Macron en Syrie : l'impérialisme français avance les intérêts de ses multinationales au Moyen-Orient
Fri, 24 Jul 2026 19:02:22 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalDepuis la France, il faut dénoncer de toutes nos forces la vassalisation du pays et le retour des multinationales françaises en Syrie, de Total à la CMA CGM en passant par l'AFD. L'impérialisme français n'a rien à faire en Syrie tout comme sa flotte n'a rien à faire dans le Golfe persique !

Les 6 et 7 juin derniers, Emmanuel Macron s'est rendu en Syrie aux côtés de représentants du grand patronat français pour rencontrer le président syrien Ahmed al-Chaara. La visite était non seulement une étape avant le sommet de l'OTAN, qui avait lieu à Ankara quelques jours plus tard, mais surtout l'occasion pour l'impérialisme français de renforcer sa position dans le pays un an et demi après la chute du régime d'al-Assad.
Lors de la première visite d'un chef d'Etat occidental en Syrie depuis la chute de Bachar, Macron et al-Chaara ont annoncé la réouverture des ambassades à Paris et Damas pour la première fois depuis 2012 mais surtout l'approfondissement des relations économiques entre les deux pays.
De nouveaux marchés pour les capitalistes français
La délégation qui accompagnait Macron témoigne très bien des enjeux du déplacement : certains dirigeants des plus grandes multinationales françaises comme Patrick Pouyanné de Total, Rodolphe Saadé de CMA-CGM ou encore des représentants de Thalès et d'Airbus.
Au cours des deux jours de visite officielle, plusieurs accords et mémorandums ont été conclus dans une série de secteurs stratégiques de l'économie syrienne. La CMA CGM, qui contrôle le port méditerranéen de Latakié depuis 2009 et qui, en mai 2025, avait renouvelé un contrat de 230 millions d'euros pour le contrôle du port pendant 30 ans, a annoncé lors du déplacement de cette semaine un nouvel investissement de 200 millions supplémentaires dans ce même port.
TotalEnergies avait signé un premier mémorandum avec la compagnie pétrolière syrienne Syrian Petrolum Co. en mai dernier concernant l'exploitation d'une plateforme offshore en méditerranée mais n'avait pour l'instant pas signé de contrat effectif permettant à la multinationale française de réaliser ses investissements. La présence de son PDG Patrick Pouyanné a confirmé la volonté de la direction de concrétiser rapidement cet accord mais aussi d'avancer sur la question du contrôle des pipelines reliant l'est de la Syrie à la Méditerranée.
Plusieurs autres accords ont été annoncés concernant les secteurs des transports, de l'aviation, de la santé, du commerce, du système bancaire et des infrastructures hydrauliques. L'Agence Française de Développement, instrument central de l'impérialisme français qui permet d'offrir des marchés étrangers aux multinationales tricolores à l'étranger, a signé un mémorandum qui porte sur des projets liés à la coopération hospitalière et des projets énergétiques et de traitement de l'eau dans la province de Homs.
Plus important encore, le secteur bancaire syrien semble être une priorité pour les ambitions françaises. Ainsi, l'AFD a également passé un accord qui vise à « renforcer l'assistance technique et la construction de capacités pour la Banque Centrale de Syrie ». En faisant de la restructuration du secteur bancaire et de la banque centrale syrienne une priorité pour la France, Macron témoigne de sa volonté d'accélérer la pénétration des capitaux impérialistes français au sein de l'économie syrienne. Le pouvoir d'influence sur le système bancaire national et ses institutions constitue en effet un mécanisme historique des puissances coloniales et impérialistes pour imposer leurs intérêts dans les pays dominés.
D'autres accords concernant l'aviation civile et l'approfondissement des relations commerciales sont à signaler, ainsi qu'un mémorandum entre l'État syrien et l'entreprise française Ellipse Projects SAS pour le « développement » des hôpitaux universitaires dans le pays.
En réalisant ces « partenariats » dans des secteurs aussi stratégiques que les banques, les infrastructures portuaires, l'énergie ou le traitement de l'eau, la France place la Syrie dans sa dépendance et aspire à contrôler des positions clées de l'économie syrienne, s'assurant des marchés mais aussi des moyens de pressions décisifs sur les futurs dirigeants syriens.
Le carrefour des reconfigurations politiques de la région
Depuis la chute de Bachar al-Assad, la diplomatie française a été probablement la plus déterminée au sein de l'Union Européenne à reconstruire des liens avec le nouveau régime : Macron a été le premier dirigeant européen à appeler al-Shaara à peine un mois après son arrivée au pouvoir en janvier 2025 ou encore le premier à accueillir le dirigeant syrien en visite officielle à Paris en mai de la même année. Toutes ces démarches ont permis au président syrien – un ancien de Jabat al-Nosra, de Daech et d'al-Qaïda – de bénéficier d'une reconnaissance sur la scène internationale et elles témoignent des ambitions de la France en Syrie, ancienne colonie sous mandat français pendant la première moitié du XXème siècle.
Sur le plan historique, les classes dominantes françaises entretiennent depuis plus d'un siècle des ambitions en Syrie, du protectorat français établi entre 1923 et 1946 à la présence de Jacques Chirac aux funérailles d'Hafez al-Assad en 2000 en passant par le silence de Mitterrand sur les 20 000 morts d'Hama, tués par les bombes du régime d'Hafez al-Assad en 1982.
Du côté de la géopolitique régionale, la Syrie présente plusieurs points d'intérêts pour la bourgeoisie impérialiste française, dont le principal est probablement son emplacement géographique unique reliant la Méditerranée à l'Irak et à l'entrée de la péninsule arabique et du Golfe persique. Comme le dit lui-même le PDG de TotalEnergies Patrick Pouyanné : « La Syrie pourrait devenir un important pays de transit reliant l'Irak à la Méditerranée, offrant ainsi des itinéraires alternatifs au détroit d'Ormuz dans un contexte de tensions régionales. »
Le renforcement de intérêts français en Syrie permettrait à la puissance impérialiste de concentrer ses investissements dans une zone où elle a déjà une présence militaire, qu'il s'agisse du Liban où plus de 700 militaires français sont déployés au sein de la FINUL depuis des décennies, de l'Irak où le nombre de troupes françaises déployées dans des bases militaires atteint encore les 1200 aujourd'hui ou encore directement en Syrie où la France a participé après 2015 à des frappes aériennes contre Daesh.
La chute du régime d'al-Assad, fin 2024, marquait un recul net de l'influence iranienne dans le pays, l'Iran perdant ainsi le contrôle sur le corridor qui relit le Hezbollah libanais à Téhéran, une artère cruciale du développement de l'axe de la résistance. Accompagné du retrait partiel de la Russie provoqué par la chute de Bachar et du retrait progressif des Etats-Unis depuis plusieurs années, la France a vu en Syrie un vide à occuper.
Mais l'impérialisme français n'est pas seul à lorgner sur le gâteau syrien, puisque des puissances régionales comme la Turquie et l'Arabie Saoudite ont réalisé des investissements et signés des partenariats de grande ampleur avec le nouveau régime depuis son arrivée au pouvoir, que ça soit dans l'industrie de la reconstruction pour la Turquie ou dans les télécommunications pour l'Arabie saoudite, pour ne citer que quelques secteurs clés.
L'approche d'Israël en Syrie est de nature bien différente, puisque l'armée israélienne a bombardé directement le territoire syrien à plusieurs reprises depuis 2024 et a étendu son contrôle au-delà du plateau du Golan, déjà occupé illégalement depuis 1967. Si Israël justifiait son hostilité à la Syrie des al-Assad en raison de son soutient matériel à certaines organisations palestiniennes et libanaises, le changement de régime a montré qu'Israël redoute surtout la possibilité même que la Syrie puisse devenir un État capitaliste stable dans son voisinage.
C'est pour cette raison que la fuite en avant guerrière de Netanyahou dans la région s'est matérialisée en Syrie par une multiplication des incursions, l'enlèvement et l'emprisonnement en Israël de dizaines de syriens et l'extension de l'occupation du Golan vers l'est. Surtout, dans un contexte où les tensions régionales entre Israël et la Turquie s'accroissent, alors que les deux États aspirent à devenir la principale plateforme logistique reliant le Golfe persique à l'Europe, la Syrie est un des points de collision des intérêts divergents entre Ankara et Tel-Aviv.
Si al-Sharaa mène une politique nettement plus alignée sur les intérêts impérialistes occidentaux que son prédécesseur Bachar, cette orientation diplomatique ne le protège pour l'instant pas de l'hostilité israélienne et des velléités d'expansion en Syrie du gouvernement de Netanyahou. Ainsi, la rencontre avec le président français a été l'occasion pour le président syrien de déclarer « compter sur le rôle actif de la France pour stopper l'escalade et garantir le respect de accords internationaux [avec Israël] ».
Un régime fragile
La fragilité du nouveau régime syrien s'exprime sur sa difficulté à contrôler l'ensemble du territoire, qu'il s'agisse des incursions israéliennes qu'il préfère ignorer ou de la présence des organisations kurdes du Rojava contre lesquelles il a obtenu une victoire réactionnaire en janvier dernier.
Sa capacité à contrôler ses propres forces armées, issues de l'opposition islamiste anti-Bachar et parfois d'al-Qaida comme al-Shaara lui-même, constitue une autre difficulté du nouveau régime. En effet depuis janvier 2025 les forces affiliées au gouvernement syrien ont participé à de nombreuses violences sectaires à l'égards de minorités ethniques et religieuses du pays, comme la minorité alaouite dans la région de Latakié et Tartous ou les populations druzes de la ville de Soueïda au sud de Damas.
Enfin, la menace d'une résurgence de Daech et autres groupuscules islamistes réactionnaires continue de peser sur la Syrie comme le démontre la persistance des attaques terroristes visant la population ou encore l'explosion de plusieurs bombes à Damas pendant la visite de Macron.
Dans cette configuration, toute la politique du président syrien autoproclamé exprime sa volonté de faciliter l'ouverture de la Syrie aux capitaux régionaux, internationaux et impérialistes, dans une stratégie plus globale de conciliation des intérêts de la bourgeoisie syrienne avec ceux de l'impérialisme. Il faut noter que le gouvernement syrien n'hésites pas à reproduire les pratiques de corruptions et gestion clanique de l'État du régime d'al-Assad que le philosophe et militant Yassin al-Haj Saleh, comparait à une forme de bonapartisme « néosultanien ».
Pour réaliser ses objectifs, Al-Shaara a cherché depuis son arrivé au pouvoir à renouer les liens entre son pays et les puissances occidentales, en nouant des liens diplomatiques mais aussi en soutenant activement l'axe Israël/Etats-Unis lorsqu'ils bombardent l'Iran, envahissent le Liban ou poursuivent le génocide à Gaza.
Un retour de la lutte des classes ?
Pour obtenir les faveurs des capitaux étrangers, le gouvernement syrien doit depuis son arrivée aux commandes mener des politiques d'austérités et de privatisations importantes dans le secteur public. Parmi ses mesures les plus brutales à l'égard des travailleurs on peut citer la suppression de plus de 300 000 emplois du secteur public mais aussi la privatisation du système de santé, jusqu'ici géré par l'État.
La politique du gouvernement syrien est loin d'être accueilli avec enthousiasme par la population, comme en témoigne un sondage datant d'avril indiquant que deux tiers des Syriens estiment que le gouvernement ne fait pas assez contre l'inflation et que près de 90% de la population s'oppose à la privatisation du système hospitalier.
En raison de ce mécontentement profond et légitime, face aux mesures austéritaires mais aussi à une situation économique catastrophique où les classes populaires sont écrasées par l'inflation, plusieurs secteurs de la population syrienne ont pris le chemin de la mobilisation collective ces derniers mois. Ainsi des agriculteurs de tout le pays ont protesté en mai contre la régulation des prix de vente du blé par l'État et la baisse de certaines allocations.
À Kameshli dans le nord-est du pays, plusieurs journées de manifestation ont eu lieu en juin contre la hausse du prix du carburant, dans le contexte international de crise énergétique provoquée par la guerre impérialiste en Iran et le blocage du détroit d'Ormuz. Dans la même ville, des collectifs de retraités se sont mobilisés à la même période pour exiger le versement de leurs pensions.
Autre source d'inquiétude pour le gouvernement : la classe ouvrière reprend progressivement le chemin de la lutte et de l'organisation, comme le témoigne les manifestations des raffineurs d'Alep contre la décision du gouvernement de fermer définitivement toutes les activités de raffinage, la lutte des enseignant du secteur public pour de meilleurs revenus ou encore la grève victorieuse des milliers d'ouvriers de l'entreprise de céramique Zenobia en périphérie de Damas qui a obtenu des hausses de salaires en juin.
La question de la reconstruction du pays est aussi la source de conflits sociaux entre la population et les sociétés immobilières étrangères (turques, saoudiennes ou encore chinoises) soutenues par l'État qui tentent d'expulser des habitants pour construire des projets profitables. Comme l'écrit le chercheur et militant Joseph Daher : « Ces manifestations reflètent les craintes croissantes que les projets de reconstruction servent à stimuler les investissements immobiliers ciblant les segments les plus riches de la société, plutôt qu'à s'attaquer à la crise du logement à laquelle est confrontée la majorité ».
Après une guerre civile dévastatrice durant laquelle l'opposition au gouvernement était largement dominée par des secteurs bourgeois, soumis aux puissances régionales et à l'impérialisme occidental, la nouvelle séquence ouverte depuis la chute de Bachar s'accompagne d'un regain des mobilisations ouvrières et populaires par en bas. La visite de Macron en Syrie doit être un signal pour les classes populaires du pays face au risque d'une ingérence impérialiste prolongée. Aucune confiance ne peut aller dans le gouvernement d'al-Chaara qui est prêt à vendre le pays pour garantir les intérêts de la bourgeoisie syrienne. Depuis la France, il faut dénoncer de toutes nos forces la vassalisation du pays et le retour des multinationales françaises en Syrie, de Total à la CGA CGM en passant par l'AFD. L'impérialisme français n'a rien à faire en Syrie tout comme sa flotte n'a rien à faire dans le Golfe persique ! La France hors de Syrie et du Moyen-Orient !
Crédit photo : compte X Al-Sharaa