Les soignants à l'épreuve de la canicule : entre système D et scènes d'horreurs
Thu, 16 Jul 2026 20:03:58 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalAlors qu'une nouvelle vague de chaleur s'abat sur la France, le secteur de la santé, en crise depuis des décennies, vit un véritable cauchemar. Plusieurs témoignages nous racontent l'enfer vécu par les patients et les travailleurs de la santé, ainsi que la gestion criminelle mise en œuvre par les directions d'hôpitaux, relais directs de l'État.

*Les prénoms ont été changés pour préserver l'anonymat des témoignages.
La canicule qui s'abat sur l'Europe depuis juin laisse derrière elle un bilan humain et social particulièrement lourd. Entre le 22 et le 28 juin, Santé publique France a ainsi recensé au moins 2 025 décès supplémentaires dus à la canicule.
Ce chiffre, déjà alarmant, reste toutefois largement sous-évalué selon des experts, comme le climatologue Christopher Callahan, qui estime la surmortalité réelle à près de 5 000 décès sur cette seule semaine.
Parmi les victimes, on retrouve surtout des personnes âgées isolées, des malades chroniques et des personnes en situation de handicap.
Le désastre s'est également manifesté par une centaine de noyades de jeunes cherchant désespérément à se rafraîchir, ainsi que par des incendies ravageurs.
Un quotidien entre « Système D » et scènes d'horreur : le récit des soignants
Les témoignages du terrain décrivent une réalité insoutenable où la chaleur transforme nos lieux de soin en de véritables fournaises.
Il y a quelques jours, un étudiant infirmier rapportait dans nos colonnes que la température dans les chambres atteignait régulièrement 35 °C.
Dans de telles conditions, les soignants sont contraints de pratiquer une forme de « tri » par manque de moyens : faute de brumisateurs en nombre suffisant, ils doivent choisir quels patients, parmi les plus fragiles, en bénéficieront : « Presque tous les patients présentent une élévation de leur température. Mais nous sommes souvent incapables de déterminer si elle est due à la chaleur insupportable dans les chambres, au début d'une infection ou à une mauvaise réaction à un traitement ».
Une autre soignante du Havre dénonce : « Le problème aussi c'est la difficulté d'avoir des lits d'hospitalisation, cela augmente le temps passé aux urgences. On se sentait désarmé. Malgré la présence de spray, de bouteilles ou d'une organisation de renforts de soignants, du personnel ayant des contrats à temps partiel […] C'était dur. On n'était pas préparé à cette canicule ».
Les urgences, elles, sont débordées. À l'AP-HP, le nombre de passages a augmenté d'environ 50 %. Les malaises, les altérations de l'état général, les déshydratations et les hyperthermies remplissent les boxes et les lits.
Pour faire face, les équipes sont contraintes de remplir au maximum des services déjà en sous-effectif, tout en cherchant à libérer des lits le plus rapidement possible : pousser les patients vers la sortie et réadmettre aussitôt les suivants. En sous-effectif chronique, les soignants vont jusqu'à mouiller leur tenue de service afin d'éviter les malaises liés à la chaleur. Le manque de personnel oblige même le recours systématique aux perfusions.
Au Havre, les médecins font le même constat d'une surcharge généralisée : « Les gardes sont beaucoup plus dures, on n'arrive pas à prendre de pause et c'est anxiogène. Pourtant, on sait que la canicule aura lieu chaque année ».
Dans certains services spécialisés, la situation est digne d'un véritable film d'horreur. Dans un service d'oncologie, une secrétaire témoigne d'une situation particulièrement macabre : des patients sous radiothérapie, dont certains présentent des lésions ouvertes, sont hospitalisés dans des chambres où la température atteint 38 °C, sans climatisation. Dans ces conditions, les odeurs de putréfaction deviennent perceptibles dans tout l'étage.
Ce constat olfactif n'est pas un cas isolé. En une semaine, un centre accueillant des publics vulnérables, dont des personnes souffrant de troubles d'addiction, a enregistré 6 décès (contre 1 tous les 6 mois en temps normal) dont certains dans les chambres du centre. Un patient ne pouvait même plus aérer son logement à cause de l'odeur du corps de son voisin laissé plusieurs jours à domicile, faute de place dans les morgues.
Le manque de moyens se niche dans les détails les plus absurdes. Mathilde* témoigne qu'en milieu éducatif ou de soin, les enfants n'ont aucun ventilateur et doivent se contenter de batailles d'eau avec des saladiers. Plus aberrant encore, la rigidité administrative impose des menus inadaptés, comme une tartiflette servie par 40 °C, car la cuisine centrale ne peut déroger aux contrats préétablis.
A l'hôpital Necker, les infirmières, déjà épuisées par des semaines de 58 heures, font face à des burn-out en série. Travaillant en nage sous leurs blouses dans des locaux non climatisés, faisant parfois elles-mêmes des malaises, celles-ci se sont mises en grève pour leurs conditions de travail et de prise en charge des patients.
La réponse de l'Etat : entre mépris et gestion comptable
Cette situation n'est pas une fatalité climatique, mais le résultat de choix politiques et d'une gestion consciente de nos dirigeants.
Le déclenchement du plan ORSAN 3 par l'État, imposant le rappel de soignants épuisés et la mobilisation d'étudiants non formés, ainsi que la déprogrammation des soins non urgents, illustrent cette impréparation criminelle qui n'est pas sans rappeler la crise du COVID.
Les directions des hôpitaux, quant à elles, font peser avec un zèle sans faille le poids de la crise sur les soignants et les usagers.
Sophie*, psychomotricienne, exprime sa colère face à des supérieurs irresponsables : « Si nous choisissons de maintenir nos rendez-vous et de demander aux familles d'effectuer parfois plus d'une heure de trajet en transports en pour se rendre au CMPP ; en cas de malaise, d'incident durant le trajet ou d'hyperthermie, cette décision relève de la responsabilité du ou de la professionnel de santé. À l'inverse, si on préfère annuler ces rendez-vous, mais qu'une diminution du nombre d'actes est constatée dans le rapport annuel d'activité, alors il sera facile de faire retomber la responsabilité sur nous. »
Derrière cette autonomie illusoire, la priorité reste la rentabilité. On impose des consultations en visio totalement inadaptées à des spécialités comme la psychomotricité ou pour des patients autistes.
Ce choix de l'État traduit une priorité claire : préserver la rentabilité et perturber le moins possible l'activité économique, en attendant que la crise passe. De la distribution de quelques brumisateurs à la mobilisation des étudiants en soins infirmiers, les mesures mises en œuvre par les directions ne visent qu'à maintenir le système à flot sans avoir à ralentir l'activité économique du pays. Une situation inacceptable, face à laquelle nous n'oublierons pas le rôle sinistre joué par nos dirigeant. Ils sont responsables de chaque burn out, de chaque malaise, de chaque mort au travail ou de noyade durant cette canicule !
Pour une réponse ouvrière à la crise : reprendre le contrôle du soin
Face à la multiplication des crises, où la canicule se combine à la destruction méthodique des acquis de notre classe en matière de santé, par des politiques néolibérales menées depuis des décennies, il est impératif que les travailleurs de la santé imposent leurs propres solutions. On ne peut attendre des responsables du délabrement de l'hôpital qu'ils apportent des solutions à cette crise et à celles à venir. L'urgence exige de sortir de la logique de profit qui régit l'hôpital. Il revient aux travailleurs, avec les usagers, de prendre le contrôle des protocoles de soin. Ce sont les soignants, et non les directions, qui doivent décider de l'organisation des soins et des rythmes de travail pour garantir la sécurité des patients et des collègues.
Cela implique une réduction du temps de travail lors des pics de chaleur, rendue possible par des embauches massives et immédiates. Finalement, un plan d'investissement massif dans le bâti, pour climatiser et isoler durablement les services, reste le préalable indispensable à de bonnes prises en charge des patients.
Comme le souligne le mouvement à Necker, seule la mobilisation collective permettra d'arracher ces moyens. La lutte pour la santé est indissociable d'une lutte plus large contre le mode de production capitaliste qui exploite l'environnement et détruit nos services publics. Les travailleurs ont la force d'imposer un programme d'urgence où la vie et la dignité humaine passent enfin avant la rentabilité financière.