« Ce canal va aggraver la sécheresse » : entretien avec un militant contre le canal Seine – Nord Europe
Sun, 12 Jul 2026 11:08:00 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLe collectif Mégacanal Non Merci et Les Soulèvements de la Terre ont organisé un grand week-end de mobilisation contre le canal Seine-Nord Europe, du 9 au 12 juillet pour faire reculer un projet aussi destructeur écologiquement que pro-patronal. Entretien avec Valentin, porte-parole des Soulèvements, d'Extinction Rebellion et de Mégacanal Non Merci, sur les enjeux de ce chantier et de cette mobilisation.

Révolution Permanente : Ce week-end était organisée une mobilisation large, du 9 au 12 juillet près de Cambrai, pour lutter contre le canal Seine – Nord Europe. Le Méga Village, installé à Villers-au-Tertre depuis jeudi, a attiré beaucoup de personnes, avec marché paysan, concerts, formations et tables-rondes. Valentin, tu es porte-parole des Soulèvements de la Terre, d'Extinction Rebellion, de Mégacanal Non Merci, et tu fais partie des organisateurs de ce week-end. Est-ce que tu peux revenir sur ce projet vendu comme une solution verte mais qui est en réalité une complète imposture ? Où est-ce que ça en est, et pourquoi c'est important de se mobiliser maintenant ?
Concrètement, le canal Seine-Nord c'est un canal de 107 km entre Compiègne et Aubencheul-au-Bac, dans le Nord-Pas-de-Calais. Aujourd'hui, on est vraiment au tout début : grosso modo 1 % des travaux ont commencé, et ce sont des travaux préparatoires. C'est-à-dire qu'ils préparent le terrain pour les écluses, ils travaillent sur les « compensations environnementales » — ce qui veut dire concrètement des aberrations comme reboucher une rivière pour créer à la place un marais censé compenser les dégâts écologiques du canal. Ils coupent aussi les arbres pour préparer le tracé.
On est au tout début, et les marchés publics sont en train d'être attribués. Cette année, plusieurs marchés sont tombés : le pont-canal de 1,7 km sur la Somme a été attribué à Bouygues, l'écluse d'Oisy-le-Verger à NGE — l'entreprise qui construit l'A69. Xavier Bertrand dit que c'est « irréversible », c'est faux. La réalité, c'est qu'on est vraiment au début, les marchés sont en train de passer. Mais c'est justement pour ça que c'est une année charnière : c'est le moment où il faut essayer de bloquer les choses avant d'entrer dans une phase irréversible.
RP : Tu évoquais les marchés publics attribués à des géants du BTP comme Bouygues. Est-ce que tu peux dire un peu plus concrètement ce que ça représente comme conséquences pour le territoire et pour ceux qui l'habitent ?
Déjà, il faut rappeler que c'est un projet décidé de manière autoritaire. Les habitant·es n'ont pas été consulté·es, si ce n'est via des « consultations publiques » purement formelles, où en réalité ils n'ont rien à dire — c'est juste consultatif, et ça s'arrête là. On leur vend un discours faussé : « ça va être génial, ça va valoriser le territoire », etc.
Concrètement, il y a environ 3 300 hectares d'emprise sur des zones humides, avec des espèces protégées. Ça va porter atteinte à l'accès à la nature pour les habitant·es. Il faut avoir conscience que les Hauts-de-France sont déjà une région où la nature est extrêmement anthropisée. Pour les classes populaires, l'accès à la nature pour le bien-être est déjà compliqué en France — dans les Hauts-de-France, ça l'est particulièrement.
Le canal, c'est en fait tout un modèle économique : un modèle néolibéral basé sur l'idée qu'une infrastructure va créer de l'offre et de la demande, avoir un impact économique. Ils vendent ça en disant que ça va créer des emplois — ils parlent de 3 300 recrutements sur les chantiers, d'une « vraie artère économique ». La réalité, c'est que ça ne va pas enrichir les classes populaires, mais surtout la bourgeoisie : le BTP profite déjà du chantier, et le long du canal, quatre « ports francs » doivent voir le jour. Ce sont des zones logistiques et économiques bénéficiant d'avantages fiscaux, censées accueillir les entreprises attirées par le nouvel axe de transport.
RP : Qu'est-ce qu'on trouve concrètement dans ces zones logistiques et ces projets industriels qui accompagnent le canal ?
Par exemple, à Longueil, il y aura une usine d'engrais avec de l'engrais azoté. Ce projet est financé par des multinationales comme Siemens ou Invivo. Il y a aussi un projet d'usine de recyclage d'amiante. Les méga bassines, elles, seront plutôt du côté de la Somme, au service de l'agro-industrie. Il y a aussi un projet de méga data center du côté de Cambrai, au service de l'intelligence artificielle, avec la bénédiction de Xavier Bertrand, qui posera aussi la question de l'eau utilisée pour le refroidissement de ces infrastructures.
La question de l'eau est centrale, parce que les Hauts-de-France, contrairement au cliché, sont massivement touchés par la sécheresse. Le canal va prendre l'eau de l'Oise et la stocker dans une mégabassine – 22 fois la taille du bassin de Sainte-Soline – pour la réinjecter ensuite dans le canal afin qu'il reste navigable. Et leurs propres pronostics sur le réchauffement climatique se basent sur un modèle qui date du début des années 2000, complètement dépassé au vu des canicules actuelles.
RP : Et sur le plan de l'emploi justement, qu'est-ce que ça donne concrètement, une fois qu'on regarde au-delà des chiffres avancés ?
Dans ces zones logistiques, il y a aussi un vrai problème : elles vont accueillir des entreprises qui créent des emplois précaires, des « bullshit jobs ». Amazon a par exemple annoncé son intérêt pour le canal — alors même que son modèle économique repose entièrement sur le camion. Il y a aussi une utilisation massive prévue d'intérimaires et d'apprentis sur le chantier : les 3 300 recrutements annoncés ne correspondent pas forcément à des emplois pérennes.
Le canal Seine-Nord Europe condense, sans en avoir l'air, toute l'idéologie néolibérale contemporaine, avec en plus une dimension de greenwashing classique dans ce type d'infrastructures : on retrouve les mêmes mécanismes dans les mégabassines ou l'A69. Ce sont des projets datant des années 1970-1990, dont les porteurs savent très bien qu'ils ne sont plus d'actualité, mais qui servent les intérêts de la bourgeoisie capitaliste. Le canal ne permettra de transporter que deux types de ressources : les matériaux du BTP et les céréales de l'agro-industrie, dans une région déjà fortement pesticidée et acquise à l'agro-industrie.
RP : Ce n'est pas qu'un désastre écologique, c'est aussi une infrastructure au service du patronat — pourtant c'est ce que porte une partie du mouvement syndical : la CGT confédérale s'est alignée sur le discours des milliers d'emplois promis, quand la CGT Lille ou Solidaires ont au contraire rejoint l'appel à la mobilisation. Comment tu analyses ce clivage, et en quoi ce projet vise-t-il aussi à contourner les ports historiques et affaiblir le pouvoir de blocage des dockers ?
Par rapport aux syndicats, en effet, le canal Seine-Nord vient titiller un discours traditionnel, industrialiste, qui reste présent au sein de la CGT. Après, il n'y a pas un accord total en interne. La prise de position lors du dernier congrès de la CGT a été décevante, même si c'était assez logique au vu de certains engagements antérieurs de la confédération. On travaille en inter-organisation sur cette question : la déclaration de l'appel à la manifestation a été co-signée avec Solidaires, la FSU, et un mouvement communaliste lillois, L'Offensive. C'est pour dire qu'on est bien en dialogue avec une partie du monde syndical sur la question des ports.
Concrètement, l'axe Canal Seine-Nord permet de contourner l'axe de la Seine, et donc de contourner le verrou syndical que représente Le Havre, où le syndicat docker de la CGT reste puissant et peut sérieusement bloquer les choses. On a un travail d'approche des dockers CGT en cours et ce n'est pas simple, pour différentes raisons, mais cette dynamique existe, et je pense que les mouvements syndicaux en sont conscients. Le canal crée aussi une concurrence entre territoires : l'axe de la Seine face à l'axe qui se construit autour du canal.
RP : Ce grand week-end de mobilisation fait suite à celle d'octobre dernier, et intervient dans la foulée de la décision du Conseil d'État qui enterre définitivement les recours contre l'A69. Comme tu le disais, ça intervient à un moment charnière pour le projet : qu'est-ce que vous espérez pour ce week-end ?
En octobre, il y a eu plus de 2 000 personnes qui ont convergé dans l'Oise, avec en parallèle des actions en Belgique et en Allemagne. On espère cette fois dépasser largement ce chiffre !
C'est une année chargée en matière de marchés publics, et il y a aussi l'enjeu de la présidentielle à venir. Jusqu'à présent, le canal Seine-Nord a été traité comme une question locale, en train de devenir régionale : l'objectif de cet acte de mobilisation, c'est d'en faire une véritable lutte nationale, et surtout une question politique. Jusqu'ici, le sujet a été abordé comme une simple question économique et commerciale, jamais comme une question politique à part entière, alors qu'il l'est évidemment. Les médias l'ont largement passé sous silence, y compris dans les débats politiques.
Aujourd'hui, plusieurs partis ont pris position : Révolution Permanente, LFI, le NPA-A et les Verts — même si la position de ces derniers reste peu ferme. L'objectif de cette grande manifestation, c'est de faire du canal une vraie question politique, d'autant que même les libéraux ne sont pas convaincus par son coût : 10 milliards d'euros, à mettre en regard des 40 milliards du plan d'économies budgétaires de Bayrou l'an dernier par exemple. C'est donc un projet qui, sur ce plan aussi, dérange les partisans de l'austérité.
Le canal engage un modèle économique dépassé : un modèle d'exportation, de mondialisation, dont on sait qu'il ne fonctionne plus, notamment au regard des canicules. Ce n'est pas un modèle viable : il faut relocaliser, réinvestir dans les territoires…
Crédits photo : Wikimedia Commons.