Retour

Mise au pas de la jeunesse : l'interdiction de réseaux sociaux aux moins de 15 ans définitivement adoptée

Tue, 21 Jul 2026 20:16:39 CEST

Révolution Permanente

Ouvrir l'original

Adoptée définitivement par le Parlement sous couvert de protection de l'enfance ce mardi 21 juillet, l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans révèle le double discours d'un État qui prétend protéger la jeunesse tout en organisant sa mise au pas.

Ce soir, le Parlement a adopté définitivement l'interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Présentée comme une mesure de protection de la jeunesse face aux dérives du numérique, cette loi prétend répondre à la dégradation de la santé mentale des jeunes provoquée par les réseaux sociaux. Mais derrière ce consensus de façade, l'interdiction apparaît surtout comme une réponse autoritaire, liberticide et profondément hypocrite, qui vise à surveiller et à réprimer la jeunesse

Les députés et sénateurs ont définitivement adopté un texte prévoyant que « l'accès à un service de réseau social en ligne fourni par une plateforme en ligne est interdit aux mineurs de moins de 15 ans ». L'interdiction entrera en vigueur dès le 1er septembre 2026 pour les nouveaux comptes. Les comptes déjà existants devront être fermés au terme d'une période transitoire de quatre mois, soit au 1er janvier 2027, date à laquelle un système de vérification d'âge devra être pleinement mis en œuvre. Le texte comporte également un article interdisant les téléphones portables dans les lycées à compter de la rentrée de septembre 2026, comme c'est déjà le cas à l'école et au collège.

La France devient ainsi le deuxième pays à mettre en place une législation aussi restrictive après l'Australie, qui a interdit les réseaux sociaux aux moins de 16 ans début décembre.

Trop jeunes pour les réseaux sociaux, pas pour la propagande d'État

Si le cœur du discours gouvernemental repose sur une prétendue protection de l'enfance, cette posture se heurte à une énorme contradiction qui est celle de prétendre protéger les mineurs jusqu'à 15 ans, tout en organisant leur embrigadement militaire et sécuritaire dès l'école primaire.

Parce que oui : c'est à peine sortis de l'interdiction des réseaux sociaux que ces mêmes jeunes pourront être enrôlés dans le nouveau service militaire, stages dans les armées pour les élèves de seconde et cérémonies militaires annuelles à l'école inclus.

Et cette préparation idéologique en réalité commence bien plus tôt, puisque c'est dés le CM2 que l'Éducation nationale normalise une propagande guerrière à destination des enfants. À 10 ans, on serait donc assez mûr pour apprendre à « défendre la Nation », mais pas pour utiliser un réseau social.

Cette logique va jusqu'à l'acceptation assumée de la mort des jeunes à la guerre puisque comme l'a déclaré le général Mandon, il faudrait dans le même temps « accepter de perdre nos enfants », mais les protéger des réseaux sociaux.

Ce double discours se retrouve dans le parcours de figures macronistes comme Gabriel Attal, qui a fait de l'interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans un de ses combats, tout en défendant dans le même temps la possibilité de comparutions immédiates à partir de 15 ans : à 15 ans, on serait à peine prêt pour TikTok, mais bien assez pour la prison, ou encore pour être tué par la police dans les quartiers populaires.

Et c'est les mêmes responsables politiques qui prétendent protéger les jeunes en interdisant les réseaux sociaux qui organisent aussi méthodiquement la casse de l'école publique : fermetures de classes, déserts scolaires, établissements délabrés, pénurie de personnel, des dégradations frappant par ailleurs en premier lieu les quartiers populaires et les élèves en situation de handicap.

Protection des mineurs ou contrôle social généralisé ?

Alors il ne faut pas se faire d'illusion sur l'argument de la protection de l'enfance, qui n'est pas et ne sera jamais l'objectif des classes dominantes : en réalité, cette loi participe surtout d'une dynamique de contrôle social généralisé de la jeunesse, et, par ricochet, de l'ensemble de la population.

Parce qu'interdire l'accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans implique nécessairement de contrôler l'âge de tout le monde : comme l'avait déjà expliqué La Quadrature du Net à propos du projet de loi SREN, « il existe plusieurs manières de vérifier l'âge en ligne. La plupart sont relativement peu fiables et constitueraient de graves atteintes aux libertés fondamentales » : reconnaissance faciale, analyse de l'historique, carte bancaire, envoi de documents d'identité, la seule méthode réellement protectrice des libertés (l'auto déclaration) ayant d'ores et déjà été écartée.

La solution dite du « tiers de confiance », présentée comme un moindre mal, reste tout aussi dangereuse, puisque même si le site ne connaît pas l'identité réelle de l'utilisateur et que le tiers ne sait pas sur quel service il se connecte, ce système impose nécessairement de justifier de son identité à un moment donné. Comme le souligne La Quadrature du Net, « lorsque le législateur impose de vérifier l'âge des internautes, il empêche fatalement tout anonymat en ligne ».

La loi ne précise d'ailleurs pas quel dispositif devra être retenu et laisse aux plateformes le soin de mettre en place une ou plusieurs solutions de vérification d'âge. Parmi les outils déjà évoqués par les défenseurs de la réforme figurent FranceConnect, Docaposte ( qui s'appuie notamment sur les espaces numériques de travail des établissements scolaires ) ou encore l'application européenne de vérification d'âge présentée par la Commission européenne, qui permet de prouver son âge à partir d'un document d'identité. Des solutions privées reposant sur l'estimation de l'âge par intelligence artificielle à partir d'un selfie sont également envisagées.

Ce type de dispositif est déjà en place dans des États où Internet est étroitement contrôlé : en Chine, les restrictions imposées aux mineurs reposent sur une identification obligatoire liée à un document d'identité et à un numéro de téléphone, avec parfois la demande d'une photo d'identité.

Et en Australie, où une interdiction similaire vient d'entrer en vigueur, le gouvernement ne cache pas que cette politique encourage l'accumulation et l'exploitation massive de données personnelles par les plateformes.

Une interdiction autoritaire pour masquer l'abandon de la jeunesse

Comme le résume le titre d'une tribune parue dans Le Monde à l'occasion de l'examen de cette loi, « interdire ne prévient pas les préjudices des réseaux sociaux et met en danger nos données personnelles ». Les auteur·rices y décrivent « une mesure aveugle, au pire dangereuse, au mieux inefficace », qui « en ciblant les usages plutôt que les causes, fait peser la responsabilité sur les adolescents, leurs familles et les éducateurs, tout en protégeant le modèle économique prédateur des plateformes ».

Et c'est un bon résumé : parce que sans partager l'illusion selon laquelle une régulation juridique suffirait à contraindre durablement les grandes plateformes - le droit étant structurellement conçu pour préserver les intérêts des puissances économiques dominantes et assurer la reproduction du système capitaliste - un constat s'impose : l'interdiction ne sera jamais une solution, aucune politique prétendument protectrice ne pouvant fonctionner lorsqu'elle est imposée de manière autoritaire, sans les premier·es concerné·es.

Un constat partagé par le psychiatre Serge Tisseron, qui rappelait dans une autre tribune que « les défenseurs de l'interdiction semblent ignorer aussi que l'utilisation des réseaux sociaux ne se limite pas au scrolling. Ce sont pour beaucoup de jeunes des espaces de socialisation et d'information ».

Il soulignait aussi que « les enfants de milieu social favorisé bénéficieront d'alternatives payantes », tandis que pour les nombreux jeunes issus des classes populaires ou vivant dans des territoires sinistrés en matière d'accueil de la jeunesse « une interdiction brutale des réseaux risque d'aggraver leur isolement ».

Les chercheuses Rosa Maria Bortolotti et Sigolène Couchot-Schiex, spécialistes des usages numériques des jeunes, vont dans le même sens lorsqu'elles rappellent que « les jeunes des classes populaires ont accès à certains médias d'information grâce aux réseaux sociaux. Leur interdire l'accès, c'est d'une certaine manière leur interdire l'accès à ces informations ».

En effet : dans un contexte où l'espace public est profondément inadapté aux jeunes - et souvent même dangereux pour celles et ceux des quartiers populaires-, et où l'isolement forcé pendant le Covid dans des logements exigus et précaires a contribué à une explosion de la détresse psychique, imputer la solitude et le mal-être des jeunes aux seuls réseaux sociaux relève d'une béante stratégie de déresponsabilisation de l'Etat sur des violences qu'il produit lui-même.

Les réseaux sociaux : un miroir des violences sociales

Les violences en ligne et le cyberharcèlement constituent indéniablement un phénomène social de masse, même s'ils restent difficiles à quantifier en raison de leur caractère diffus et de leur banalisation. Mais il est impossible de comprendre ces violences indépendamment des rapports sociaux qui traversent l'ensemble de la société.

Les réseaux constituent un lieu de cristallisation de violences déjà existantes - sexistes, racistes, validistes, harcèlement sexuel et moral, …- qui s'y expriment avec d'autant plus de brutalité qu'elles peuvent être renforcées par des dynamiques d'anonymat et les logiques algorithmiques des plateformes. Mais comme le souligne la chercheuse Sigolène Couchot-Schiex, cette focalisation sur le numérique relève souvent d'« un prisme adulto-centré », ses travaux montrant que « les violences subies par les jeunes ont d'abord lieu à l'intérieur des réseaux réels, dans les écoles notamment, et ensuite, ça se poursuit sur les réseaux sociaux, de manière moindre ».

Sans nier les risques graves pour la santé mentale liés à une utilisation compulsive des réseaux sociaux - notamment par des algorithmes favorisant des contenus idéalisant la dépression, l'automutilation ou le suicide-, ni l'ampleur du (cyber)harcèlement scolaire (37 % des jeunes de 6 à 18 ans déclarent en avoir été victimes selon e-Enfance, dont 71 % au sein même de leur établissement scolaire), ces phénomènes s'inscrivent dans une crise plus large : les premiers résultats de l'enquête Mentalo indiquent par exemple que plus d'un tiers des jeunes présentent des signes de détresse psychologique anxio-dépressive modérée à sévère.

Dans le même temps, les moyens de prise en charge ne cessent de s'effondrer : le nombre de postes ouverts aux concours de PsyEN est passé de 125 en 2017 à 80 en 2026, sans que tous soient pourvus, faute de conditions de travail acceptables, et le budget 2026 prévoit la suppression de plus de 4 000 postes d'enseignant·es et de 3 000 postes d'AED, tandis que la dégradation de l'hôpital public et la casse des services publiques en général aggravent encore la situation des jeunes.

Dans ce contexte, choisir une stratégie de contrôle ne peut que viser plus de répression : elles n'assureront ni prévention, ni détection, ni accompagnement des dangers liés aux réseaux sociaux, et ne permettront aucune transformation durable des comportements. Comme le résume la chercheuse Rosa Maria Bortolotti, « si on veut que les jeunes soient heureux dans les espaces numériques, il faut leur donner les moyens d'être heureux dans la vie physique ».

En somme, il n'y a rien à attendre d'un État qui prétend protéger la jeunesse tout en mettant à la rue des mineur·es isolé·es, en enfermant et attachant des enfants en psychiatrie, en réprimant les jeunes des quartiers populaires ou en s'attaquant à l'existence même des mineur·es trans.

Face à cette situation, l'urgence n'est pas d'interdire, mais de porter des revendications qui s'attaquent aux causes structurelles de la mise en danger des mineur·es, ce qui suppose de s'opposer frontalement aux budgets d'austérité imposés par le gouvernement, d'exiger des embauches massives de personnels médico-sociaux, d'enseignant·es, d'AED et d'AESH dans les écoles, ainsi que de revendications matérielles d'urgence pour les familles : logement digne, salaires décents pour toutes et tous, pour offrir des conditions de vie permettant réellement aux jeunes de se construire et de se protéger face aux violences, tant dans la réalité physique que virtuelle.

/ / / / / / /