« Tout est fait pour que le tournage continue » : un travailleur du cinéma raconte la canicule
Wed, 08 Jul 2026 19:13:06 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalNous publions le témoignage d'un figurant ayant travaillé sur le tournage d'un film pendant les chaleurs extrêmes des dernières semaines. Alors que le film se déroule dans un service de psychiatrie, son témoignage met en lumière mépris des conditions de travail des personnes ayant un handicap psychique, au nom de la protection des intérêts de l'industrie du cinéma.

En avril 2026, je suis contacté par une association de pair-aidance pour faire de la figuration dans un film qui se déroule au sein d'un service de psychiatrie. L'équipe du film et l'association cherchent des personnes concernées par le handicap psychique afin d'apporter un peu plus d'authenticité au projet.
Les intentions sont correctes et l'idée me plaît, d'autant que j'aime bien le travail de la réalisatrice. La journée est payée une centaine d'euros, le tarif habituel pour de la figuration. Le sujet me concerne et, quand on vit avec une incapacité de travailler, tout revenu est bon à prendre.
Au total, vingt jours de tournage me sont proposés, soit environ 2 000 €. Sachant que mon RSA va disparaître durant trois mois, cela représente malgré tout l'équivalent d'environ quatre mois de revenus.
Le tournage commence la première semaine de juin. Tout se passe comme sur n'importe quel plateau : beaucoup d'attente, quelques prises, puis encore de l'attente. L'ambiance de travail est très bienveillante. Je me sens intégré au film, j'ai envie que tout se passe au mieux.
Puis, la deuxième semaine, le thermomètre s'est emballé : la canicule. Il est monté jusqu'à 43 degrés mardi et mercredi.
Les scènes se tournent souvent en intérieur. Malgré les installations de climatisation mobile et de ventilateurs, nous sommes plus de cent dans la pièce principale, où les projecteurs dégagent une chaleur importante. La température y oscille entre 38 et 39 °C. Ceux qui sont appelés à tourner restent de longues heures dans cette chaleur étouffante ; les autres attendent dehors, où le thermomètre atteint 43 °C, ou cherchent un peu d'ombre sous les arbres. Nous portons pourtant des costumes censés représenter un printemps du nord de l'Europe. Les vêtements sont trempés de sueur. Les maquilleuses et costumières passent leur temps à éponger les visages et à faire sécher les costumes entre les prises, ce qui ralentit encore le rythme du tournage.
Pour nous, figurants concernés par des troubles psychiques, la chaleur n'est pas seulement inconfortable. Beaucoup de traitements psychiatriques perturbent la capacité du corps à réguler sa température. La moindre surchauffe peut devenir dangereuse.
Je rajouterai que réaliser un film sur le handicap psychique sans prendre en compte la réalité des personnes concernées, c'est manquer sa cible.
Mais tout est organisé pour continuer, coûte que coûte. Légalement, les mesures sont prises. Une équipe départementale de secours prend les constantes, distribue de l'eau, surveille les malaises.
Tout le monde souffre de la chaleur. Les techniciens courent toute la journée avec des kilos de matériel sur le dos. Les costumières lavent chaque soir les habits du lendemain pour ôter les traces de sel. Nous, les figurants, devons jouer comme si tout était parfaitement normal sous nos vestes.
Tout le monde a chaud, mais pas dans les mêmes conditions. La réalisatrice peut aller se rafraîchir dans la piscine derrière le plateau entre deux séquences. Nous la voyons revenir dégoulinante lors des préparatifs pré-tournage. Les comédiens principaux, jeunes stars du cinéma, répètent dans une salle climatisée. Les figurants, eux, attendent sous la chaleur, pendant que les secouristes prennent leur tension et surveillent ceux qui vacillent.
Et pourtant, cette canicule n'était pas une surprise. Les prévisions étaient connues depuis plusieurs jours. Et, plus largement, depuis plusieurs années, il n'y a plus de doute sur le fait que les épisodes de chaleur extrême se multiplient : on connaît même les responsables.
Mais un tournage coûte cher. Très cher. Chaque journée représente des dizaines de milliers d'euros. Derrière les paillettes, il y a une industrie. Et comme toute industrie, il ne faut pas la mettre en pause. Parce que, si elle s'arrête, c'est un pan de l'économie du spectacle qui s'arrête.
Alors nous, on est sommés de ne pas trop transpirer dans nos vestes, de ne pas tacher les costumes. De ne pas s'évanouir. De ne pas craquer. Parce qu'il faut finir la journée. Ne pas mettre en péril les millions d'euros investis.
Quand on parle de la « magie du cinéma », il faut voir comment on en paie le prix avec nos corps.