès du média Arrêt sur images.
Mais la répression est principalement l'œuvre de l'État, qui s'en est pris dernièrement au rappeur Médine (en supprimant les subventions d'un festival en Isère en mai 2025 ou en menaçant de supprimer un concert à Strasbourg en juin 2026) et au groupe irlandais Kneecap (en retirant des subventions à Rock en Seine). Les artistes visés sont évidemment connus pour leur soutien à la Palestine. Récemment, les artistes palestiniens eux-mêmes ont été exclus du programme Pause du Collège de France (Programme d'accueil en urgence des scientifiques et artistes en exil). Les artistes palestiniens n'ont donc plus le droit de créer en France, pas plus que d'y séjourner.
Cette vague de censure et de silenciation de l'art s'inscrit dans la continuité de la répression de tous les artistes qui adoptent des positions contestataires ou perçues comme telles : l'année dernière, l'humoriste Merwane Benlazar a été viré de C à vous par Rachida Dati à la suite d'une campagne islamophobe immonde ; le peintre guadeloupéen Boss Blow a été poursuivi par Macron pour un tableau anticolonial ; et une dessinatrice italienne antifasciste a été expulsée du territoire français alors qu'elle se rendait à un festival de BD.
Quand les classes dirigeantes invoquent la sacro-sainte liberté de l'art, c'est uniquement pour défendre leurs intérêts. Elles instrumentalisent cette question à travers la polémique autour de Barbara Butch et, dans le même temps, cherchent à effacer toute forme d'expression dissidente. La figure de l'artiste incarnée par Barbara Butch, mise en avant lors d'événements culturels de grande ampleur comme la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques de 2024, vitrine culturelle française auprès du monde entier, ou la Nuit Blanche organisée par la mairie socialiste de Paris, correspond d'ailleurs parfaitement à la conception de l'art que se fait le pouvoir : un art qui se prétend apolitique, neutre, porteur d'un vague message d'« amour » et qui se range, dans les faits, du côté de la répression, de l'oppression et de l'ordre établi. Nous ne cesserons jamais de combattre cette censure et de défendre un art politique, contestataire, qui se lève aux côtés des opprimés et des exploités et qui soutient leurs luttes.