« Pourquoi je roulais dans ces conditions ? » : un chauffeur de bus témoigne de son malaise en pleine canicule
Wed, 08 Jul 2026 19:28:57 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLe 25 juin, en plein pic de canicule, Jacques, conducteur sur la ligne 189 chez ATM Croix du Sud, fait un malaise au volant d'un bus non climatisé avant de percuter un arbre au terminus de Porte de Saint-Cloud. Révolution Permanente s'est entretenu avec lui.

Le 25 juin, alors que les températures atteignent des niveaux extrêmes, Jacques fait un malaise alors qu'il conduisait son bus, heurtant de plein fouet un arbre Porte de Saint-Cloud, à Paris. La vidéo de l'accident a ensuite énormément tourné sur les réseaux sociaux. Elle représente la partie émergée de l'iceberg des nombreuses conséquences de la canicule sur les travailleurs des transports et sur les usagers.
Aux côtés de la collègue qui a récupéré ses voyageurs puis assisté à l'accident, il revient sur cet incident et sur les jours qui l'ont suivi.
Révolution Permanente : Jacques, peux-tu raconter le début de ta journée du 25 juin ?
Jacques : Je commence mon service à 5h46 sur la ligne 189. On était en plein pic de canicule, et mon bus n'était pas climatisé. Au fil de la matinée, la chaleur dans la cabine devenait insupportable. Je roule plus lentement que d'habitude. Une collègue le remarque, vient à mon niveau et me demande ce qui se passe. Je lui répète plusieurs fois : « J'ai chaud. »
RP : Qu'est-ce qui t'a alertée chez Jacques ?
Collègue de Jacques : Sa conduite n'était pas normale. Il roulait très lentement et il avait l'air mal. Quand il m'a dit plusieurs fois qu'il avait chaud, je n'ai pas voulu prendre de risque. J'ai récupéré ses voyageurs dans mon bus. Pour moi, c'était le réflexe à avoir.
RP : Jacques, que se passe-t-il ensuite ?
Jacques : Je repars vers le terminus pour me repositionner. Après, c'est le trou noir. J'ai eu un black-out. J'ai rouvert les yeux au moment du choc. Le bus venait de percuter un arbre à Porte de Saint-Cloud. Les pompiers m'ont dégagé, brancardé, puis transporté à l'hôpital Georges-Pompidou.
RP : Avec le recul, qu'est-ce qui te marque le plus ?
Jacques : On a eu de la chance que le bus finisse contre un arbre. Il aurait pu y avoir des voyageurs, des piétons, une voiture, des collègues au terminus. Dans un bus, on ne met pas seulement sa propre vie en jeu. Il y a aussi les usagers et tous ceux qui se trouvent autour.
RP : Tu avais justement récupéré les voyageurs quelques minutes avant. Comment as-tu vécu l'accident ?
Collègue de Jacques : Très mal. J'avais vu que Jacques n'allait pas bien, j'avais pris ses voyageurs, puis j'ai assisté au choc. C'était violent. Au départ, j'ai même refusé l'aide des pompiers parce que j'étais surtout inquiète pour Jacques. Je voulais savoir comment il allait. Mais j'étais choquée, j'ai fait un malaise et je me suis blessée. Je n'étais pas extérieure à la scène : j'étais intervenue juste avant parce que je sentais qu'il y avait un danger.
RP : Qu'as-tu constaté après l'accident ?
Collègue de Jacques : J'ai eu le sentiment que ATM a mis longtemps à arriver, environ 45 minutes. Et quand des responsables sont venus, ce qui m'a frappée, c'est qu'ils semblaient d'abord regarder l'état du bus. Moi, je venais d'assister à un accident, Jacques partait à l'hôpital, j'étais moi-même choquée et blessée. Dans ces moments-là, on attend autre chose.
RP : Comment la direction s'est-elle occupée de toi ensuite ?
Collègue de Jacques : Justement, je n'ai pas eu le sentiment qu'on s'occupait de moi. Le fait que j'aie d'abord refusé l'aide des pompiers ne change rien : j'étais choquée, blessée, et la direction aurait dû s'assurer que je sois vue par un médecin. À la place, on m'a surtout parlé de revenir travailler le lendemain. Je l'ai vécu comme une pression. J'avais une grosse entorse à la cheville. Le lendemain, je suis venue travailler en boitant. À ma connaissance, personne de la direction ne s'est vraiment inquiété de mon état.
RP : Jacques, après l'hôpital, comment s'est passée la suite ?
Jacques : On m'a ramené au dépôt. J'étais encore sonné, blessé au genou. La seule chose qu'on m'a proposée, c'est de rester trois ou quatre heures au frais. Pour pouvoir rentrer chez moi, j'ai dû signer une décharge. Ensuite, je suis reparti avec ma voiture. Avec le recul, je trouve ça irresponsable. Je venais de faire un malaise au volant d'un bus, j'avais tapé un arbre, je sortais de l'hôpital, et je reprenais la route seul.
RP : Une aide psychologique t'a-t-elle été proposée immédiatement ?
Jacques : Non. Pourtant, je n'étais pas bien. Perdre connaissance au volant, rouvrir les yeux au moment du choc, finir à l'hôpital, ça ne s'efface pas comme ça. J'étais bouleversé.
RP : La question de la reprise est revenue rapidement ?
Jacques : Oui. On m'a parlé très vite de reprendre. Selon moi, le directeur m'a demandé de revenir travailler dès le lendemain. Je venais de sortir de l'hôpital, et on me parlait déjà de reprendre vite. À ce moment-là, je n'avais pas besoin qu'on me parle de planning. J'avais besoin qu'on prenne la mesure de ce qui venait de se passer.
RP : La direction t'a aussi demandé si tu avais mal dormi. Comment l'as-tu vécu ?
Jacques : Comme une manière de déplacer le problème. Quand on me demande si j'ai mal dormi, j'ai l'impression qu'on cherche déjà à me rendre responsable. Moi, ce que je sais, c'est que j'avais chaud, que je l'ai dit, qu'une collègue a récupéré mes voyageurs et que j'ai fini contre un arbre. La vraie question, c'est pourquoi je roulais dans ces conditions.
RP : Et toi, comment as-tu vécu ce retour au travail le lendemain ?
Collègue de Jacques : Très mal. J'étais blessée, je boitais, et j'étais encore sous le choc. Après ce que j'avais vu, après le malaise et la blessure, j'aurais dû être prise en charge correctement. À la place, j'ai eu le sentiment qu'on voulait surtout que ça continue, que le service reprenne, que tout rentre dans l'ordre.
RP : Vous avez ensuite été accompagnés par la CGT ATM Croix du Sud. Qu'est-ce que cela a changé ?
Jacques : Ça nous a aidés à remettre les choses à plat et à sécuriser notre situation. On était encore sous le choc, avec beaucoup de questions. Il fallait que les faits soient posés, que nos droits soient respectés, et qu'on ne reste pas seuls face à l'entreprise.
Collègue de Jacques : On a aussi livré notre témoignage à l'inspection du travail, avec les documents qu'on avait en notre possession. Pour moi, c'était important que ce qui s'est passé soit connu, parce qu'on ne peut pas traiter un accident comme ça comme un simple problème à gérer dans un coin.
Christine, militante CGT ATM, est également revenue en vidéo sur cet accident et sur ce qu'il révèle des conditions de travail imposées aux conducteurs en pleine canicule.
@amthyste03
RP : Qu'attendez-vous aujourd'hui ?
Jacques : Que les faits soient reconnus. Je ne veux pas qu'on résume ça à une histoire de fatigue ou de mauvais sommeil. Il y a eu la chaleur, mon état, l'intervention de ma collègue, le choc, l'hôpital, puis la façon dont on m'a renvoyé vers la reprise. Tout ça doit être regardé sérieusement.
Collègue de Jacques : Et il faut aussi parler des usagers. Leur sécurité dépend directement des conditions dans lesquelles les conducteurs travaillent. Quand un agent ne va pas bien, quand il fait trop chaud, quand les alertes ne sont pas prises au sérieux, le danger ne reste pas dans la cabine de conduite. Il peut toucher tout le monde.
RP : Est-ce que, pour vous, cet accident dépasse votre situation personnelle ?
Jacques : Oui, parce que ça aurait pu arriver à d'autres. Quand il fait très chaud, quand on ne se sent pas bien, quand il faut quand même faire tourner le service, le risque est là. Moi, j'ai fini contre un arbre. Mais ça aurait pu être un usager, un piéton, une voiture. Ce n'est pas seulement mon histoire.
Collègue de Jacques : Pour moi, cet accident pose une vraie question de sécurité. On parle des conducteurs, mais aussi des voyageurs. Les usagers montent dans un bus en pensant qu'ils sont en sécurité. Mais cette sécurité dépend aussi de l'état des agents, des véhicules, des conditions de travail et de la manière dont l'entreprise traite les alertes.
Ce que dit Jacques est limpide : il ne s'agit pas d'une histoire de sommeil, ni d'un incident isolé qu'on pourrait refermer avec une décharge et quelques heures « au frais ». Il s'agit d'un conducteur qui roulait en plein pic de canicule, dans un bus non climatisé, avec une chaleur devenue insupportable dans la cabine, jusqu'au black-out. Voilà ce que produit la mise en concurrence dans le transport public : faire rouler les bus coûte que coûte, tenir les tableaux de service, maintenir l'exploitation, même quand les corps lâchent.
Quand un conducteur répète qu'il a chaud, fait un malaise au volant, percute un arbre, sort bouleversé de l'hôpital et entend déjà parler de reprise, la question n'est pas de savoir s'il peut retravailler le lendemain. La vraie question est de savoir pourquoi il roulait dans ces conditions. Dans le transport public, cette logique ne met pas seulement les agents en danger : elle expose aussi les usagers. Combien d'accidents faudra-t-il encore avant que cette politique de concurrence, qui fait passer l'exploitation avant la santé et la sécurité, soit mise en cause ?
Capture d'écran : Facebook