Loi d'urgence agricole adoptée : détruire l'environnement au service des profits de l'agro-business
Wed, 22 Jul 2026 22:05:00 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalUn an après la loi Duplomb, la loi d'urgence agricole a été adoptée ce 21 juillet 2026. Au programme, la réintroduction de deux pesticides dont la dangerosité pour la santé et la biodiversité est avérée, et la simplification des projets de mégabassines. Le tout pour préserver les profits de l'agro industrie, au détriment des petits paysans.

Le projet de loi d'urgence pour la protection et la souveraineté agricoles (UPSA) a été adoptée de manière définitive par l'Assemblée ce mardi 21 juillet. Le projet, qui avait été présenté en Conseil des ministres le 8 avril, est une nouvelle tentative du gouvernement de canaliser la colère des petits exploitants, qui avait à explosé à l'hiver dernier autour de l'épidémie de dermatose nodulaire et l'accord UE-Mercosur. Au moment où la canicule et la sécheresse aggravent encore plus la situation de nombreux paysans, le gouvernement a profité du vote de cette loi pour prétendre apporter ses « solutions » à la crise agricole.
Mais la nature de ces solutions ne fait pas de surprise : une intensification de l'agriculture industrielle au détriment de l'environnement et des petits producteurs, dans la droite lignée des revendications des grands patrons de la FNSEA. Parmi les sénateurs qui portent ce projet, un nom est d'ailleurs familier : Laurent Duplomb. La loi d'urgence agricole vient imposer ce que la Loi Duplomb avait fini par échouer à faire : la réintroduction de l'usage de pesticides néonicotinoïdes actuellement interdits en France, aux côtés d'autres mesures au service d'une agriculture intensive soumise à la loi du profit.
Du retour des néonicotinoïdes à la privatisation de l'eau : le gouvernement satisfait les intérêts des géants de l'agro-business
Ce mardi, l'Assemblée a une nouvelle fois décidé de balayer les 2,1 millions de signatures qui s'étaient alors opposées au retour de ces pesticides toxiques pour la santé et l'environnement. L'usage de l'acétimapride et du flupyradifurone est désormais à nouveau possible, à titre « dérogatoire » pour certaines cultures comme les noisettes, pommes ou betteraves. Mais les limitations apportées à cet usage ne changent pas le danger que représentent ces deux insecticides, dont la science a démontré toute la nocivité : en plus d'être extrêmement toxique pour des insectes comme les abeilles, l'acétimapride est suspecté d'être impliqué dans des maladies chroniques, ou encore dans le développement de cancers.
Le prétexte pour réintroduire ces substances toxiques ? Garantir la concurrence loyale entre agriculteurs. Puisque elles restent autorisées dans d'autres pays européens, leur interdiction en France désavantagerait les producteurs français. C'est donc la santé des travailleurs agricoles, celle des consommateurs et la protection de la biodiversité qui sont sacrifiées sur l'autel de la productivité et des profits de l'agro-business. La réintroduction de pesticides ne répond pourtant à aucune des difficultés réelles des petits exploitants, à l'origine de la colère qui s'est exprimée régulièrement ces dernières années : l'endettement des exploitations, leur dépendance à l'égard de la grande distribution, les prix imposés par les transformateurs. Au contraire, cette loi favorise le maintien d'un modèle d'agriculture capitaliste dans laquelle les profits sont captés par les producteurs d'intrants, les banques, les géants de l'agro-alimentaire et les grands exploitants.
La FNSEA s'est immédiatement félicitée, sans grande surprise, du vote des députés. La fédération collabore étroitement avec l'ensemble des gouvernements depuis des décennies : elle représente exclusivement les intérêts des grands producteurs et transformateurs, incarnés par son président Arnaud Rousseau, à la tête d'une exploitation céréalière de plusieurs centaines d'hectares et président du groupe agro-alimentaire Avril. Un monde sépare ces grands patrons de l'agro-business des petits éleveurs, maraîchers ou horticulteurs qui vivent souvent sous le seuil de pauvreté. Si la FNSEA essaie continuellement de se présenter comme la représentante de l'ensemble du monde agricole, en se plaçant à la tête des différentes mobilisations qui ont eu lieu depuis 2024, c'est bien pour canaliser et désamorcer la colère des petits producteurs en la déviant vers les « normes » ou les « écologistes ».
Mais cette loi d'urgence agricole n'entend pas se limiter à la réintroduction de pesticides. Elle poursuit aussi le chantier de privatisation de l'eau, que la loi Duplomb avait alimenté en facilitant la construction de méga-bassines. Une disposition de la nouvelle loi fixe à l'État l'objectif de doubler, d'ici à 2035, les volumes de stockage de l'eau destinés aux usages agricoles. Une commission technique consacrée aux usages agricoles devra être créée et sera présidée par un représentant des usagers économiques. Ce qui signifie que les organisations agricoles dominantes, à savoir la FNSEA, disposeront sans surprise du plus grand pouvoir d'intervention.
Au moment où une sécheresse alarmante frappe le territoire français, la loi traite ainsi la pénurie comme un problème d'insuffisance des infrastructures de stockage. Pourtant, ces infrastructures ne font qu'aggraver les conséquences de la sécheresse sur les territoires. L'eau stockée dans les méga-bassines doit en effet être pompée depuis les zones environnantes, conduisant à l'assèchement progressif des nappes phréatiques. Ce type de stockage conduit à l'évaporation d'une partie importante de l'eau stockée, là où son infiltration dans les sols aurait évité ces pertes. La nouvelle loi autorise même la construction de tels ouvrages en zones humides, où ils ont des effets dévastateurs sur les écosystèmes.
Comme les pesticides, cette mesure vient directement répondre aux intérêts des grands producteurs. Sur le papier, elle demande que l'accès aux volumes ne soit pas discriminatoire. Mais l'égalité juridique ne supprime pas les inégalités matérielles. Pour entrer dans un système collectif de prélèvement, il faut généralement disposer de terres irrigables, de réseaux, d'équipements, d'une capacité d'investissement et de cultures suffisamment rentables pour supporter les coûts : une impasse donc pour les petits exploitants qui doivent finalement choisir entre l'endettement ou la vente de leur exploitation. En somme, il ne s'agit ni plus ni moins que de privatiser une ressource commune pour la mettre au service de l'agriculture industrielle, au détriment des petits exploitants et des consommateurs.
Alors même , les épidémies animales à répétition, les incendies, les sécheresses, les pluies extrêmes et les inondations font simultanément chuter les rendements et augmenter les dépenses. Le changement climatique apparaît ainsi non comme une menace lointaine, mais comme une réalité matérielle qui désorganise déjà le travail agricole. Enfin, de nombreux agriculteurs contestent que les décisions soient prises loin de leurs conditions réelles de travail.
Malgré les divisions du camp gouvernemental, une loi votée grâce à la droite et l'extrême droite
La loi a été votée mardi avec une majorité de 296 voix pour et 224 contre. Face à l'impopularité de la réintroduction des deux pesticides qui s'était manifestée à travers la pétition, le camp gouvernemental s'est divisé. La ministre de la transition écologique Monique Barbut est allée jusqu'à présenter sa démission, bien qu'elle se soit finalement décidée à « poursuivre sa mission » à la demande d'Emmanuel Macron. Un témoignage de la fébrilité et des contradictions de la macronie, entre sa volonté de satisfaire les intérêts des lobbies agro-alimentaires, sans trop heurter la conscience écologique d'une partie de l'électorat du centre-gauche.
Le gros des voix ayant permis le passage de la loi UPSA est donc venu de la droite et de l'extrême droite : la totalité des députés des groupes du Rassemblement National et de l'UDR ont voté en faveur de la loi. Un soutien cohérent avec la rhétorique portée par Le Pen et Bardella d'être les véritables « porte-voix des campagnes », prétendument délaissées par les autres forces politiques. Mais le contenu de la loi démontre une fois de plus la compromission de l'extrême droite de Le Pen et Bardella avec les intérêts des grands patrons, agricoles en l'occurrence.
En plus d'avoir obtenu le soutien de la FNSEA, la loi a d'ailleurs été saluée par la Coordination rurale. Les dirigeants du second syndicat agricole et leurs sections locales sont souvent proches du Rassemblement national. S'il se présente comme une opposition à la FNSEA, sa logique politique est la même : mobiliser les petits agriculteurs au service des gros, en déviant la colère vers les normes européennes ou les forces politiques écologistes.
Construire la riposte contre l'agro-business
Si la FNSEA et la Coordination rurale ont souvent réussi à prendre la direction des mobilisations agricoles ces dernières années, tous les exploitants n'adhèrent pas à leur discours. Opposés à la loi d'urgence agricole, les petits producteurs de la Confédération paysanne dénoncent notamment une « victoire des lobbies au détriment de la santé, de l'environnement et du revenu des paysan·nes ». Ils rappellent que « cette loi ne répond à aucun des défis majeurs auxquels est confrontée l'agriculture ».
Au moment même où la canicule vient confronter les paysans avec les conséquences directes du réchauffement climatique, cette loi renforce le modèle capitaliste d'agriculture qui a participé au désastre écologique. Mais le retrait de la loi UPSA et l'interdiction des pesticides toxiques ne pourront pas suffire, au risque de créer une opposition artificielle entre les besoins des petits producteurs et la défense de l'environnement. Il faut en premier lieu garantir le revenu des petits exploitants, peinant souvent à finir le mois et incapables de se payer un vrai salaire. De plus, il faut impulser un financement public massif de la recherche, de la production et de la diffusion des alternatives. La recherche en matière d'agriculture ne peut rester dépendante des entreprises qui tirent leurs profits de la vente des produits qu'il faudrait remplacer.
À propos de l'eau, à rebours de la concurrence créée entre les petits exploitants et les usagers privés, il faut lutter contre l'accaparement de cette ressource par quelques patrons aux exploitations bénéficiaires et au financement public des ouvrages doivent être rendues publiques. Les grands ouvrages hydriques doivent être placés sous le contrôle des usagers et petits exploitants concernés, afin de créer une véritable démocratie de l'eau sur les territoires.
Les petits exploitants et les ouvriers agricoles sont les premières victimes d'un modèle d'agriculture capitaliste et écodidaire : ils subiront les conséquences de cette nouvelle loi dans leur santé et leurs conditions de travail. Et ceux-là même qui canalisent la colère agricole vers de faux ennemis, les grands patrons de l'agro-business, sont ceux qui profitent du système actuel. Ce sont les mêmes qui veulent soumettre l'ensemble des secteurs à leur logique du profit et contre lesquels luttent l'ensemble des travailleurs au quotidien. Pour cela, le mouvement ouvrier a une responsabilité à se lier avec les petits paysans et travailleurs agricoles : pour imposer ensemble une autre agriculture, non plus alignée sur les intérêts des groupes capitalistes, mais sur les besoins réels de la société.
Crédits photo : Wikimedia Commons.