Les Malouines, l'anti-impérialisme et le marxisme : une réponse à Bhaskar Sunkara de Jacobin
Fri, 17 Jul 2026 16:34:05 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLa victoire de l'Argentine contre l'Angleterre, son écho avec celle de 1986, et la dénonciation par certains joueurs de la présence coloniale britannique aux Malouines a suscité le débat à l'international. Réponse à Bhaskar Sunkara, rédacteur en chef de la revue Jacobin.

La Coupe du monde a été marquée par un bashing contre l'équipe d'Argentine, en lien avec l'alignement de Javier Milei sur les États-Unis et Israël, les chants racistes entendus lors des célébrations de 2022, mais aussi des scènes montées en épingle sur les réseaux sociaux pour masquer le soutien massif à la Palestine dans ce pays. Ces éléments conduisent certains à développer des arguments totalement adaptés à l'impérialisme, en niant le caractère semi-colonial de l'Argentine, mais aussi en récusant certaines revendications historiques du pays. La polémique autour des Malouines se situe dans ce cadre, et pose une question stratégique : comment analyser et se positionner dans un conflit opposant une nation dominée à une puissance impérialiste ? La réponse apportée à cette question engage bien davantage que le football.
Article initialement publié dans La Izquierda Diario, journal de l'organisation soeur de Révolution Permanente en Argentine.
La polémique qui a suscité la réponse suivante naît d'un message publié par Bhaskar Sunkara, à l'occasion du match entre l'Argentine et l'Angleterre. Fondateur de la revue américaine de gauche Jacobin et figure influente des Democratic Socialists of America (DSA), Sunkara a critiqué l'utilisation du drapeau des Malouines, en rappelant que cette revendication avait été instrumentalisée par la dictature militaire argentine lors de la guerre de 1982. « Ceci était l'étendard d'une dictature militaire qui a assassiné des milliers de gauchistes et a tenté de sauver son régime en voie d'effondrement par un irrédentisme chauvin » a-t-il écrit.
This was the banner of a military dictatorship that murdered thousands of leftists and tried to salvage its collapsing rule through chauvinist irredentism. pic.twitter.com/a767ZVCdXT
— Bhaskar Sunkara (@sunraysunray) July 15, 2026
La revendication sur les Malouines n'est pas née avec la dictature
L'un des principaux problèmes du commentaire de Bhaskar Sunkara est qu'il réduit la question des Malouines à l'usage politique qu'en a fait la dictature militaire en 1982 : « C'était le drapeau d'une dictature militaire »
Cette identification ne résiste pas à l'analyse historique. La revendication argentine sur les îles n'est née ni avec la dictature, ni avec Galtieri (un des principaux dirigeants de la dictature militaire argentine, 1976-1983, au pouvoir lors de la guerre des Malouines), ni même au XXᵉ siècle. Elle renvoie à un conflit colonial qui remonte à l'occupation britannique des îles en 1833, lorsque la Couronne britannique expulsa les autorités des Provinces-Unies du Río de la Plata, qui exerçaient alors les fonctions gouvernementales sur l'archipel.
Depuis lors, l'occupation britannique des îles représente, ni plus ni moins, le maintien d'une enclave coloniale au sein d'un pays dépendant. La Grande-Bretagne fut la principale puissance impériale exerçant son influence sur l'Argentine pendant la seconde moitié du XIXᵉ siècle et une grande partie du XXᵉ. Si le pays conserva son indépendance politique formelle après s'être affranchi de la Couronne espagnole en 1816, son économie se trouva progressivement subordonnée au capitalisme britannique : chemins de fer, ports, abattoirs frigorifiques, banques et une large part du commerce extérieur furent dominés par des capitaux anglais.
L'occupation des îles Malouines a ainsi fonctionné — et continue de fonctionner — comme un rappel permanent : les relations entre l'Argentine et l'Angleterre (ou d'autres grandes puissances) n'ont jamais été, et ne seront jamais, celles de deux nations échangeant librement sur un marché mondial neutre, comme l'affirment les partisans du libre-échange tels que Javier Milei. Il s'agit de la relation entre une nation dominante et une nation dominée.
Il n'est donc pas surprenant qu'un gouvernement aussi étroitement aligné sur les États-Unis que celui de Javier Milei cherche à vider de son contenu la revendication de souveraineté sur les Malouines. Milei n'a pas seulement rendu hommage à plusieurs reprises à Margaret Thatcher : son gouvernement a également accepté sans résistance l'interdiction imposée par la FIFA de toute référence aux îles lors du match contre l'Angleterre.
La position du marxisme et de la gauche
Il est vrai que la dictature de 1976-1983 s'est approprié cette cause nationale préexistante — en lançant une aventure militaire — afin de tenter de retrouver une légitimité perdue au cœur d'une profonde crise économique, sociale et politique. La junte militaire était pourtant très éloignée de tout projet anti-impérialiste. Depuis 1976, elle avait construit une alliance étroite avec les États-Unis, appliqué un programme économique favorable au grand capital international et participé activement à la stratégie contre-insurrectionnelle promue par Washington en Amérique latine.
Selon plusieurs témoignages et documents publiés par la suite, Galtieri pensait que les priorités stratégiques des États-Unis dans le contexte de la guerre froide conduiraient l'administration Reagan à jouer un rôle de médiateur favorable à l'Argentine, voire à la soutenir face au Royaume-Uni.
Il se produisit exactement l'inverse.
Lorsque le conflit opposa une nation dépendante à une puissance impérialiste comme la Grande-Bretagne, Washington fit bloc avec Londres. Reagan apporta un soutien diplomatique, militaire et en matière de renseignement à Margaret Thatcher, confirmant que la solidarité entre grandes puissances l'emporte toujours sur les alliances de circonstance conclues avec des gouvernements périphériques. La guerre des Malouines constitua ainsi une nouvelle démonstration des limites de toute illusion dans un « impérialisme ami ».
Tout cela est essentiel pour comprendre qu'une instrumentalisation opportuniste de la cause des Malouines n'en modifie pas la portée historique. Accepter le raisonnement de Sunkara reviendrait à considérer que toute cause utilisée par un régime réactionnaire se trouve définitivement discréditée.
Le marxisme ne peut raisonner de cette manière.
Les classes dominantes s'approprient fréquemment des revendications populaires à leurs propres fins ; cela ne supprime ni leur contenu objectif, ni ne détermine quelle doit être la position de la gauche à leur égard.
Trotsky écrivait en 1938 que si l'Angleterre entrait en guerre contre le Brésil de Getúlio Vargas — un régime qu'il qualifiait alors de « semi-fasciste » — les révolutionnaires devraient se placer militairement du côté du Brésil et contre la Grande-Bretagne « démocratique ». Non parce que Vargas représentait alors des intérêts progressistes, mais parce qu'une défaite de l'impérialisme britannique affaiblirait la principale puissance coloniale et ouvrirait de meilleures conditions pour la lutte révolutionnaire dans les deux pays.
Ce même critère pourrait aujourd'hui être appliqué à l'analyse des agressions impérialistes subies par l'Iran. Réduire ce type de conflit à une opposition entre démocratie et dictature reviendrait, avertissait Trotsky, à avoir « la tête vide ».
Une analyse socialiste des guerres, du point de vue de la classe ouvrière, doit partir non pas de la nature des régimes politiques en présence, mais de la place qu'occupent les États concernés dans le système impérialiste mondial.
La Grande-Bretagne était — et demeure — une puissance impérialiste qui maintient depuis 1833 une enclave coloniale dans l'Atlantique Sud, parmi d'autres possessions. L'Argentine, à l'inverse, est un pays dépendant, dont la bourgeoisie n'a jamais achevé les tâches de libération nationale face aux grandes puissances et qui enfonce aujourd'hui davantage encore le pays dans la dépendance vis-à-vis d'institutions comme le FMI ou de milliardaires tels que Peter Thiel, entrepreneur et investisseur américain cofondateur de PayPal.
Pendant la guerre des Malouines, des organisations trotskystes comme le Parti socialiste des travailleurs (PST) défendirent une position d'indépendance politique vis-à-vis de la junte militaire. Elles dénonçaient simultanément le caractère criminel du régime, sa politique qui empêchait de remporter la guerre, tout en défendant la défaite de l'impérialisme britannique. Leur mot d'ordre n'était pas « soutenir Galtieri », mais « contre la dictature et contre l'impérialisme ».
Selon cette analyse, une politique révolutionnaire pour gagner la guerre aurait notamment impliqué d'appeler à la mobilisation internationale de la classe ouvrière contre la Grande-Bretagne et d'exproprier l'ensemble des intérêts britanniques en Argentine — ce que la dictature ne fit évidemment jamais.
Une question stratégique pour la lutte des classes
Pourquoi cette question est-elle fondamentale pour le développement de la lutte des classes, dans chaque pays comme à l'échelle internationale ?
Pour Lénine et la IIIᵉ Internationale — dont nous partageons les positions — la lutte des classes ne se déroule jamais dans un espace abstrait. Elle se développe dans un monde organisé hiérarchiquement par l'impérialisme, où une poignée d'États concentrent le pouvoir économique, militaire et financier tandis que des dizaines de nations demeurent soumises à diverses formes de dépendance. Cette structure conditionne à la fois l'exploitation de la classe ouvrière dans les pays dominés et les possibilités mêmes de la révolution internationale.
Cette position rompait avec une conception ancienne de la IIᵉ Internationale — que Sunkara reproduit— qui considérait que la seule contradiction véritablement décisive est celle qui oppose les travailleurs et les capitalistes à l'intérieur de chaque pays.
Lénine répondit que cette vision faisait abstraction d'un fait essentiel : le capitalisme était entré dans sa phase impérialiste, et l'oppression des nations était devenue un mécanisme central de reproduction du système.
L'histoire est connue : rompant avec l'internationalisme, les principaux partis de la IIᵉ Internationale votèrent les crédits de guerre au début du carnage impérialiste de la Première Guerre mondiale.
Par conséquent, la lutte des classes et la lutte contre l'oppression nationale ne constituent pas deux processus parallèles, mais deux dimensions d'une même stratégie révolutionnaire.
Dans cette perspective, la victoire britannique de 1982 ne représenta pas seulement la défaite de la dictature argentine ; elle constitua également une victoire stratégique de l'impérialisme. Elle renforça le gouvernement de Margaret Thatcher, consolida l'offensive néolibérale et marqua un recul pour le mouvement ouvrier à l'échelle internationale.
La réaction de Sunkara ne constitue pas une nouveauté historique. Durant la guerre de 1982, une grande partie de la gauche britannique fut incapable de rompre avec la pression idéologique exercée par « son propre » impérialisme. Le Parti travailliste soutint ouvertement l'expédition militaire de Thatcher ; d'autres courants adoptèrent une position pacifiste ou une neutralité jugée illusoire entre la puissance impérialiste et l'Argentine.
Même des organisations trotskystes comme Militant nièrent le caractère semi-colonial de l'Argentine et refusèrent de défendre une nation dominée face à l'impérialisme.
Le renforcement politique de Thatcher permit ensuite de lancer, deux ans plus tard, son offensive contre le Syndicat national des mineurs (NUM) lors de la grande grève de 1984-1985, une défaite qui constitua un tournant majeur dans le démantèlement du pouvoir du mouvement ouvrier britannique et dans la consolidation du néolibéralisme. Les erreurs ont un prix.
« Les moutons et les cousins »
Enfin, Sunkara demande : « Pourquoi ne pas laisser les habitants des îles s'occuper de leurs moutons, épouser leurs cousins, et concentrer la lutte contre les capitalistes ? »
Nous avons déjà statué plus haut sur le lien entre la question des Malouines et la lutte contre le capitalisme. Maintenant nous demandons : Sunkara croit-il réellement que le Royaume-Uni maintient depuis près de deux siècles une colonie située à 13 000 kilomètres de Londres par simple solidarité envers ses habitants ?
Les Malouines constituent, selon eux, une enclave stratégique : elles abritent une importante base militaire, permettent de projeter de la puissance sur l'Atlantique Sud et l'Antarctique, tout en assurant le contrôle de ressources halieutiques considérables, de potentielles réserves d'hydrocarbures et de routes maritimes.
Réduire le conflit à une caricature faite de « moutons et de cousins » revient, selon nous, à invisibiliser précisément ce que le marxisme place au cœur de son analyse : les rapports de pouvoir, de domination et les intérêts matériels qui fondent l'impérialisme. Cette caricature du conflit sert très clairement les intérêts impérialistes britanniques.
L'origine du problème
La réaction de Sunkara n'est pas une erreur isolée. Elle exprime une tension qui traverse depuis plusieurs années une partie de la nouvelle gauche américaine : la difficulté à faire de l'anti-impérialisme un véritable critère stratégique d'analyse.
Le résultat est un déplacement du problème : la relation entre une puissance impérialiste et une nation dominée se trouve réduite à une opposition entre démocratie et dictature.
Ce même problème, déjà souligné dans plusieurs articles de Left Voice — organisation américaine proche du PTS argentin — réapparaît, selon eux, dans les réactions de Bhaskar Sunkara. Celui-ci reproduirait ainsi une erreur historique d'une partie de la gauche des puissances impérialistes : regarder le monde depuis le point de vue de son propre État.
Au fond, concluent les auteurs, le débat ne porte pas sur une célébration footballistique, ni sur un drapeau brandi pendant quelques secondes. Ce qui est en jeu, c'est la volonté de faire du sport un espace politiquement aseptisé, où les revendications des peuples opprimés sont considérées comme des « provocations », tandis que les rapports de force qui structurent l'ordre mondial demeurent invisibles.
Il n'est pas anodin que ce soit précisément la FIFA qui cherche à fixer cette frontière en interdisant par avance toute référence aux Malouines. Une institution étroitement liée aux grands sponsors, aux gouvernements et aux organisations internationales peut difficilement accepter que l'un des plus grands événements sportifs de la planète devienne une tribune contestant l'existence d'une enclave coloniale toujours présente.
Mais la vérité trouve toujours des failles pour se frayer un chemin, qu'il s'agisse du sélectionneur égyptien prenant publiquement la défense des enfants palestiniens ou des joueurs argentins brandissant leur drapeau en faveur des îles Malouines.
La neutralité revendiquée par la FIFA ne consiste pas à exclure la politique du football ; elle consiste à exclure les expressions politiques qui dérangent l'ordre établi ainsi que Bhaskar Sunkara.
Lire aussi : Argentine, capitale mondiale du racisme ?
Lire aussi : Argentine, capitale mondiale du racisme ?