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Crise dans l'édition indépendante : menace sur la diffusion de la pensée marxiste

Sat, 11 Jul 2026 12:21:53 CEST

Révolution Permanente

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La faillite à venir du distributeur Makassar menace des dizaines de petits éditeurs indépendant et critiques, dont une partie occupe une place essentielle dans la diffusion des idées marxistes. Un coup de projecteur sur un secteur toujours plus dominé par les grands groupes contre lesquels il est décisif de soutenir ces petites structures.

« Nous appelons à un soutien massif, sans lequel beaucoup de maisons d'éditions indépendantes risquent de mourir d'ici à la fin de l'été ». Depuis début juillet, les communiqués de maisons d'éditions indépendantes qui alertent sur un risque de faillite se multiplient. En cause, la situation financière du distributeur Makassar. Fondé en 1995, ce distributeur indépendant, d'abord spécialisé dans la bande dessinée, est devenu, grâce à son partenariat de diffusion avec Hobo, un acteur important pour l'édition critique et radicale. Il gérait jusqu'à aujourd'hui près de 400 maisons d'édition, de taille et de poids divers. Dans un communiqué commun, les éditeurs alertent : « à l'heure où nous écrivons ces mots, nous n'avons pas touché les recettes des ventes de nos livres en librairies depuis six mois, voire davantage, à cause des retards de paiement de factures qui risque de n'être jamais honorées. Pour les petites structures indépendantes à la trésorerie fragile que nous sommes, ce serait un coup de grâce. »

Lectrices et lecteurs l'ignorent souvent, mais, comme le rappelle Frantz Olivié, éditeur d'Anacharsis et auteur d'un récent ouvrage chez Anamosa, Édition, la distribution est « au centre du paysage éditorial ». « Elle est le point de convergence non seulement de la circulation des flux physiques des ouvrages, mais aussi des flux financiers qui accompagnent ces mouvements, poursuit-t-il, autrement dit, elle maîtrise une part massive, décisive, du système de facturation de l'édition ». L'effondrement d'un distributeur est donc une catastrophe pour les petits éditeurs indépendants, dont les modèles sont souvent fragiles face aux grands groupes du secteur.

Menace sur les éditeurs marxistes et radicaux

Le scénario catastrophe d'une disparition de nombreux éditeurs de la gauche radicale, dont les publications irriguent nos débats et nos discussions, n'est à ce jour pas écarté, rappelant combien la « bataille des idées » est indissociables d'enjeux matériels. Ces éditeurs jouent un rôle essentiel pourtant ces dernières années dans la production et la diffusion d'idées critiques, et en particulier marxistes, dans un contexte où le marxisme connaît un retour en force idéologique, principalement en dehors du champ universitaire.

On y retrouve des historiques comme les Éditions sociales, éditeur presque centenaire qui publie les éditions de références des textes de Marx et d'Engels en français. L'éditeur est engagé dans la republication de classiques du marxisme devenus inaccessibles, comme Travail et capitalisme monopoliste d'Harry Braverman ou Sur le marxisme occidental de Perry Anderson, et publie ses « Découvrir », qui permettent une première immersion dans les pensées d'auteurs comme Trotsky, Lénine ou Frantz Fanon. Le collectif d'éditions Smolny, qui assure, la publication des œuvres complètes de Rosa Luxemburg (dont les cinq premiers volumes avec Agone), et édite des auteurs peu diffusés en France comme Michael Heinrich ou Henryk Grossman, est lui aussi concerné.

Parmi les nombreux autres acteurs, des maisons telles que La Dispute, éditeur de Bernard Friot, qui a également publié récemment notre camarade Vincent Rissier avec Contre l'écologie de guerre, La Tempête à qui l'on doit la traduction de Fascisme tardif d'Alberto Toscano, Météores, ayant récemment publié Technofascisme de Norman Ajari, Entremonde, qui a rendu disponible l'ouvrage majeur Marxisme noir de Cédric Robinson quarante ans après sa publication originale, et des classiques de l'opéraïsme et du post-opéraïsme italien à l'image de Ouvrier et Capital de Mario Tronti ou des théories féministes de Silvia Federici ; mais également les éditions Sans soleil, à qui l'on doit une traduction de textes tirés de la revue britannique Endnotes ou encore celle de Contrainte Muette du danois Søren Mau. C'est également le cas des éditions de l'Asymétrie, à l'origine d'une récente anthologie de textes économiques articulant « Politique monétaire et lutte des classes », et de traductions de textes tels que La frontière comme méthode de Sandro Mezzadra et Breit Neilson ou des travaux de l'écologiste marxiste américain Jason W. Moore.

Communard.e.s, maison d'édition liée à Révolution Permanente qui publie des ouvrages d'analyse stratégique de la lutte des classes, comme Gilets jaunes. Le soulèvement, La victoire était possible sur la bataille des retraites, ou des textes plus théoriques comme Marxisme, stratégie et art militaire, est également mise en difficulté.

Une mobilisation des éditeurs pour leur survie

Bien sûr, ces éditeurs n'ont pas dit leur dernier mot. Ils sont même déterminés à se battre. Un collectif réunit plusieurs dizaines de maisons pour faire face financièrement à ce coup dur et pour trouver des solutions de distribution pérennes. Des cagnottes et campagnes d'achat en direct ont été lancées pour permettre aux éditeurs en danger d'absorber le manque à gagner qui les menace. Mais cette crise met en lumière des problèmes plus profonds, liées à la capacité de petites maisons d'édition à se maintenir face à la concentration croissante du secteur, et les problèmes politiques qu'elle engendre. Le collectif d'éditeur écrit en ce sens « l'offensive menée par le milliardaire d'extrême droite Vincent Bolloré tend à focaliser l'attention sur sa personne, au risque d'occulter le phénomène qui la rend possible : la concentration progressive et de plus en plus hégémonique du monde de l'édition, et ses conséquences en matière de disparition des petites et moyennes structures dans les domaines de l'impression, l'édition et la distribution. »

Accélérée au tournant du XXIe siècle, l'hyper-concentration dans l'édition est un phénomène multidimensionnel. Dans le milieu, on dénonce une concentration horizontale mais également une concentration verticale. La première vise l'existence de groupes éditoriaux qui écrasent le marché. Comme le note le journal Basta !, « au total, cinq groupes se partagent aujourd'hui 75 % du chiffre d'affaires du secteur de l'édition en France : Hachette (Fayard, Stock, Grasset, Larousse), Editis (La Découverte, Delcourt, Robert Laffont, Nathan), Média Participations (Seuil, Fleurus, Dargaud), Madrigall (Gallimard, Flammarion, Folio) et Albin Michel. Si l'on ajoute les cinq plus grands groupes suivants, 87 % du chiffre d'affaires de l'édition sont aux mains de dix entreprises seulement, ne laissant que 13 % du gâteau aux plus petits groupes et aux indépendants. »

À partir des années 1980, on constate dans la diffusion-distribution le même phénomène d'hyper-concentration. Environ dix structures assurent 90 % de la distribution éditoriale et ces mêmes structures sont généralement possédées par des gros groupes où figurent… les majors de l'édition. C'est ce phénomène que l'on nomme concentration verticale. Ce dernier est d'autant plus inquiétant que ces super-géants disposent également... d'un nombre impressionnant de médias (journaux, radio ou télévision), autrement dit, qu'ils ont aussi la main sur les principaux agents de prescription. « Tout cela confère un pouvoir quasi total à ces grands groupes capitalistes et produit des effets absolument délétères sur l'ensemble de la chaîne du livre », explique Nicolas Vieillescazes, ancien directeur éditorial des éditions Amsterdam. « On assiste ainsi à une surproduction, une bataille entre gros éditeurs pour l'occupation des tables de librairies, à l'accélération du rythme de rotation des ouvrages, à une tendance au conformisme intellectuel et, aujourd'hui, à la croisade civilisationnelle de l'extrême droite. »

Dans ce contexte, les petites maisons d'éditions indépendantes parviennent à tirer leur épingle du jeu en pariant sur l'attrait pour la pensée critique à gauche, sur des propositions éditoriales fortes et des livres de fonds, à rebours du rythme de rotation effréné imposé par les logiques industrielles de l'édition. Elles peuvent compter sur l'existence d'acteurs indépendant qui partagent avec elles ces préoccupations : libraires, surtout, mais également diffuseurs et distributeurs. Sebastian Budgen, directeur éditorial de Verso books, une maison d'édition indépendante et radicale qui publie au Royaume-Uni et aux Etats Unis et qui a récemment subit la faillite de son distributeur, insiste sur la spécificité du monde du livre en France : « L'existence d'une réglementation sur le prix du livre (dite loi Lang) et de divers organismes institutionnels ou para-institutionnels permet, en partie, de freiner l'ultra domination des chaînes et des acteurs comme Amazon. Dans le monde anglophone, les choses sont différentes. On est notamment confrontés à une quasi-absence des librairies indépendantes. Cela exerce une pression très forte sur les éditeurs indépendants pour baisser les prix de leurs livres. C'est ce qui explique une absence d'espace pour développer des nanos et des micros-éditeurs, contrairement, là aussi, à ce qui existe en France. »

Soutenir ces petits acteurs indépendants, éditeurs et libraires, face à la concentration croissante du secteur de l'édition, est un enjeu pour la « bataille des idées » à gauche, et pour faire entendre les perspectives les plus radicales face à la crise actuelle. Comme le note Éric Sevault, du collectif d'édition Smolny, « soutenir l'édition indépendante ce n'est pas essentiellement une question d'ordre commercial. Les livres que nous publions existent avant tout parce que nous estimons que leur lecture apportera, d'une façon ou d'une autre, et sans rapport de causalité immédiat, un renforcement de la conscience de classe. »

Dans le même temps, la faillite de Makassar rappelle que le problème de l'édition est loin de se réduire à Bolloré. « Le problème n'est pas seulement la préférence idéologique des grands propriétaires, mais le système qui permet à ces propriétaires d'exister » conclut Marina Simonin, éditrice à La Dispute-éditions sociales. « Nous devons profiter de l'émotion suscitée par notre mise en danger pour construire un rapport de force qui s'attaque à la racine de nos problèmes : la propriété privée des moyens de la production culturelle. Sinon, le combat contre Bolloré et l'offensive de l'extrême droite risque d'être l'arbre qui cache la forêt, à savoir les logiques économiques qui permettent une telle concentration du pouvoir. Pour cela, ce n'est pas sur des milliardaires qui se présentent comme progressistes comme Pigasse qu'il faut compter, mais sur une lutte d'ampleur qui permettrait l'expropriation du grand patronat de l'édition, pour imposer une collectivisation des infrastructures des productions culturelles [1], sous contrôle de ceux qui les font tourner. La guerre “culturelle” est un combat matériel. »


[1] Voir à ce propos, la réflexion de Pierre Rimbert « Projet pour une presse libre », Le Monde diplomatique, 2014.

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