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« Trumpisation » de l'Amérique Latine ? Gouvernements de droite, rapports de forces et lutte des classes

Wed, 08 Jul 2026 20:22:34 CEST

Révolution Permanente

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Avec Fujimori au Pérou et De la Espriella en Colombie, qui s'ajoutent aux Kast, aux Milei et autres gouvernements de droite, on parle d'une carte qui glisse vers la droite. Mais derrière le récit de la « trumpisation » de l'Amérique latine se cache un phénomène bien plus complexe : une prolifération de « crises organiques » au sens de Gramsci. Un Trump de plus en plus affaibli peut-il servir d'appui à ces gouvernements ? Et que nous dit la rébellion en Bolivie sur la manière d'affronter ces droites ?

Cet article est paru initialement le 30 juin 2026, dans La Izquierda Diario, supplément théorique de l'organisation sœur de Révolution Permanente en Argentine.

Il existe une lecture très répandue, notamment dans la presse hégémonique internationale, qui interprète les résultats du Pérou et de la Colombie comme si la carte de l'Amérique latine se peignait d'une seule couleur et qu'il n'y avait rien d'autre que l'avancée de la droite sur le continent. The Economist titrait, sur un mode sensationnaliste, que nous assistons à une « spectaculaire trumpisation de l'Amérique latine ». Mais ce que nous voyons en réalité, c'est une énorme polarisation, qui donne lieu à des élections extraordinairement serrées. Au Pérou, le décompte officiel donne Keiko Fujimori (fille de l'ex-président autoritaire Alberto Fujimori, cheffe de file de la droite dure péruvienne) gagnante avec un écart infime de 0,3 % (à peine 49 641 voix), la différence se faisant surtout grâce aux votes de l'étranger, en particulier ceux venus des États-Unis. Roberto Sánchez, candidat de la gauche péruvienne, a dénoncé une fraude et annoncé qu'il appellerait à des mobilisations. Fujimori sera la neuvième présidente en dix ans, au milieu d'une crise politique profonde. En Colombie, Cepeda, sénateur et candidat de la gauche, a reconnu la victoire du droitier et admirateur de Trump, De la Espriella, après un scrutin extrêmement polarisé. Il a toutefois indiqué qu'il appellerait à la « résistance civile » si celui-ci ne renonce pas à sa nationalité américaine.

Le soutien de Trump en Colombie, ou les votes des résidents à l'étranger dans le cas du Pérou, apparaissent comme les facteurs qui font pencher l'élection en faveur de la droite, par une marge très étroite. Cependant, si l'on regarde de 2015 à aujourd'hui, il y a eu en Amérique du Sud 25 élections présidentielles, et dans 18 d'entre elles les partis au pouvoir respectifs ont été battus. Autrement dit, dans plus de 70 % de ces élections, les sortants ont perdu – et si l'on met de côté les processus électoraux les plus controversés, ce pourcentage augmente encore. C'est dans ce cadre qu'il faut lire les récentes victoires électorales de la droite.

Fractures internes et crises organiques

Le paysage latino-américain est traversé de contradictions profondes. Le Pérou profond, rural et populaire, a voté majoritairement pour Sánchez au second tour, avec des scores en sa faveur de 70 % et jusqu'à 80 % ; tandis que sur la côte, Lima comprise, Fujimori a obtenu des avancées importantes. Ce sont des fractures traversées par des revendications sociales, nationales-indigènes et des communautés paysannes. Fujimori est l'héritière du néolibéralisme autoritaire et brutal de son père, tandis que Sánchez se réclame de Pedro Castillo, ancien instituteur rural qui, bien qu'ayant défendu un programme modéré, fut destitué par la droite en décembre 2022 et se trouve aujourd'hui en prison. Le problème est que l'arrivée de Fujimori au pouvoir ne résout pas cette division : elle peut plutôt l'aggraver. Il faut en outre tenir compte du fait que le mécanisme du ballottage, ou « second tour », favorise les « coalitions négatives », hétérogènes, d'électeurs qui se prononcent davantage contre l'autre candidat que par une adhésion politique ou idéologique ferme à celui qu'ils soutiennent. Dans le cas de Fujimori, celle-ci n'avait obtenu que 17 % des voix au premier tour. À eux deux, les candidats n'avaient pas dépassé 30 % au premier tour, ce qui indique la persistance de la crise de représentation.

En Colombie se répète le schéma d'une répartition géographique et sociale. Le centre du pays a soutenu De la Espriella, tandis que la périphérie la plus pauvre et des villes comme Bogotá ont penché pour Cepeda. Il y a quelques jours, une journaliste du quotidien El País avertissait que, si De la Espriella prétend appliquer un plan de type « tronçonneuse », un cycle de protestations aussi profond que celui vécu entre 2019 et 2021 pourrait se réactiver. Et c'est effectivement un avenir possible. Le cas de la Bolivie montre un scénario de ce type, ouvert à partir de l'offensive du gouvernement de Paz, lui-même traversé par la division entre l'Occident andin – dont El Alto fut un épicentre de la rébellion – et l'Orient des élites agro-industrielles, qui font pression par la droite.

Pour comprendre tout cela, il est utile de reprendre le concept de « crise organique » d'Antonio Gramsci. Il s'agit de crises qui n'affectent pas seulement l'économie ni un gouvernement en particulier, mais l'ensemble de l'ordre social, politique et économique. Le point clé est que les classes dominantes perdent leur capacité à diriger par le consensus, et que le terrain s'ouvre aux « solutions de force ». Gramsci signalait :

À un certain moment de leur vie historique, les groupes sociaux se détachent de leurs partis traditionnels, c'est-à-dire que les partis traditionnels, sous cette forme d'organisation déterminée, avec ces hommes déterminés qui les constituent, les représentent et les dirigent, ne sont plus reconnus comme leur expression par leur classe ou fraction de classe. Quand ces crises se produisent, la situation immédiate devient délicate et dangereuse, parce que le champ reste ouvert aux solutions de force… [1]

Le fait est que la droite ne parvient pas à reconfigurer les rapports de force au niveau dont elle aurait besoin. Ce que nous voyons, au contraire, c'est une usure très accélérée de gouvernements de droite comme celui de Kast au Chili, mais aussi de grandes difficultés pour Milei en Argentine. Nous le voyons aussi dans la résistance que rencontre Rodrigo Paz en Bolivie. Et tout cela dans le cadre de l'affaiblissement de Trump lui-même. Face aux crises des « progressismes », les droites arrivent au pouvoir, mais s'usent ensuite très rapidement et rencontrent de nombreux problèmes pour gouverner. C'est un schéma qui se répète dans toute l'Amérique latine. Cependant, le mouvement de masse ne parvient pas non plus pour l'instant, à imposer une issue qui lui soit propre.

Comment affronter ces droites ? Quelques leçons stratégiques de la rébellion en Bolivie

La Bolivie est l'expression la plus explosive de cette crise profonde. Après plus de cinquante jours de rébellion paysanne et populaire, le gouvernement a déclaré l'état d'exception, qu'il prétend maintenir pendant trois mois. C'est une attaque directe contre les libertés démocratiques et le droit de manifester, par la militarisation des neuf départements avec les forces de police et les Forces armées. Rodrigo Paz s'est maintenu grâce à la trahison de la direction de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), qui a laissé les blocages paysans isolés et est entrée dans la négociation.

Ces scénarios montrent la crise organique de fond et posent la nécessité d'une redéfinition du rapport de forces. En Bolivie, on a vu des tentatives en ce sens, tant de la part du gouvernement de Paz que de la part du mouvement de masse. Le gouvernement a tenté de persécuter les dirigeants – y compris des figures comme Argollo, de la COB – et, dans des localités comme San Julián, il a tenté de liquider les blocages en les attaquant frontalement avec la police et avec les bandes para-étatiques de l'Unión Juvenil Cruceñista (« Union de la jeunesse de Santa Cruz », organisation de la droite régionale de l'Orient bolivien). Mais il a été brutalement défait. Il a dû cesser de persécuter Argollo et monter une scène pathétique de « dialogue » à la Banque centrale pour que la direction de la COB trahisse publiquement. Il parvient ainsi à démobiliser, mais ne résout pas le problème du rapport de forces nécessaire pour avancer dans la restructuration que supposent les plans impérialistes.

Cela dit, le mouvement de masse n'est pas non plus parvenu à faire basculer le rapport de forces en sa faveur. Nous avons vu un processus très important d'auto-organisation antibureaucratique, mené par des paysans et des travailleurs précarisés, mais sans que s'y joignent les grands contingents de travailleurs « formels », mineurs et ouvriers d'usine. Une expérience décisive avec les directions bureaucratiques a été engagée, mais sans véritablement parvenir à dépasser cette fragmentation pour combiner la rébellion populaire avec la grève générale.

Javo Ferreira et Daniel Vargas dégagent une série de leçons stratégiques de ces cinquante jours de rébellion qu'il convient de retenir. Parmi elles, le problème du corporatisme des directions syndicales, qui fut un obstacle central. La bureaucratie de la COB n'a jamais mis en œuvre la grève générale votée lors du Cabildo du 1er mai, de sorte que les grands bataillons miniers et industriels ont continué à produire et à exporter sans toucher aux profits capitalistes, tandis que Paz, par des concessions partielles, cherchait à démobiliser les secteurs un par un.

Une autre question centrale, cette fois du côté positif, est le potentiel montré par les phénomènes antibureaucratiques et d'auto-organisation. À El Alto sont apparus des comités de blocage qui ont désavoué les directions tièdes et mis en place des mécanismes de démocratie directe – comités d'approvisionnement, de cantines populaires autogérées, d'autodéfense – qui, s'ils s'étaient développés, contenaient le germe d'un pouvoir territorial, une tendance au double pouvoir capable de souder la campagne à la ville. Ces éléments et d'autres – comme le problème de l'hégémonie lié à l'organisation populaire de l'approvisionnement – se configurent comme des questions brûlantes pour le mouvement face aux prochains assauts d'un conflit qui, loin de déboucher sur une victoire éclatante du gouvernement, a plutôt laissé en suspens, momentanément, un affrontement dont tout indique qu'il n'est pas définitivement clos.

Ce sont là quelques problèmes stratégiques que pose la rébellion bolivienne, mais qui vont au-delà de cette expérience et touchent à la manière de vaincre la droite dans les pays latino-américains. Par exemple, dans le cas du Pérou, la question de la manière d'articuler l'alliance ouvrière et indigène-paysanne est également cruciale. Elle s'est posée de manière aiguë durant le soulèvement contre le coup de force de la droitière Dina Boluarte – présidente ayant succédé à Pedro Castillo après sa destitution – fin 2022. À l'époque, après des dizaines de morts sous la répression et de nombreuses marches sur Lima, la principale centrale ouvrière s'était vue contrainte de déclarer une « grève générale illimitée », mais n'avait rien fait pour la garantir, ce qui permit au régime de survivre. En Colombie, durant ce qu'on a appelé les paros nacionales (« grèves nationales »)de 2019 et 2021, cette même question s'est posée. Ce sont des thèmes stratégiques de fond pour ce nouveau cycle de luttes en Amérique latine.

Les États-Unis et leur déclin hégémonique : une bouée de sauvetage en plomb ?

Sans même comprendre la situation critique dans laquelle se trouve Trump – et l'impérialisme nord-américain lui-même – on ne peut comprendre la profondeur de ces crises organiques qui traversent l'Amérique latine. Martin Wolf titrait sa chronique du [Financial Times] sur « L'essor et la chute de l'hégémonie américaine », signalant que le rôle des États-Unis comme puissance stabilisatrice de l'ordre mondial aurait disparu, à l'image de celui du Royaume-Uni vers 1900. L'analyste militaire Robert Pape soulignait que Trump ne fait qu'accumuler les défaites et qu'il doit encore digérer le changement drastique qu'a impliqué la guerre en Iran, qui laisse les États-Unis totalement affaiblis dans l'équation de l'ordre au Moyen-Orient. Dans la même veine, l'éditorial du numéro de juillet-août de Foreign Affairs est consacré à mettre en doute la capacité des États-Unis à demeurer la première armée du monde s'ils ne s'adaptent pas rapidement aux nouvelles réalités qu'a révélées cette guerre. Ces éditoriaux d'analystes parus la semaine dernière, peuvent nous donner une illustration des crises qui affligent Trump et l'impérialisme nord-américain.

Celles-ci coexistent avec des scénarios de polarisation et de nouveaux phénomènes politiques au sein même de la puissance nord-américaine. À New York, trois candidats soutenus par le maire de la ville, Zohran Mamdani, des Democratic Socialists of America (DSA), ont remporté les primaires démocrates. Ce sont des candidats identifiés par leur opposition au génocide à Gaza, face aux représentants de l'establishment démocrate, qui défendent inconditionnellement l'État d'Israël et reçoivent des financements du lobby sioniste. La contradiction est qu'il s'agit d'une bataille interne au Parti démocrate, parti du régime impérialiste, depuis lequel on ne peut évidemment pas vaincre le capitalisme. Mais ils indiquent quelque chose : en miroir de la radicalité de Trump et d'autres droites, surgissent aussi des phénomènes à gauche, avec des caractéristiques particulières selon les pays. Comme c'est le cas de secteurs de la jeunesse au sein de Die Linke en Allemagne, de phénomènes politiques au Royaume-Uni comme le furent en leur temps l'émergence et les attentes suscitées par Your Party (parti fondé autour de Jeremy Corbyn), et aussi en Argentine, avec le phénomène politique autour de Myriam Bregman, du PTS et du Front de gauche.

Dans tout ce paysage se pose un problème grave pour toute la droite régionale qui s'accroche à Trump, de De la Espriella à Kast, Milei ou Paz. Le soutien de Trump, qui dans bien des cas fut déterminant pour que ces droites puissent gagner, leur sert de moins en moins pour gouverner. Plus encore : il peut se retourner contre elles, comme une bouée de sauvetage en plomb, si en novembre – comme cela paraît de plus en plus probable – Trump perd le contrôle des deux chambres législatives aux États-Unis et se retrouve en « canard boiteux » (lame duck : dirigeant en fin de mandat privé de majorité et de marge de manœuvre).

En Amérique latine, le scénario des crises organiques pose de manière toujours plus ouverte la perspective d'affrontements décisifs pour définir le rapport de forces. Des laboratoires de la lutte des classes comme la Bolivie sont essentiels pour en tirer des conclusions face à ce qui vient, pour vaincre ces droites et l'impérialisme. Le combat pour combiner la rébellion populaire avec la grève générale, de manière à faire pencher le rapport de forces en faveur des travailleuses et des travailleurs, des paysans et des peuples de la région, devient une question centrale.


[1] Gramsci, Antonio, « Observations sur quelques aspects de la structure des partis politiques en période de crise organique » (Q13, §23), Cuadernos de la cárcel, tome 5, Mexico, Ediciones Era, 1999.

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