Retour

Argentine, capitale mondiale du racisme ?

Thu, 09 Jul 2026 13:48:11 CEST

Révolution Permanente

Ouvrir l'original

Depuis quelques années, l'équipe nationale argentine a gagné la réputation de représentante d'un « pays raciste ». Cette étrange accusation s'appuie en partie sur un certain racisme réel dans le pays. Or, elle sert aussi à occulter derrière un voile épais d'hypocrisie le racisme des autres, à commencer par les autres bourgeoisies latino-américaines et les puissances impérialistes.

La Coupe du Monde de football démontre encore une fois qu'elle n'est pas seulement un évènement sportif. Ainsi, elle pose encore une fois auprès de millions de personnes la question : pourquoi dans l'équipe nationale argentine n'y a-t-il pas de Noirs ? Plusieurs facteurs historiques et politiques expliquent cette absence de personnes noires de l'espace public argentin, dont l'équipe nationale de football. Mais peu de gens, y compris parmi les Argentins, connaissent vraiment ce qui s'est passé avec la population afro-argentine. On connaît encore moins son apport politique, social, culturel et économique à la société argentine. Ce qui reste cependant comme trace d'elle dans la société argentine c'est bel et bien une profonde négrophobie.

En effet, celle-ci a été exposée de façon lamentable devant les yeux de toute la planète lors de la dernière Coupe du Monde au Qatar en 2022, quand un petit groupe de supporters argentins a entonné en direct à la télé un chant raciste contre l'équipe de France. Il reprenait un thème cher à l'extrême-droite française, en pointant le nombre « trop » important de Noirs dans l'équipe française, en plus de remarques transphobes. Même si cet acte était le fait d'un petit groupe d'imbéciles, il exposait un certain sens commun raciste répandu en Argentine (et au-delà, comme on verra).

Mais le racisme qui s'est exprimé était d'un type particulier : c'était de la négrophobie. En effet, si on se pose des questions sur les origines de tel ou tel joueur noir, c'est parce qu'il représente une nation supposément « blanche ». C'est ridicule et profondément réactionnaire. Mais c'était une polémique particulièrement négrophobe car, à la différence des racistes en Europe, pour une grande partie des Argentins (et je dirais même des latino-américains) il n'y a presque aucune différence entre un Blanc européen et un Arabe du Maghreb. C'est en ce sens que, par exemple, Zinédine Zidane n'a jamais été remis en question en tant que « national français » par ceux qui le font avec les joueurs français noirs.

Oui, en Argentine il y a un grand problème de racisme et en particulier de négrophobie. Sa population noire a été « effacée », « supprimée ». Ainsi, les vagues massives d'immigration européenne ont favorisé un métissage avec les populations noires et indigènes, ce qui a été présenté comme un « blanchiment » de la population. D'autre part, les différentes guerres coloniales de conquête des terres des peuples originaires, ainsi que les guerres réactionnaires (comme celle de la Triple Alliance de 1864 menée par l'Argentine, le Brésil et l'Uruguay contre le Paraguay, qui a dévasté le pays et décimé une grande partie de sa population masculine) ont vu un grand nombre de soldats noirs utilisés comme de la « chair à canon ». Les épidémies et la misère ont aussi touché particulièrement les populations noires des centres urbains comme à Buenos Aires. Cependant, les guerres et les maladies sont remises en cause en tant que causes suffisantes pour expliquer la « disparition » des Afro-argentins.

En effet, quand nous parlons d'effacement des Afro-argentins, on parle surtout d'un effacement politique et historique, un effacement de l'espace public et des représentations. Au moment de l'indépendance au début du XIXe siècle, pour les « élites créoles », descendantes directes des colonisateurs européens, l'enjeu était de construire une « identité nationale » basée exclusivement sur l'héritage européen. Donc, la suppression des traces culturelles et historiques des populations noires et indigènes était fondamentale pour la création du mythe de l'Argentine comme pays blanc, comme pays européen. Ainsi, le rôle des populations noires dans les guerres d'indépendance, leur apport à la culture argentine (musique, littérature, arts) ont été systématiquement « effacés ». Les Noirs en Argentine étaient réduits à un rôle totalement passif en tant qu'esclaves, tout au plus. Comme l'expliquait l'anthropologue Lea Geler dans un entretien, « pourquoi le métissage ferait-il disparaître la population afro ? Parce qu'il y a cette idée de « blanchiment », parce qu'on suppose que lorsqu'un Afro se mélange à un non-Afro, c'est le non-Afro qui l'emporte, et que la descendance cesse d'être afro : c'est cette conception que nous avons de la manière dont se construit la « blancheur » en Argentine. En tout état de cause, on pourrait dire que le Blanc argentin est un métis, et cela va avoir des répercussions sur les catégories raciales que nous connaissons aujourd'hui. Mais ces mythes continuent de se reproduire jusqu'à aujourd'hui au sein de l'institution la plus importante, à savoir l'école ».

Malheureusement, ce mythe de « l'Argentine blanche » revient aujourd'hui, y compris dans la bouche de ceux et celles qui prétendent dénoncer le racisme argentin. En effet, si dans les centres urbains il y a eu une très grande immigration européenne (mais pas que) qui peut donner l'impression de confirmer ce mythe, la réalité c'est que l'Argentine est loin d'être un pays homogène racialement. Cette impression « d'homogénéité raciale » est le résultat de ce processus raciste d'occultation des Argentins indigènes ou descendants des peuples originaires (qui entre eux sont très hétérogènes), des afro-argentins plus ou moins foncés de peau, mais aussi d'une Argentine métisse.

Cependant, le diable se trouve toujours dans les détails. En effet, les Noirs et les peuples originaires n'ont pas été effacés des préjugés, des insultes racistes, d'un certain imaginaire péjoratif collé à ces populations. Dans un supposé « pays de Blancs » le mot « negro » est présent partout et a une utilisation très variée, de l'insulte à la marque d'affection (ce qui s'explique aussi par le retournement du stigmate, même s'il s'agit d'un processus largement inconscient).

Le rapport de la société argentine à la négritude reste ainsi complexe et marqué par certaines nuances. Cependant, le tout part bel et bien d'un préjugé profondément raciste, colonial et de classe. Car il ne faut jamais oublier que ce qui renvoie à la négritude ou à l'indigénisme est fortement associé aux classes exploitées, celles qui ont vécu au bas de l'échelle sociale pendant et après la colonisation, pendant et après l'abolition de l'esclavage, celles qui ont été et qui restent largement jetées dans la misère. Le « negro villero » (l'habitant de bidonvilles), indépendamment de sa couleur de peau réelle, reste une figure sociale hautement stigmatisée jusqu'à aujourd'hui. Personne ne veut, par conséquent, être ce « negro », y compris les pauvres et les travailleurs. Ce discours négrophobe est un outil puissant pour diviser la classe ouvrière et l'ensemble des classes subalternes autour d'une question raciale.

Cependant, malgré les caractéristiques particulières de l'évolution historique argentine donnant lieu à des formes de racisme contre les populations subalternes, à commencer par les Afro-argentins et les Indigènes (sans oublier l'antisémitisme qui a été très fort dans le XXe siècle), il n'y a rien de spécifique à l'Argentine dans ce racisme. Absolument toutes les élites et bourgeoisies nationales des anciennes colonies européennes sur le continent américain ont eu une politique active de suppression de l'héritage social, culturel, politique et économique des populations noires et indigènes. La bourgeoisie argentine, de ce point de vue, n'a rien inventé.

Certains secteurs réactionnaires de pays comme le Brésil feignent hypocritement de s'ériger en défenseurs de la cause anti-raciste face au « racisme argentin » alors qu'ils sont des soutiens de l'extrême-droite bolsonariste, raciste et héritière de l'esclavage. L'État brésilien est l'héritier de plusieurs siècles d'esclavage, le Brésil étant dernier pays à avoir aboli l'esclavage dans le continent, en 1888. C'est au Brésil aussi que l'on trouve les polices les plus racistes et violentes contre les Noirs dans les favelas et les quartiers populaires, comme on l'a vu récemment lors du massacre dans les favelas de Rio. On peut aussi parler du Chili et de la répression systématique et la criminalisation permanente des populations indigènes, notamment les Mapuches. La révolte paysanne et ouvrière en Bolivie récemment a exposé elle aussi à quel point la bourgeoisie bolivienne a une mentalité colonialiste et raciste. Et on pourrait mentionner encore d'autres exemples. Dans la plupart des cas, ces représentants des bourgeoisies nationales utilisent la carte de « l'antiracisme » contre l'Argentine mais dans un objectif réactionnaire de concurrence nationaliste chauvine pour devenir la bourgeoisie continentale la plus servile à l'impérialisme.

Mais plus hypocrites encore, ce sont les dirigeants d'États impérialistes, dont la France, qui tentent de profiter de l'indignation populaire légitime face à certaines attitudes racistes contre l'équipe de France pour se faire passer pour des « anti-racistes », alors qu'ils dirigent des États qui répriment les jeunes racisés dans les quartiers, qui assurent l'impunité policière dans les crimes racistes, qui font de leurs frontières une « forteresse » et criminalisent les personnes sans-papiers ou migrantes en général. Dans le cas de la France, ces dirigeants sont aux manettes d'un État qui a une longue histoire de colonisation, de traite négrière, de spoliation impérialiste de divers peuples à travers le monde ; un État qui a joué et joue un rôle fondamental dans le fait de distiller les idées racistes à travers le monde, y compris en Amérique latine, contre tous les peuples colonisés mais particulièrement contre les Noirs.

C'est exactement cela que certains entendent occulter en mettant tout le racisme sur le dos de l'Argentine. Non l'Argentine n'est pas la capitale mondiale du racisme. Le racisme qu'il faut dénoncer en Argentine n'est que le fruit d'un système mondial impérialiste organisé par une poignée de puissances réactionnaires. Voilà les principaux responsables du racisme, et particulièrement de la négrophobie dans le monde : les puissances impérialistes. Le capitalisme, dont ces puissances sont au centre, est un système socio-économique qui a besoin de diviser les classes exploitées par tous les moyens. De ce point de vue, le racisme est un outil très puissant entre les mains de la bourgeoisie de tous les pays.

Tout cela n'excuse ni ne relativise rien du racisme bien propre à la société argentine. Il doit être dénoncé, et surtout combattu. Mais c'est une erreur tragique de créer un « bouc émissaire » du racisme, stigmatisant toute une société, en occultant ou relativisant les responsabilités des principaux responsables du racisme à travers le monde. Mener la lutte de façon unilatérale contre « l'Argentine raciste », ne peut que renforcer politiquement l'impérialisme et donc renforcer l'oppression raciale en général.

On peut aimer ou non l'équipe nationale argentine. On peut aimer ou non certaines attitudes arrogantes des joueurs argentins. On peut déplorer et dénoncer quand certains joueurs argentins reprennent à leur compte les chants racistes de leurs supporters. Cependant, il ne faut pas se tromper. Il faut dénoncer le racisme d'où qu'il vienne. Or, les travailleurs, la jeunesse et les classes populaires en général doivent fuir comme la peste toutes les tentatives d'instrumentalisation de cette lutte par d'autres secteurs réactionnaires. Dénoncer ceux qui manipulent l'antiracisme est un bon moyen pour tenter de briser le racisme parmi les exploités et les opprimés.

Crédits photo : O Phil Des Contrastes.

/ / / / / / / / / / /