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« Deux semaines, six morts » : un médecin en Centre Médico-Psychologique témoigne de la canicule

Tue, 14 Jul 2026 20:49:53 CEST

Révolution Permanente

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Alors que la nouvelle vague de canicule s'allonge, nous partageons le témoignage d'un médecin en Centre Médico-Psychologique (CMP) et Centres de Soin, d'Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA), qui accompagne des patients confrontés à la violence sociale et à l'inégalité face au climat.

Je suis médecin en CMP et CSAPA, centre de consultation psychiatrique et addictologique du service public, un lieu où on apprend très vite qu'une grande partie de notre travail consistera à soulager les maux découlant des politiques austéritaires et répressives de l'Etat.

On apprend très vite à prescrire un antidépresseur pour le patient migrant souffrant d'un état de stress post-traumatique à cause d'un parcours d'exil de plus en plus violent, résultat d'années de « renforcement des frontières » toujours plus meurtrier.

On apprend à lui prescrire un anxiolytique d'appoint pour gérer les insomnies, les crises d'angoisse et les idées suicidaires liées à des situations de stress, si nombreuses dans une situation comme la sienne du fait de la grande vulnérabilité dans laquelle le plonge sa situation administrative, marquée par des années de politiques toujours plus répressives en terme d'accès au droit des étrangers : exploitation professionnelle sur des métiers essentiels mais invisibilisés pour un salaire de misère en faisant miroiter à la fin des fiches de paie qu'on ne leur fournira jamais ; salaire qui sera versé sur le compte bancaire d'un tiers qui prélèvera au passage une commission pouvant aller jusqu'au quart du salaire ; logé par des marchands de sommeil loin de leur lieu de travail avec le risque quotidien de se faire arrêter en allant au travail, sauf si un « parrain » bienveillant, mais vis-à-vis duquel se crée une relation de dépendance, lui paye son abonnement ; violences policières ; retards de renouvellement de l'Mide médicale d'Etat entraînant des ruptures dans son traitement avec des risques bien sûr pour sa santé, mais aussi pour son travail car le moindre jour loupé peut conduire à le perdre. Et évidemment, les multiples demandes de titres de séjour déboutés même quand toutes les cases donnant accès à ce droit sont cochées.

Alors quand on a vécu toutes ces souffrances, ces trahisons et qu'on a subi toutes ces injustices, il y a de quoi devenir méfiant, renfermé, avoir l'impression d'être jugé, toujours négativement, même quand on prend le métro. Alors on évite de prendre le métro, on ne va plus au travail et on s'isole pour ne pas risquer de s'énerver même en ayant toute la légitimité de le faire.

A ce moment-là du suivi, en tant que médecin, on apprend qu'il est sans doute préférable d'ajouter au traitement de fond un neuroleptique pour éviter que la situation ne s'aggrave et que le patient ne se désinsère davantage.

Et pour ces trois molécules, l'antidépresseur, le neuroleptique, l'anxiolytique d'appoint, on apprend à augmenter progressivement les doses au fur et à mesure de la dégradation de sa situation sociale et de l'augmentation proportionnelle de son désespoir. Mais jusqu'où ?

On apprend donc rapidement à soigner les patients pour des blessures induites par la société elle-même. Et pour éviter l'escalade thérapeutique, qui ajouterait à la violence de ces injustices un risque d'effets indésirables, on apprend à hiérarchiser les situations qui nécessitent ou non une prescription médicamenteuse.

La souffrance, réduite à sa plus simple fonction, celle d'un symptôme dont le degré d'intensité sert d'indicateur pour ajuster les prises en charge, fait alors l'objet d'échanges presque banalisés avec les patients. L'enjeu est de définir un seuil de tolérance en deçà duquel on juge que la souffrance reste « tolérable » et ne nécessite pas le recours immédiat à une médication mais plutôt du soutien, de la disponibilité (quand le temps le permet) et des soins qui s'inscrivent dans un temps plus long comme la psychothérapie, conjointement à l'accompagnement socio administratif.

Ces souffrances « tolérables » que la société induit, c'est celles des petites violences du quotidien comme une remarque désobligeante, un regard de travers, une mise à l'écart, un refus d'accès à un droit, mais parfois aussi des insultes, de la violence physique, le niveau de tolérance de chacun augmentant souvent avec le temps, parce qu'il vaut mieux parfois fermer les yeux, faire preuve de « résilience », apprendre à vivre avec, que de prendre le risque de voir sa situation s'aggraver, jusqu'à un certain point de rupture…

Ces situations de violence résultent de la différence de traitement et de valeurs accordés à chacun en fonction de leur genre, orientation sexuelle, religion, origine, maladie psychique… et sont le fruit des représentations véhiculées dans les médias et de décisions politiques discriminatoires et stigmatisantes. Elles concernent tous mes patients et ne font qu'aggraver l'évolution du trouble pour lequel ils sont venus. Et quand la souffrance dépasse ce seuil, a cause de l'accumulation ou la persistance de violences initialement « tolérables » ou du fait d'événements plus violents encore, alors le recours à un médicament semble indispensable pour aider le patient « à tenir » et à ne pas s'effondrer trop vite en espérant que la situation sociale à l'origine de sa souffrance trouve une solution entre temps.

Ce profond sentiment d'impuissance, d'absurdité, et de normalisation de la souffrance et de la violence, malgré les outils thérapeutiques, essentiellement médicamenteux, que j'ai à disposition, est partagé. Mes collègues infirmières, psychologues, assistantes sociales, éducateurs, avec leurs outils à eux, me rapportent le même vécu.

Puis j'ai été confronté récemment à une nouvelle forme d'injustice, l'inégalité face au climat, qui en deux semaines a fait de lourds dégâts sans nous laisser le temps de pouvoir assurer cette fonction soignante auprès de nos patients, nous renvoyant à un profond sentiment d'effroi et d'impuissance.

Je pensais avoir tout vu, tout prescrit, dans toutes les doses possibles, je pensais pouvoir accompagner et soutenir mes patients dans toutes les épreuves que les injustices sociales mettraient sur leur chemin et deux semaines de canicule m'ont permis de me rendre compte que non.

De me rendre compte que quelques degrés de plus quelques mois trop tôt ont suffi à créer une hécatombe dans les services où je travaille parce qu'on ne nous a pas alerté et parce qu'on n'était pas préparés dans un contexte social déjà beaucoup trop dégradé.

En deux semaines, deux de mes patients sont morts, quand d'habitude on apprend le décès d'un patient une fois tous les six mois. Six patients sont décédés sur mon secteur de psychiatrie. Deux autres encore ont vu leurs voisins dans des conditions similaires décéder, leur corps laissé dans le logement faute de place dans les morgues, rendant impossible à mes patients de rafraîchir leur logement le soir du fait des odeurs de putréfaction.

Ça m'a fait un rappel violent du fait que la vie de certains tient vraiment à peu de choses, surtout les plus vulnérables du fait de leur situation sociale, administrative et de santé, que cette situation est la conséquence directe des politiques austéritaires et répressives des dernières années, que ces choix politiques reflètent la valeur qu'on accorde à ces vies et qu'ils s'opposent en tout point aux principes éthiques qui m'ont conduit vers un métier de soin.

Ça pèse donc sur le moral et sur le sens qu'on accorde à sa profession, avec l'impression de devoir colmater les brèches créées par l'Etat et de servir de vernis social pour détourner le regard de ces politiques austéritaires et répressives de plus en plus dures.

Concernant cet épisode, aucune vraie campagne d'information pour prévenir les risques liés à la canicule n'a été faite et relayée par les médias, le seul focus se portant sur les jeunes qui cherchaient des points d'eau pour se rafraîchir en les présentant comme des hors-la-loi. Et le peu de sensibilisation faite a été brouillée par le message contradictoire de maintenir tout le monde dans leur activité professionnelle.

Si nous avions été alertés plus tôt de la gravité de la situation climatique à venir, nous aurions au moins pu transmettre les informations nécessaires et adaptées aux situations spécifiques de nos patients pour prévenir les coups de chaud, qui ont conduits pour certains à leur décès. Nous aurions pu essayer de leur fournir des ventilateurs pour ceux n'ayant pas les moyens de s'en procurer. Et nous aurions pu nous organiser pour les recevoir dans des conditions « soignantes ».

Alors que deux nouvelles semaines de canicules arrivent, quatre pièces, dont une pour des soins physiques, n'ont toujours pas de ventilateurs, nous n'avons même pas un seul climatiseur ni des couvertures de survie, les consultations dans certains bureaux sans ventilateurs se font donc porte ouverte, pour prévenir les malaises mais au détriment du secret médical. Nous venons tout juste de recevoir des bouteilles d'eau à donner aux patients, et nous venons à peine de trouver le temps de nous réunir pour formaliser les modalités d'exercice en introduisant de la téléconsultation et du télétravail pour limiter les déplacements dans ces conditions.

La direction commence visiblement à prendre en considération la gravité de la situation pour nos patients : tous les jours nous devons désormais faire un reporting du nombre de cas de malaise, coup de chaud et décès dans le service et les faire remonter à la direction.

Mais c'est une réponse bien trop tardive, bien insuffisante, qui ne servira qu'à sortir des statistiques froides à distance de la crise.

Il serait temps de se pencher sérieusement sur les conditions de vie de nos patients, logés dans des logements insalubres et mal isolés, manquant de moyens pour avoir parfois même un ventilateur, isolés chez eux sans qu'on puisse prendre de leurs nouvelles suffisamment régulièrement par manque de temps soignant.

Il faut un système de santé sous contrôle des soignants et des usagers, pas d'une direction déconnectée du terrain, qui ne réfléchit que selon une logique gestionnaire. Devoir batailler pour des ventilateurs dans un lieu de soins en pleine canicule, en apprenant le jour même que le gouvernement, qui paye des portes avions à 10 milliards d'euros, annonce une nouvelle coupe budgétaire de 1 milliard d'euros pour la sécurité sociale, ce n'est pas normal. C'est nous, usagers et soignants, qui savons quels sont nos besoins car c'est nous qui souffrons de nos conditions de prise en charge, de travail et de vie, c'est nous qui connaissons le territoire dans lequel nous exerçons ou vivons, c'est nous qui connaissons nos troubles ou ceux dont souffrent nos patients, c'est donc nous qui sommes à même d'être acteur des décisions à prendre pour notre système de santé.

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