« Ceux qu'on laisse pour morts durant la canicule » : témoignage d'une psychologue de rue
Wed, 08 Jul 2026 19:26:20 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalAlors qu'une nouvelle vague de canicule commence, nous partageons le témoignage d'une psychologue de rue qui accompagne les personnes les plus précaires, les oubliées de ces épisodes climatiques.

Je pourrais raconter d'innombrables histoires, toutes plus tristes les unes que les autres, que je rencontre chaque jour en tant que psychologue de rue. Mais ce qui me semble le plus marquant chez toutes ces personnes, c'est ce point commun qui les relie : l'isolement social. Toutes celles et ceux que nous rencontrons dans la rue ont, à des degrés divers, traversé un parcours d'errance et de solitude : la honte de la rue, la perte du travail, la rupture des liens. Et lorsqu'on parle de canicule, cette solitude prend un sens tout particulier.
La semaine dernière, nous avons commencé notre tournée en nous rendant dans un petit village du coin. Nous connaissons bien le monsieur qui y vit, dans son camion, à l'écart. En arrivant devant son camion, il est sorti immédiatement, heureux de nous voir. Il était en sueur, le visage rouge. Son camion est en plein soleil et il ne peut pas le déplacer seul. Il nous raconte qu'il ne trouve aucun endroit où se rafraîchir, à part aller dormir sur un banc à l'ombre, juste à côté. La nuit, il retourne dans son camion avec l'espoir que les températures baissent, mais ce n'est pas le cas. Depuis une semaine, il n'a pas d'eau fraîche. Il ne peut pas se rendre au supermarché, ni faire la manche, ni même s'acheter à manger.
Pendant notre discussion, une question ne cessait de me traverser : qui se préoccupe de lui ? Serait-il mort dans le silence le plus complet si nous n'étions pas venus ? La réponse est simple : personne ne se préoccupe de lui, ni de tous ceux qui vivent dans la rue, dans leur voiture, dans les squats ou encore dans des passoires thermiques. Ils font partie des oubliés, de ceux qu'on préfère laisser pour morts, canicule ou non. Mais cela devient évidemment d'autant plus frappant pendant ces périodes de fortes chaleurs. Mon patient n'est qu'un exemple parmi tant d'autres de tous ces invisibles qui souffrent.
Cela étant, nous avons continué la journée. Nous avions d'autres personnes à aller voir. Parmi elles, un jeune qui, à la suite de sa sortie de la protection de l'enfance, a réussi à obtenir un appartement. Dans son appartement, il fait 38 degrés et, la nuit, la température ne descend pas. Il nous raconte combien il est difficile d'occuper ses journées. Il ne se passe rien, il n'y a personne, il ne reste qu'un appartement surchauffé. D'autant plus que l'ASE n'est plus là pour l'accompagner.
Depuis que j'ai commencé à travailler dans ce dispositif, je me demande comment je réagirai le jour où j'apprendrai la mort de l'un d'entre eux. Alors que je n'aurais pas pensé auparavant à la chaleur comme une cause possible de mort pour certains d'entre eux, cette question n'a jamais été aussi présente qu'aujourd'hui, en pleine période de canicule. Au milieu des nombreux morts liés à la chaleur, je sais que cela pourrait être l'une des personnes que je rencontre.
La canicule est souvent présentée comme une catastrophe naturelle. Pourtant, ses conséquences ne touchent pas tout le monde de la même manière. Mourir de chaleur n'est pas une fatalité : c'est aussi le résultat de l'isolement, de la précarité et de l'abandon. Tant que certaines vies resteront invisibles, chaque nouvelle vague de chaleur continuera de rappeler une vérité crue : ce ne sont pas seulement les températures qui tuent, elles deviennent meurtrières lorsqu'elles s'ajoutent à l'isolement, à la précarité et à l'inaction publique. Et ce n'est pas en fermant les yeux sur les plus précaires que les causes structurelles des conditions de vie désastreuses de ces « oubliés » cesseront d'exister.
Pourtant, ce n'est pas comme s'il n'existait pas de solutions. En France, près de 3 millions de logements sont vides. Ils devraient être mis au service de toutes celles et ceux qui en ont besoin, quelle que soit la période. De la même manière, l'ensemble des logements devrait être rénové afin d'offrir des conditions de vie dignes à tous et toutes. En tant que psychologue de rue, il est impensable pour moi que l'on ne s'attaque pas aux conditions de vie de mes patients si l'on veut ouvrir la possibilité d'une amélioration de leur santé psychique.