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Mondial 2026 : le racisme qui déborde des tribunes vient d'en haut

Sat, 25 Jul 2026 14:04:32 CEST

Révolution Permanente

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Supporters égyptiens aspergés de bière et d'insultes, tweets négrophobes et islamophobes de sénateurs, de conseillers et de communicants présidentiels : le Mondial nord-américain bat des records de racisme documentés par la FIFA elle-même. Mais d'où vient le racisme qui déborde des tribunes ?

Les chiffres viennent de l'organisateur lui-même. La FIFA a recensé 89 000 publications injurieuses pendant la seule phase de groupes, dont environ 11 % à caractère explicitement raciste, contre 8 % au Qatar en 2022 [1]. Un record, dans un tournoi que Gianni Infantino, le président de la FIFA, a placé sous le patronage direct de Donald Trump. Face à ce déferlement, l'indignation officielle est partout : Infantino condamne, Macron s'émeut, l'ONU s'inquiète. Mais cette indignation officielle ne doit pas faire oublier la responsabilité des classes dominantes dans ce déferlement raciste.

Un racisme qui a structuré la coupe du monde dès le départ

D'abord, une partie de cette vague de racisme est l'œuvre de ces classes dominantes elles-mêmes alors qu'elle a largement marqué une coupe du monde organisée notamment aux États-Unis, sous le patronage de Trump. Avant même le coup d'envoi du premier des 104 matchs prévus. Aymen Hussein, icône de la sélection irakienne aux 94 sélections, a été détenu 7 heures par la police aux frontières étasunienne, traité, selon les médias irakiens, « comme un terroriste » Le photographe officiel de la même délégation, pourtant accrédité par la FIFA, a quant à lui été refoulé après 12 heures de détention.

Omar Artan, élu meilleur arbitre de la Confédération africaine de football (CAF) en 2025 et désigné par la FIFA elle-même pour officier lors de la compétition, a été arrêté à son arrivée sur le sol américain, son téléphone et sa tablette confisqués, avant d'être expulsé manu militari vers la Turquie. Les joueurs du Sénégal ont été fouillés à même le tarmac, à leur descente d'avion. La délégation de l'Ouzbékistan a été accueillie par des chiens renifleurs et ses bagages ont été éparpillés dans la rue new-yorkaise.

Une politique raciste dans laquelle la FIFA a joué un rôle actif alors qu'elle a, derrière les caméras, aussi contraint Haïti à retirer en urgence son maillot qui rendait hommage à la bataille de Vertières, la victoire des anciens esclaves insurgés contre l'armée française en 1803, épisode fondateur de la révolution haïtienne et de l'indépendance du pays. De même, les billets alloués à l'Iran pour ses propres supporters ont été purement et simplement supprimés, sans justification officielle, alors même que le règlement FIFA garantit à chaque fédération participante 8 % des places de la capacité totale du stade. La délégation iranienne, qui a installé son camp de base au Mexique pour tenter de s'adapter aux contraintes imposées par les autorités étasuniennes, n'a pas eu le droit de visiter le stade où elle s'apprêtait à affronter la Belgique 48 heures avant, comme le prévoit le règlement de la FIFA, et a même dû quitter immédiatement le territoire étasunien aussitôt les 90 minutes écoulées [2].

De multiples scandales racistes tout au long de la compétition

Avec un tel départ, le racisme a pu se poursuivre tout au long de la coupe. Le 6 juillet, au lendemain de l'élimination du Paraguay par la France, la sénatrice paraguayenne Celeste Amarilla déverse sur X un torrent d'insultes négrophobes contre Kylian Mbappé, affirmant que celui-ci « tétait des noix de coco au lieu du lait maternel », que « la chose la plus instruite qu'il ait entendue, ce sont des chimpanzés », et le qualifie de « Camerounais colonisé qui fait semblant d'être Français. » Mbappé répond en la qualifiant de « femme méprisable et indigne de sa fonction. » Alors que le gouvernement paraguayen se désolidarise, qu'Infantino condamne « sans équivoque » et que Macron apporte son soutien au capitaine des Bleus, la sénatrice publie une « lettre ouverte » exigeant des excuses... de Mbappé. Puis remonte à la tribune du Sénat deux jours plus tard en séance plénière pour l'insulter de « fils de pute », avant de se déclarer victime de « violence de genre ».

En Argentine, la négrophobie déferle également depuis le sommet de l'État. Le principal conseiller de Javier Milei, Santiago Caputo, célèbre la défaite du Brésil par un tweet négrophobe. Le député mileiste Agustín Romo attaque Mbappé en ironisant sur l'esclavage, avant de qualifier Vinicius, qui a dénoncé les attaques racistes, de « pleurnichard ». La vice-gouverneure de Mendoza, Hebe Casado, qualifie la sélection française d'« équipe africaine ».

Le directeur de la Communication numérique de la Présidence, Juan Pablo Carreira, partage des publications décrivant les joueurs français comme « des Africains qui jouent pour la France », le match France-Maroc comme « un classico musulman », ainsi que des messages transphobes visant Mbappé, pendant que le streamer libertarien connu comme « Gordo Dan », porte-voix du mileisme en ligne, multiplie les insultes racistes et islamophobes [3].

Trump, des élus, des membres de cabinet, le premier cercle d'un président... Le premier étage du racisme de ce Mondial est institutionnel, assumé, et islamophobe autant que négrophobe. Dans ces conditions, les tribunes se savent couvertes. Le 5 juillet, des cortèges de supporters recyclent le chant de 2022 sur les joueurs français « venus d'Angola » avec « leurs papiers ». Le 7 juillet à Atlanta, au match contre l'Égypte, des supporters argentins aspergent de bière des supporters égyptiens en les couvrant d'insultes, des altercations physiques sont rapportées et des drapeaux israéliens sont brandis en direction du staff égyptien, dont le sélectionneur venait d'afficher publiquement sa solidarité avec la Palestine.

L'histoire du drapeau, elle, ne s'est pas arrêtée là, et sa suite vaut démonstration. Des supporters et militants argentins l'ont massivement dénoncé sur les réseaux : « Pas en notre nom, l'Argentine est avec la Palestine ». Puis l'un de ceux qui avaient brandis des drapeaux israéliens lors des célébrations argentines a été identifié : Franco Sarubbi, employé d'État de la secrétairerie générale de la présidence, l'organe dirigé par Karina Milei, la sœur du président, rémunéré cinq millions de pesos par mois, selon des révélations du portail La Nación massivement relayées. L'homme au drapeau des célébrations de l'Obélisque n'était pas un anonyme égaré : il émarge à la présidence argentine. Après le match contre l'Égypte, Javier Milei lui-même a relayé la publication d'un ancien député exigeant que la FIFA sanctionne, non pas les auteurs des actes racistes, mais l'entraîneur égyptien Hossam Hassan, pour le geste par lequel il avait répondu à la provocation.

La focalisation sur le racisme argentin et l'aveuglement sur l'impérialisme

Dans ce contexte, la compétition a cependant été marquée par une déformation profonde, polarisant la question du racisme autour de la seule question de l'Argentine. Une dynamique permise par les chants racistes et négrophobes entonnés par des joueurs de la sélection en 2024 et par l'identification fallacieuse de la nation argentine à son président d'extrême droite, Javier Milei, entretenue par des courants réactionnaires à l'international. L'extrême droite mondiale, de Netanyahu à certains identitaires français qui ont cherché à faire du maillot albiceleste un signe de ralliement en passant par le député Meyer Habib, posant tout sourire maillot argentin en main au cri de « Vamos Argentina », ont tout fait pour fabriquer l'image d'une « Argentine capitale mondiale du racisme » et du sionisme.

Une campagne politique qui dissimule une toute autre réalité : celle d'une nation semi-coloniale, dont la population soutient massivement la Palestine et se mobilise contre les offensives anti-ouvrières de Milei et du FMI, où Israël est largement impopulaire et dont la personnalité politique la plus populaire est une militante trotskyste, notoirement pro-Palestine, Myriam Bregman. Cette dernière a d'ailleurs répondu publiquement en qualifiant ces tentatives de récupération de la sélection argentine d'« immondes » et en rappelant que les répudier de toutes ses forces relève de principes élémentaires. Comme le note Philippe Alcoy dans un texte, le racisme et en particulier la négrophobie existent en Argentine et doivent être dénoncés et combattus. Mais ils ne peuvent servir à masquer la réalité des rapports de forces internationaux et la responsabilité spécifique des puissances impérialistes dans la production et la reproduction du racisme, aussi bien dans les centres impérialistes que dans les pays semi-coloniaux.

Le racisme est une arme du capital et de ses États, né de la domination coloniale et impérialiste, et qui sert à renforcer l'oppression de larges secteurs des exploités et opprimés, diviser les exploités et masquer l'ennemi commun. Trotsky l'écrivait déjà des pogroms de 1905 : la foule qui frappe est pleinement responsable, mais elle n'existe comme phénomène de masse que parce que quelqu'un a imprimé les tracts, payé la vodka et retenu la police [4]. Ce Mondial a eu ses imprimeurs de tracts, de la Maison-Blanche aux sénats et aux cabinets présidentiels. On ne le brisera pas en le traitant superficiellement mais en comprenant l'articulation entre chaque acte raciste et les structures qui le déterminent, ainsi que le lien profond entre racisme et impérialisme et la nécessité d'une politique révolutionnaire pour les vaincre tous les deux.

À l'inverse, certaines réactions lors de la coupe du monde sont l'expression d'un anti-impérialisme à la carte qui distingue entre les peuples « fréquentables » et les peuples « problématiques » et finit par trouver des puissances impérialistes comme la France ou l'Espagne plus « défendables » que des nations qui subissent les diktats du FMI, qui sont écrasées par des dettes colossales et dont la population subit de plein fouet la misère semée par l'impérialisme.

Une logique qui finit, d'une part, par prendre pour argent comptant la communication de certains États impérialistes et à confondre la composition des équipes nationales avec la position des pays dans l'ordre international. Comme le note Maddi Ordoki, relayant le discours de nombreux militants basques qui ont dénoncé l'hypocrisie de l'État espagnol, « présenter la Roja et l'Espagne comme le “camp de la Palestine” revient à ignorer l'histoire de collaboration entre l'impérialisme espagnol et Israël, et le fait que si le gouvernement a fini par parler d'un “embargo”, il a d'abord continué de vendre des armes en plein génocide. Ainsi, des entreprises militaires espagnoles comme Indra ont des contrats avec des entreprises israéliennes comme Elbit Systems, et, depuis des années, la technologie espagnole participe à alimenter les systèmes de défense israéliens et de nombreux outils clés pour l'État colonial. »

Il en va de même de l'antiracisme de tribune de l'impérialisme français qui ne survit pas longtemps à l'examen. Emmanuel Macron a volé au secours de Mbappé, le 7 juillet, le jour même où sa majorité adoptait la loi sur la présomption de légalité des tirs policiers, un texte du député LR Éric Pauget réécrit par le gouvernement et voté par la macronie, la droite et le RN réunis, qu'Amnesty International qualifie de « permis de tuer ». La même chose vaut pour Gianni Infantino qui condamne Amarilla « sans équivoque » pendant que sa FIFA remet à Donald Trump un « prix de la paix » inventé sur mesure, le même Trump dont les rafles de l'ICE terrorisent les travailleurs latinos jusque dans les villes qui accueillent le tournoi, qui impose un plan ultra-colonial à Gaza et qui sème la mort partout au Moyen-Orient. L'Espagne réclame Gibraltar en tenant Ceuta et Melilla. Et l'ONU s'indigne d'un tweet pendant que ses résolutions sur la décolonisation des Malouines dorment depuis quarante ans. Ceux qui dominent le monde n'ont aucune leçon d'antiracisme à donner à personne.

D'autre part, cette même logique finit par dénigrer les aspirations des nations opprimées par l'impérialisme en raison du caractère réactionnaire de leurs directions ou de leurs régimes politiques en en faisant des États indéfendables. Alors que les joueurs argentins ont brandi une banderole « Les Malouines sont argentines », bravant l'interdiction de la FIFA et de Milei, qui tente hypocritement de se repositionner depuis pour ne pas se couper totalement des sentiments de la rue argentine, cette logique a conduit à délégitimer les revendications d'une nation opprimée, justifiant au passage la rhétorique de l'impérialisme britannique et naturalisant sa présence militaire à plus de 13 000 kilomètres de Londres.

À rebours de ce discours, une position véritablement anti-impérialiste consiste, surtout depuis les pays impérialistes, à apporter un soutien inconditionnel aux nations opprimées, en toute indépendance de leur direction politique. Alors que les agressions impérialistes se multiplient – contre l'Iran, le Venezuela, la Palestine, le Liban, Cuba, etc. –, la rapidité avec laquelle la campagne anti-Argentine a pris de l'ampleur doit servir d'avertissement car c'est précisément ce type de discours que mobiliseront nos classes dominantes impérialistes pour justifier leur politique de pillage et de conquête aux quatre coins de la planète. Ainsi, contre l'instrumentalisation des luttes progressistes contre les oppressions par des puissances impérialistes, il faut réaffirmer que la lutte contre le racisme est inséparable du combat contre l'impérialisme, qui diffuse et alimente ces phénomènes réactionnaires partout sur la planète.


[4] Léon Trotsky, 1905, chapitres consacrés aux Cent-Noirs et à la mécanique des pogroms.

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