Ukraine : Zelensky fragilisé par des manifestations contre le renvoi du ministre de la défense
Fri, 24 Jul 2026 18:58:22 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLe limogeage du ministre de la défense ukrainien Mikhaylo Fedorov, le 16 juillet, a provoqué des manifestations dans plusieurs villes du pays. Cherchant à contenir la crise politique, Zelensky a également renvoyé le chef de l'armée Oleksandr Syrsky en conflit ouvert avec Fedorov.

En Ukraine, la décision du président Volodymir Zelensky de limoger le ministre de la défense Mikhaïl Fedorov, annoncée le 16 juillet, a engendré une crise politique alors que celui-ci était relativement populaire. Des dizaines de milliers de manifestants ont défilé à travers le pays, de Kiev au Nord jusqu'à Odessa au bord de la mer Noire, de Lviv à la frontière polonaise jusqu'à Kharkiv à quelques dizaines de kilomètres du front russe. Les mobilisations ont été traversées par un sentiment nationaliste tandis que les manifestants demandent au gouvernement de donner une meilleure direction à l'armée pour gagner la guerre.
Ces exigences s'inscrivent dans la continuité d'une conférence de presse explosive donnée par Fedorov pendant laquelle il a formulé des critiques acerbes contre la gestion de la guerre et, en particulier, contre le chef d'état major des armées, Oleksandr Syrsky. Il y a fait valoir sa vision sur les principaux problèmes de l'armée ukrainienne, fustigeant notamment le blocage des initiatives, la nomination des officiers en raison de leur loyauté au pouvoir plutôt que du fait de leur compétence militaire ainsi que l'absence de transparence sur les approvisionnements. Il a également critiqué l'absence de volonté de limiter les pertes humaines, des nominations anarchiques, un manque de planification stratégique de l'armée et le fait que les officiers ne soient jamais tenus responsables de leurs erreurs.
Les manifestants, majoritairement de jeunes adultes des grandes villes ainsi que des membres de la société civile – une sociologie semblable aux manifestants qui avaient pris les rues lors de la révolution de Maïdan – ont été rejoints par des vétérans. Lors des mobilisations, ils ont arboré des pancartes déplorant le limogeage de Fedorov et exigeant le départ de Syrsky qu'ils jugent peu soucieux de la vie de ses soldats en raison de sa formation militaire et de son adhésion à des méthodes de guerre « soviétiques ».
Cet évènement arrive dans un contexte militaire ambivalent : la modernisation de l'armée ukrainienne accompli par Fedorov lui a permis de développer massivement l'usage des drones pour frapper au cœur du territoire russe, jusqu'à Moscou, en visant des infrastructures énergétiques stratégiques, avec la complicité des impérialistes européens, partisans de l'escalade majeure contre la Russie qui pourrait être tentée de faire de même. Une politique consistant entre autre à faire ressentir les effets de la guerre aux civils Russes, qui reçoit le soutien d'une partie de la population.
Mais en dépit de cette dynamique d'escalade horizontale, qui cherche à élargir le théâtre de bataille, la situation sur le front stagne : tandis qu'un no man's land épais s'est formé, parfois de plus d'une dizaine de kilomètres d'épaisseur, la reprise d'une offensive de mouvement apparaît très compliquée alors qu'une guerre d'usure favorise l'armée russe. Alors que la situation est extrêmement dangereuse, au premier chef pour les travailleurs ukrainiens et russes, le conflit pourrait s'étendre tandis que les soldats tombent par milliers de chaque côté du front.
Le message d'excuse publié par Syrsky envers Fedorov le 20 juillet n'a pas suffi à enrayer la colère des manifestants, ce qui a poussé Volodymir Zelensky à le limoger à son tour le lendemain, en nommant à la place Mykhaïlo Drapatiy commandant en chef des armées, un jeune et populaire général de 43 ans, qui a estimé dans une déclaration xénophobe suivant de peu sa nomination que la « nation russe » n'avait « pas le droit d'exister » car les Russes n'avaient « rien de civilisés ».
En parallèle, les manifestations ont continué à descendre dans la rue pour demander la réintégration de Fedorov au ministère de la défense,. Un défi adressé au pouvoir ukrainien qui fait écho aux mobilisations qui avaient poussé le président Zelensky à retirer une loi qui lui aurait donné le contrôle sur l'institution anti-corruption NABU.
Fedorov bénéficie d'une image de réformateur, architecte du succès de la dronisation de l'armée ukrainienne et principal interlocuteur d'Elon Musk pour déconnecter l'armée russe du système satellitaire Starlink. Il reste un compagnon de route de longue date de Zelensky et a pendant 6 ans été son ministre de la transformation numérique, notamment responsable du développement de l'application numérisant les services d'Etat DIIA, qui propose entre autres « services » de comparaître à des audiences de tribunal depuis son smartphone ou de dénoncer en ligne son voisin comme un traître à la patrie . En ce sens, son éviction révèle moins des différences structurelles au sein de l'appareil d'État ukrainien que l'existence de profondes luttes intestines entre différentes fractions.
La couverture que la presse occidentale a donné à cet évènement, comme elle l'avait fait au sujet des manifestations qui s'opposaient à la prise de contrôle par Zelensky de l'organisme anti-corruption NABU, témoigne du parti pris des élites européennes, favorables à la faction incarnée par Fedorov car jugée la plus à même de favoriser la pénétration de leurs capitaux mais aussi assurer la réussite militaire sur le front. Andrius Kubilius, commissaire européen à la défense, a ainsi fait part de sa « grande suprise » face à l'annonce du limogeage de Fedorov, évoquant le « travail extrêmement important accompli » avec lui. La dépendance de l'Ukraine à l'Union Européenne explique ainsi en grande partie les revirements de Zelensky, plus encore que le poids relatif de la rue.
En effet, toutes les manifestations ne reçoivent pas le même écho dans les médias français. Le 8 juillet à Lviv, plus de deux cents manifestants s'en sont spontanément pris aux officiers de recrutement qui voulaient emmener de force dans un van un homme de 30 ans pour l'envoyer au front. Quand la police est arrivée le lendemain, elle a arrêté des manifestants et les a humiliés, les forçant à crier « vive la mobilisation ». Ces images ne sont pas commentées par la presse occidentale, pas plus que par les partis de gauche qui soutiennent la guerre et donc la conscription, en faisant fi du rôle que jouent les impérialistes occidentaux dans la direction de la guerre.
Elles témoignent pourtant des intérêts totalement divergents à l'intérieur même du pays entre les travailleurs envoyés mourir au front et les dirigeants politiques et économiques du pays, appuyés par l'impérialisme européen. C'est pourtant des mobilisations de ce type et l'organisation de la classe ouvrière sur les lieux de travail en opposition à l'autoritarisme guerrier du gouvernement que pourrait émerger une politique indépendante des travailleurs ukrainiens. Symbole progressiste de ce développement potentiel, une vidéo récemment diffusée montre des ouvriers de Dnipro chassant les officiers de recrutement de leur usine.
Au moment où des phénomènes de contestation contre la mobilisation forcée commencent à se développer également en Russie, où la popularité du gouvernement est en train de chuter face aux privations entraînées par la guerre, c'est la perspective d'une jonction de la classe ouvrière et des classes populaires ukrainiennes avec les secteurs opprimées de la société russe, écrasée par le régime réactionnaire de Poutine qui seule peut mettre fin à cette guerre réactionnaire et contrecarrer les intérêts impérialistes occidentaux et les ambitions expansionnistes russes qui s'opposent dans ce conflit meurtrier dont les travailleurs, russes comme ukrainiens, payent le prix.