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La gauche révolutionnaire en Argentine et la question de l'auto-organisation : entretien avec Emilio Albamonte

Wed, 08 Jul 2026 22:14:07 CEST

Révolution Permanente

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Dans ce troisième entretien, Emilio Albamonte, dirigeant du PTS, l'organisation sœur de RP en Argentine, revient sur les forums de débat du FIT-U, un front unique de quatre partis révolutionnaires, et la question qui traverse toutes les discussions : la place de l'auto-organisation dans la stratégie révolutionnaire.

Matias Maiello. — Lundi 29 juin, le premier des forums du FIT-U (Front de gauche et des travailleurs – Unité), qui s'est tenu à l'initiative du PTS (Parti des travailleurs socialistes), a eu lieu. Pendant les discussions, les différentes positions des organisations membres du FIT-U se sont clairement exprimées. Le Partido Obrero (PO) et l'Izquierda Socialista ont défendu le développement de « comités de soutien au FIT-U », sans répondre à notre proposition qui vise à promouvoir dès maintenant la coordination des secteurs combatifs. Le MST (Mouvement Socialiste des Travailleurs), pour sa part, a exprimé son accord avec l'idée que le FIT-U ne suffit pas et qu'une nouvelle étape est devant nous. Pour nous, cette nouvelle étape passe par la construction d'un mouvement qui œuvre à la création d'un parti de la nouvelle classe ouvrière. Toutes les organisations qui ont participé au forum tendent cependant à minimiser les profondes divergences politiques qui nous opposent alors qu'elles sont pourtant clairement apparues au cours du forum lui-même. Ces divergences vont de la conception du parti qu'il faut construire à des questions de fond, comme au sujet de la guerre en Ukraine au moment où certaines organisations se placent dans le camp militaire ukrainien comme s'il était possible d'ignorer le rôle que joue l'OTAN à sa tête. Dans le cas de la rébellion ouvrière, paysanne et populaire en Bolivie, ces organisations affirment qu'en reprenant le mot d'ordre « Tout le pouvoir à la COB », elles n'embellissent pas une direction qui a déjà trahi les travailleurs, la paysannerie et les communautés indigènes en janvier et à nouveau aujourd'hui. Selon toi, comment faut-il aborder ce débat pour éviter qu'il ne se transforme en une simple discussion « d'appareils » ?

Emilio Albamonte. — Justement, pour ne pas rester enfermés dans une discussion interne, je voudrais commencer en faisant un pas de côté et en partant d'une réflexion formulée récemment par Ángel Luis Parras au cours d'un récent entretien. C'est un camarade fort d'une grande expérience, qui a dirigé pendant de nombreuses années la LIT (Ligue internationale des travailleurs) et qui vient de rompre avec cette organisation, avec d'autres camarades de Corriente Roja dans l'État espagnol, avec lesquels nous sommes actuellement engagés dans un processus de fusion. Parras rappelait que Nahuel Moreno répétait que les révolutionnaires ont deux stratégies fondamentales et permanentes : la mobilisation des masses et la construction du parti. Mais Parras souligne toutefois qu'à la lumière des grandes leçons du XXème siècle, cette formule manque un élément décisif : la question de l'auto-organisation, c'est-à-dire la création et le développement des organismes de la classe ouvrière, non seulement dans les moments culminants d'un processus révolutionnaire, mais tout au long de sa préparation. Il en tirait une conclusion qui me paraît particulièrement juste : prise isolément, la « mobilisation des masses » conduit à un objectivisme débridé ; quant à la « construction du parti », lorsqu'elle ne se s'accompagne pas d'une politique qui vise à aiguiller l'auto-organisation, elle conduit à une conception entièrement dominée par une logique d'appareil. Parras note que cette conception du rôle de l'auto-organisation constituait un élément central de la convergence avec notre organisation internationale, le CRP-QI (Courant Révolution Permanente). Son raisonnement m'a paru particulièrement pertinent car il touche à une question qui se trouve au cœur des points de convergences possibles avec d'autres courants.

Je pense que c'est précisément le cœur du débat qui a eu lieu lors du forum de lundi dernier, un débat qui remonte en vérité à bien plus loin. Car lorsque la mobilisation des masses est séparée de l'auto-organisation, elle finit souvent par se réduire à un simple discours. Prenons par exemple le mot d'ordre « Milei dehors » avancé par le PO. Pris isolément, il revient soit à miser spontanément sur le fait que les masses résoudront le problème par elles-mêmes et chasseront Milei – ce qui est totalement étranger à l'idée d'Engels lorsqu'il disait que l'insurrection est un art – soit à faire de ce mot d'ordre un slogan sans contenu pratique. À l'inverse, construire le parti sans mener une politique systématique en faveur de l'auto-organisation conduit à construire un appareil pour lui-même, à accumuler des forces militantes et des ressources – ce qu'un parti bourgeois peut parfaitement faire aussi. Ce qui distingue un parti révolutionnaire d'un parti bourgeois, c'est que sa construction ne peut pas être pensée séparément de l'objectif que Marx explicitait dans une formule célèbre : l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes. La tâche des révolutionnaires ne consiste pas à « représenter » la classe ouvrière. Au contraire, ils doivent consacrer toutes leurs forces à l'aider à s'organiser, à mettre sur pied ses propres institutions, afin qu'elle devienne un sujet hégémonique. Si nous ne comprenons pas cela, nous ne comprenons pas ce que Marx voulait dire.

C'est d'ailleurs la seule manière qu'a un parti d'avant-garde d'œuvrer à l'organisation des masses. Les syndicats et les centres étudiants, aujourd'hui pour la plupart vidés de leur substance, doivent être arrachés au contrôle des bureaucraties. C'est évidemment une tâche très importante mais les limites corporatistes inhérentes à ces organisations font qu'elles ne peuvent proposer par elles-mêmes une réponse d'ensemble aux tâches offensives qui se posent à la classe ouvrière – des tâches révolutionnaires et non des objectifs qui visent à la préservation de l'état de choses existant ou à l'amélioration de la situation des travailleurs à l'intérieur du système capitaliste et sous un régime bourgeois. C'est pourquoi le PTS et notre courant international, le Courant Révolution Permanente – Quatrième Internationale, fait de la lutte permanente pour l'auto-organisation à la base l'un de ses traits distinctifs, contre la fragmentation imposée par les bureaucraties, qu'elles soient ouvrières, étudiantes ou issues des mouvements sociaux et quelle que soit leur couleur politique. Le combat pour la démocratie ouvrière, pour l'indépendance effective du mouvement ouvrier à l'égard de l'État et pour la coordination des secteurs en lutte est décisif pour vaincre la passivité et la démoralisation que les bureaucraties cherchent à imposer. Il est directement lié à notre stratégie qui consiste, dans une perspective révolutionnaire, à mettre sur pied des conseils de travailleurs (« soviets ») afin de renverser l'État capitaliste. Sans cette lutte, il est impossible que la classe ouvrière émerge comme sujet hégémonique.

MM. — Le FIT-U a joué et continue de jouer un rôle très important dans l'existence d'un pôle de la gauche révolutionnaire, qui défende l'indépendance de classe sur la scène politique en Argentine. Il est évident qu'une nouvelle situation s'est ouverte du fait de la nouvelle popularité de Myriam Bregman et de la gauche révolutionnaire dans le pays. Comment penses-tu la lutte pour l'auto-organisation dans ce contexte, en tenant compte également des profonds bouleversements de la situation internationale ?

EA. — Le parti révolutionnaire doit être ce que l'on pourrait appeler un multiplicateur stratégique. S'il ne s'agit que d'un appareil, il risque de basculer dans le syndicalisme, les années paires, et dans l'électoralisme, les années impaires. L'essentiel est qu'il serve à coordonner, à mobiliser et à organiser des forces qui, sans lui, resteraient dispersées.

Lorsque nous n'étions qu'un petit groupe, après la rupture avec l'ancien MAS (Movimiento al socialismo) nous avons dû affronter la chute du stalinisme et la réalisation de l'hypothèse la plus pessimiste formulée par Trotsky : la restauration du capitalisme en URSS et dans les pays de l'Est. À ce moment-là, la tâche essentielle que nous nous sommes donnés ne consistait pas seulement à défendre le trotskysme contre le stalinisme, mais aussi à préserver la perspective de la révolution mondiale et à nous réapproprier l'héritage théorique de Trotsky. Si nous ne l'avions pas fait, il aurait fallu repartir de zéro en revenant soixante ans en arrière. Nous savions que la situation finirait, tôt ou tard, par faire réapparaître des tendances plus révolutionnaires, même si cela devait prendre du temps, car nous venions de subir une défaite terrible qui allait marquer toute une époque. C'est pourquoi nous avons appelé notre organisation internationale « Fraction trotskyste » : nous étions une fraction qui luttait pour reconstruire la Quatrième Internationale au milieu du désert des années 1990.

Dans ce contexte, en 1995, au plus fort du ménémisme [1], nous avons écrit avec Fredy Lizarrague et Manolo Romano un article intitulé « La stratégie soviétique dans la lutte pour la république ouvrière ». Ce titre pouvait paraître anachronique quelques années seulement après la chute du mur de Berlin et il l'était d'une certaine manière. Mais nous voulions remettre à l'ordre du jour ce qui nous semblait être une question décisive. Je ne veux pas ennuyer les lecteurs en revenant sur des éléments historiques mais il me semble qu'ils peuvent nourrir notre réflexion. Pourquoi parlions-nous de stratégie soviétique et non de tactique soviétique ? Parce que, si le front unique est une tactique, les soviets, eux, ne le sont pas. Les organismes d'auto-organisation se situent sur le même plan théorique que le parti révolutionnaire parce que, tout comme lui, ce sont des multiplicateurs stratégiques : ils démultiplient la force de la classe, la centralisent démocratiquement et l'étendent dans le même temps. C'est pourquoi chaque avancée du mouvement réel vaut mieux qu'une douzaine de programmes.

En outre, l'absence d'organismes d'auto-organisation n'est jamais sans conséquence : elle conduit à se perdre dans d'autres stratégies. C'est précisément ce que nous analysons dans Marxisme, stratégie et art militaire à propos des révolutions qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, dirigées par des « partis-armées », comme en Chine ou au Vietnam. Ces révolutions ont été victorieuses, mais elles se sont développées sans soviet et sans démocratie ouvrière. Elles ont été menées par des partis bureaucratiques qui avaient adopté des stratégies qui s'appuyaient sur la paysannerie et la guerre prolongée, donnant naissance à des États bureaucratisés dès leur origine. La manière dont la classe conquiert le pouvoir n'est pas sans conséquence sur le type d'État qui naît du processus révolutionnaire. C'est même tout le contraire. Le parti révolutionnaire doit en outre mener une bataille immense au sein de ces organismes d'auto-organisation pour qu'ils contribuent effectivement à construire l'hégémonie de la classe ouvrière, sans être neutralisés par l'État bourgeois, comme cela s'est produit lors de nombreux processus révolutionnaires.

Or, la situation a profondément changé par rapport au désert des années 1990, pendant lequel nous tâchions de nous réapproprier l'héritage théorique et politique de Trotsky. C'est aussi pour cette raison que, lors de notre XIVème Conférence internationale, l'année dernière, nous avons rebaptisé notre organisation : la « Fraction trotskyste » est devenue le « Courant Révolution Permanente ». Aujourd'hui, les coordonnées ont changé : il ne suffit plus de préserver une identité trotskyste, il faut lui donner un poids concret dans la lutte des classes. Nous sommes confrontés à des guerres comme en Ukraine ou en Iran, au génocide de Gaza, à la montée de forces de droite plus radicales, à de nouveaux processus de lutte des classes et à l'émergence de phénomènes politiques à gauche dans de nombreux pays. Il ne s'agit plus seulement de résister comme une « fraction » en défendant seulement notre programme au cœur d'une situation réactionnaire, mais de chercher à se lier avec les phénomènes qui se développent sur le terrain de la lutte de classes et d'intervenir dans la situation avec une stratégie claire. C'est pourquoi nous appelons également, avec des organisations d'autres pays, à construire un mouvement qui cherche à construire une Internationale de la révolution socialiste.

Il me semblait important de rappeler ces éléments avant de revenir à la discussion sur le FIT-U afin de souligner qu'il ne s'agit pas d'un débat purement conjoncturel. Durant toute la période défensive que nous avons traversée, le PTS a été la principale force à l'initiative de la création de fronts destinés à mener une agitation en faveur de l'indépendance de classe. Avant le FIT, nous avons impulsé le « FITAS » avec Izquierda Socialista, qui venait de rompre avec le MST, et le Nuevo MAS, alors que le PO refusait encore de participer au front. Puis, en 2011, nous avons constitué le FIT avec le PO, en acceptant qu'Altamira en prenne la tête, avant qu'il ne rompe lui-même avec le FIT après sa rupture avec le PO. En 2019, lorsque le MST a accepté le programme du FIT, nous avons été parmi les principaux artisans de son intégration, donnant ainsi naissance à l'actuel FIT-U. Aujourd'hui encore, nous considérons qu'il est extrêmement important d'avoir créé un espace politique pour la gauche d'indépendance de classe, dans un pays historiquement marqué par le péronisme comme expression de la conciliation des classes.

Mais la situation a changé, et c'est précisément ce dont il est question aujourd'hui lorsque nous discutons de la manière de tirer parti de la nouvelle popularité dont jouissent Myriam Bregman et la gauche révolutionnaire sur la scène politique nationale. Le fait que le MST estime nécessaire de discuter de la transformation du FIT-U constitue un progrès : il reconnaît qu'un front qui se contente de faire de la propagande électorale alors que Milei porte chaque jour de nouveaux coups à la classe ouvrière est insuffisant. Nous ne vivons plus sous le néolibéralisme stabilisé des années 1990 : l'ordre mondial lui-même est en train de se fissurer. La question est de savoir si les forces que nous avons accumulées servent de multiplicateurs stratégiques à même de créer des institutions susceptibles, à terme, de s'affronter au pouvoir de l'État, ou si nous nous contentons d'une agitation électorale.

C'est un débat qui dépasse largement l'Argentine. En France, par exemple, nos camarades de Révolution Permanente ont obtenu près de 7 % des voix dans plusieurs communes lors des dernières élections municipales, ce qui leur a permis d'obtenir deux postes de conseillers municipaux à Saint-Denis, une ville ouvrière de la banlieue parisienne, dès leur première participation électorale. Comment vont-ils combattre la stratégie de front populaire de Mélenchon ? À mon sens, ils devraient miser sur la création d'institutions qui appartiennent en propre aux travailleurs et à la jeunesse de Saint-Denis. Il ne s'agit donc pas d'un débat local ou conjoncturel, mais d'une question centrale qui nous impose de réfléchir à la gauche révolutionnaire que nous devons construire.

Que l'on se comprenne bien : nous ne sommes absolument pas opposés à l'idée de mener une grande campagne électorale, bien au contraire. Ce que nous disons, c'est que mener une grande campagne électorale sans créer ces comités et ces cadres de coordination des différents secteurs de la classe ouvrière nous laissera considérablement affaiblis face aux affrontements à venir.

MM. — Tu soulignais la nécessité d'articuler des forces qui restent aujourd'hui dispersées. Or, cette fragmentation de la classe ouvrière est souvent analysée de la manière suivante : la précarisation, l'émergence des plateformes et le recul de la syndicalisation auraient transformé la classe ouvrière en une somme d'individus, tout en nourrissant un repli individualiste sur lequel la droite a pu capitaliser. Si l'on part de ce diagnostic, quelle place occupe la question de l'auto-organisation dans la reconstruction de notre force collective ?

EA. — C'est un bon point de départ pour revenir sur les raisons pour lesquelles la question n'est pas de mobiliser les masses « en général », ni de construire n'importe quel parti. Il faut comprendre que l'auto-organisation est la clé de la situation. Comme je le disais dans un autre entretien, la bourgeoisie exerce aujourd'hui sa domination en disposant d'un « État élargi », ce que Gramsci appelle l'État dans sa signification intégrale, c'est-à-dire dictature plus hégémonie. Grâce à cet État élargi, elle cherche à créer du consensus en s'appuyant notamment sur la collaboration des bureaucraties des syndicats, de celles du mouvement étudiant ou encore des mouvements sociaux, etc. Face à cet appareil gigantesque, la classe ouvrière se retrouve réduite à une somme d'individus dispersés. C'était, d'une certaine manière, l'idéal de Margaret Thatcher lorsqu'elle affirmait que la société n'existe pas et qu'il n'existe que des individus. Le contenu de la lutte pour l'auto-organisation consiste précisément à empêcher que les masses restent dispersées face à cet État élargi. Le problème, c'est qu'à l'exception du PTS, le reste de l'extrême-gauche argentine n'a pas à cœur dans sa pratique – et c'est même plutôt l'inverse – de lutter pour créer des institutions d'auto-organisation. C'est là notre principale différence avec les forces du FIT-U, au-delà des grandes divergences programmatiques que nous évoquions tout à l'heure à propos de la guerre en Ukraine, par exemple, avec le MST ou l'IS. Et cette différence s'exprime constamment dans la pratique, dans notre intervention aux côtés du mouvement ouvrier, dans le mouvement étudiant, etc.

C'est un débat qui dépasse le FIT-U et le phénomène politique que nous discutons en Argentine. Prenons le cas de Zohran Mamdani et des Democratic Socialists of America (DSA). Sa victoire à la mairie de New York est l'expression d'un tournant à gauche dans la conscience de secteurs importants de la jeunesse nord-américaine. Quelle est notre critique de fond ? Elle ne se limite pas au fait qu'il soit réformiste et que nous soyons révolutionnaires, ce qui est une différence évidente. Le cœur de notre critique tient au fait que, même pour défendre son propre programme, DSA ne crée pas d'institutions propres au mouvement de masse qui permettrait aux travailleurs eux-mêmes de décider et d'intervenir directement dans la situation et de lutter pour le programme pour lequel ils ont voté. Tout dépend alors de la bonne volonté des élus et des concessions qu'ils parviendront, ou non, à arracher à l'establishment démocrate. Bhaskar Sunkara, rédacteur en chef de la revue Jacobin et membre de DSA, a affirmé que Mamdani devait créer des assemblées populaires et s'en servir comme d'un contrepoids face la pression de l'establishment. Très bien. Mais cela n'a eu aucune conséquence pratique, ce qui n'a rien d'étonnant car, dans le même temps, DSA continue de soutenir des candidats du Parti démocrate. Et même si de telles assemblées étaient mises en place, une question décisive resterait en suspends : s'agirait-il d'assemblées destinées à faire pression sur l'État bourgeois impérialiste ou bien d'organes d'auto-organisation au service de la lutte et à même de devenir des organismes au service du pouvoir de la classe ouvrière ?

Attention : des organes d'auto-organisation peuvent très bien surgir sous des directions conciliatrices, comme les soviets de février 1917 pendant la Révolution russe, dirigés par les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires. Mais, même dans ce cas, ils constituent un immense progrès car ils constituent un terrain sur lequel les révolutionnaires peuvent disputer la direction de la lutte directement sous le regard du mouvement de masse. C'est dans ces coordonnées que s'inscrit la discussion avec les autres organisations du FIT-U. Il faut rappeler, comme le raconte Trotsky, que les soviets ne sont pas nés du fait d'un plan préétabli : à leurs débuts, il s'agissait de modestes organisations de lutte, des comités de grève, qui, face à la crise ouverte par le désastre de la défaite russe contre le Japon, ont évolué rapidement et se sont transformés, lors de la révolution de 1905, en une nouvelle forme d'organisation politique qui permettait à la fois de centraliser et d'étendre la lutte tout en posant, dans le même temps, la base matérielle et potentielle d'un nouveau type d'État qui dépasserait la démocratie bourgeoise. Personne ne les a « décrétés », mais ils ne se seraient pas non plus transformés sans que les révolutionnaires n'interviennent consciemment pour les développer.

MM. — Tu évoquais à l'instant la question de « l'État élargi » et de l'étatisation des organisations de masse. Il s'agit d'un phénomène dans lequel le péronisme a joué un rôle central en Argentine…

EA. — Toutes les organisations du FIT-U, dont le PTS, dénoncent avec force le rôle du péronisme, et c'est très bien ainsi. Mais on oublie souvent quelque chose de fondamental : la conscience des travailleurs a été façonnée pendant des décennies par le péronisme. Elle est aujourd'hui une conscience syndicaliste, « trade-unioniste », pour reprendre les termes du Que faire ? de Lénine. Aux yeux de cette conscience trade-unioniste, il ne faudrait lutter que pour des augmentations de salaire ; bien souvent elle ne juge même pas nécessaire de se battre pour de meilleures conditions de travail, notamment sur les lieux de travail où l'on échange des heures supplémentaires, peu de congés et des cadences infernales contre un salaire à peu près digne. À ce sujet, nous avons par exemple engagé un débat très important avec le PO autour de son intervention dans la lutte de Fate [2]. On ne peut pas tenir un discours radical sur la grève générale sans jamais chercher, dans le même temps, à coordonner réellement les luttes des différents secteurs et à les radicaliser, tout en tentant en permanence de trouver des accords qui impliquent un certain nombre de concessions. Par exemple, malgré nos interpellations, il n'existe aucune coordination permanente entre les travailleurs de Fate et de Georgalos, alors que ces deux entreprises ne sont qu'à quelques rues de distance l'une de l'autre, ce qui affaiblit les deux luttes. En général, le PO affirme qu'il est d'accord avec nous, mais, dans les faits, il maintient sa politique de luttes séparées.

C'est une discussion de longue date avec le reste des courants du FIT-U, parce que le syndicalisme de la gauche révolutionnaire finit souvent par ressembler à celui du péronisme, avec cette différence – non négligeable, mais insuffisante – qu'il ne trahit pas. Je veux dire par là qu'il évite les luttes d'ensemble, qu'il sépare les luttes syndicales des luttes politiques : les années paires, « on lutte » ; les années impaires, on fait campagne dans les élections. Ce qui va à l'encontre de tout ce que nous avons appris de la critique du syndicalisme développée par Lénine dans Que faire ?, où il opposait à l'idéal du secrétaire syndical ou du « secrétaire de trade-union » – qui se contente de soutenir la lutte économique contre les patrons et le gouvernement – celui du « tribun du peuple », capable de réagir à toute manifestation d'oppression et de la lier au tableau d'ensemble de l'exploitation capitaliste en faisant voir l'importance historique de la lutte émancipatrice du prolétariat. Lénine disait que la politique « trade-unioniste » constitue précisément la politique bourgeoise de la classe ouvrière. La question que nous devons donc nous poser, nous qui dénonçons le péronisme, est la suivante : dans quelle mesure constituons-nous une alternative au péronisme ? Si nous reproduisons par la gauche la séparation entre le syndical et le politique, il est évident que nous n'en sommes pas une.

Notre réponse consiste à concevoir toutes les luttes, aussi minimes soient-elles, comme autant de moments liés à une unique stratégie d'ensemble qui combine les dimensions syndicale et politique et qui culmine dans la grève générale. Une stratégie qui cherche également à préparer ses forces militantes à l'autodéfense, qui constitue un maillon de « l'art de l'insurrection » dont parlait Engels. Il s'agit de donner de la visibilité à nos idées et de gagner la sympathie des exploités, comme nous l'avons fait lors des grands affrontements autour de l'autoroute Panamericana, ou dans les luttes qui ont parfois abouti à des victoires comme à celles de Kraft en 2009 ou de Donnelley en 2014, mais aussi à certaines défaites qui, parce que la retraite a été bien conduite et parce les leçons qu'il était possible d'en tirer ont été bien expliquées, n'ont pas conduit à la démoralisation. Le cas de Lear en 2014 en constitue un exemple. Lorsque la direction de la SMATA (syndicat des travailleurs de l'automobile) voulait que la commission interne de l'usine [3] signe un texte qui prévoyait que les nouveaux travailleurs soient embauchés avec un salaire inférieur de 30 % à celui des titulaires, les camarades ont été contraints de mener une lutte très dure de six mois, que nous avons finalement perdue. Dans ce cas comme dans d'autres, nous pensons qu'il vaut mieux perdre le contrôle de la commission interne à l'issue d'une lutte qui a été menée jusqu'au bout que conserver des positions de représentation des travailleurs en baissant la tête.

L'expérience montre en outre que céder devant les manœuvres du patronat, qui vise à obtenir le soutien des commissions internes et des syndicats en assemblée pour légitimer ses attaques contre les travailleurs et qui joue de la menace permanente des licenciements, ne nous protège en rien. Si les attaques du patronat demeurent sans réponse, elles finissent de toute façon par désarticuler les forces militantes sur les lieux de travail et conduisent parfois à la fermeture du site ou au licenciement des forces militantes de l'entreprise.

En résumé, la lutte contre l'adaptation au syndicalisme et à l'électoralisme, contre la division des luttes syndicales et des luttes politiques, contre les syndicats qui ont été vidés de leur substance par la bureaucratie, fait partie intégrante de la lutte contre le péronisme. Sans ce combat, la dénonciation du péronisme n'est qu'un discours destiné à amuser la galerie.

MM. — Revenons-en donc aux forums du FIT-U et aux réponses que les autres forces qui y prennent part ont apportées à notre proposition. Le PO et l'IS proposent des « comités de soutien au FIT-U ». Quelle est, à tes yeux, la différence entre cette proposition et la nôtre, qui consiste à mettre sur pied des institutions de front unique ou des cadres de coordinations, tout en organisant des comités au service de la création d'un parti de la nouvelle classe ouvrière ?

EA. — La proposition du PO et de l'IS consiste à créer des comités du FIT-U et même un congrès ou une assemblée nationale du FIT-U. À mon sens, c'est une proposition à la fois électoraliste et sectaire. Pourquoi ? Parce que cette proposition revient à exiger des gens qui veulent s'organiser pour lutter contre Milei qu'ils soient d'abord membres du FIT-U ou qu'ils le soutiennent. Or il y a des milliers de travailleuses et de travailleurs aux idées péronistes, de travailleurs indépendants qui veulent lutter contre Milei et qui, avec cette logique, n'ont pas d'autre option que d'accepter préalablement d'entrer dans le FIT-U pour pouvoir rejoindre la lutte. Notre conception va exactement dans le sens opposé. Nous voulons créer des institutions de front unique où puissent participer des péronistes, des personnes sans parti, des camarades qui ne sont d'accord ni avec Myriam Bregman, ni avec Nico del Caño, ni avec le PTS, ni avec le FIT-U, mais qui veulent lutter sérieusement contre Milei et le patronat. Nous voulons mobiliser des personnes qui défendent des idéologies différentes, pas les sélectionner sur la base d'un accord politique préalable. C'est là le cœur de la tactique du front unique ouvrier telle que la concevait la IIIe Internationale : « Frapper ensemble, marcher séparément ». Précisément parce qu'il s'agit de lutter avec celles et ceux qui ne sont pas en plein accord politique avec nos positions. S'il en allait autrement, cette tactique n'aurait tout simplement aucun sens.

À propos du type de parti qu'il faut construire, nous pourrons ou non nous mettre d'accord avec les autres forces du FIT-U et il est légitime que chaque courant défende sa stratégie. Ce qui ne peut pas être justifié, en revanche, c'est que le FIT-U n'impulse pas des formes de front unique capables d'unir les secteurs combatifs et de faire pression sur les bureaucraties des grands syndicats, sur les directions étudiantes et sur les organisations de masse. Si l'on ne crée pas ces institutions de front unique, destinées à créer des liens entre les différents secteurs combatifs – comme les coordinations par exemple ; nous avons, pour notre part, repris la proposition des « comités d'action » formulée par Trotsky –, s'il n'existe pas d'organes capables de faire payer politiquement à la bureaucratie le prix de sa passivité, il est impossible que les larges secteurs qui sympathisent aujourd'hui avec la gauche révolutionnaire disposent de la force nécessaire pour freiner les attaques du gouvernement, battre Milei, et que nous puissions les convaincre d'un programme et d'une stratégie révolutionnaires.

On peut donner de nombreux exemples qui illustrent par la négative cet argument. Dans Marxisme, stratégie et art militaire, nous sommes revenus sur le cas de la Grèce où Syriza est arrivé au pouvoir, après des dizaines de journées de grève générale. Cet exemple montre clairement que, lorsque le front unique ne se développe pas dans la lutte des classes, l'énergie du mouvement se dissipe dans des sommes d'actions isolées, qui ne présentent pas de continuité les unes avec les autres. De leur côté, les forces réformistes, partisanes de la collaboration de classe, finissent par se renforcer parce qu'elles apparaissent comme une forme de « moindre mal » aux yeux des masses épuisées qui ne parviennent plus à apercevoir d'autres alternatives. Trotsky l'avait déjà constaté dans ses analyses sur la situation en France en 1922 : il expliquait que les réformistes s'implantent d'autant mieux parmi les travailleurs que l'idée et la pratique du front unique contre la bourgeoisie sont moins enracinées au sein du mouvement ouvrier, car le réformisme se nourrit de la désorientation et de la démoralisation de la classe ouvrière lorsqu'elle ne parvient pas à voir qu'il existe un autre chemin. L'ascension de Syriza témoigne ainsi de cette dynamique : il s'agit de la traduction électorale de l'impuissance à laquelle les bureaucraties ont condamné le mouvement de masse grec.

Lors du forum de débat, le PO a affirmé que ce serait un « crime politique » de ne pas créer un comité du FIT-U à La Matanza, où la Multicolor dirige le SUTEBA [4]. Ce que nous ferons dépendra de la manière dont nous avançons dans les discussions. Le problème central reste en tout de cas de savoir si nous créons des institutions de coordination ou non ; et sur ce point, nous devrions pouvoir nous mettre d'accord, tout en maintenant les divergences qui séparent nos organisations. Dans ce contexte, les camarades de l'IS et du PO ont présenté une proposition alternative : former un Plénum syndical combatif. Mais, dans le meilleur des cas, il s'agira d'une réunion de dirigeants. Ce dont nous parlons, de notre côté, c'est d'organiser l'avant-garde de notre classe en nous donnant pour perspective de rassembler la base des différentes organisations dans des réunions de coordination. Pas de constituer des cadres de dirigeants. Comme l'a affirmé Christian Castillo lors du forum, la question est de savoir si nous parvenons à mobiliser les cheminots de Haedo et les enseignants de La Matanza pour créer une coordination régionale capable de faire face à Milei et au péronisme d'Espinoza et de Kicillof. Dans les prochains forums, il faudra approfondir cette discussion car, comme l'ont souligné Christian et Laura Liff, nous sommes encore trop faibles pour mobiliser les forces nécessaires afin de battre Milei et c'est pourquoi il est décisif de mettre sur pied ces institutions de front unique.

C'est là le cœur de la discussion de fond. Il faut créer un parti révolutionnaire mais, en raison des divergences qui existent entre nos différents courants, il est très difficile de commencer par créer des comités communs. En revanche, créer des institutions d'auto-organisation dans chaque usine, chaque université, chaque hôpital, en appliquant la tactique de l'unité d'action et, en direction de la classe, celle du front unique ouvrier – telle que la concevait la IIIe Internationale : « Frapper ensemble, marcher séparément », c'est-à-dire frapper ensemble l'ennemi de classe sans mêler nos drapeaux à ceux des réformistes et des centristes – peut nous permettre d'articuler et de mobiliser des forces non seulement de manière défensive, mais aussi de manière offensive.

Je suis un peu plus pessimiste quant à la possibilité de construire immédiatement un parti commun, en raison de la profondeur des divergences programmatiques et stratégiques qui séparent nos organisations. Mais je suis optimiste quant à la possibilité que les camarades réfléchissent et que nous puissions mettre sur pied ce type de cadres de lutte communs ; et qu'à partir de cette expérience pratique partagée, nous puissions rapprocher nos positions. Les convergences sérieuses ne sont jamais nées d'accords diplomatiques, mais d'une pratique commune dans la lutte des classes.

MM. — Intéressons-nous à la relation entre les deux propositions que nous formulons au sein du PTS : promouvoir des institutions de front unique et construire des comités pour un parti de la nouvelle classe ouvrière…

EA. — Avec la proposition des comités, notre objectif est d'organiser l'immense sympathie qui existe envers Myriam Bregman, Nicolás del Caño ou encore Alejandro Vilca à Jujuy, pour ne citer que certains de nos camarades qui sont très reconnus et respectés. Parmi les camarades qui rejoignent les comités, un certain nombre de gens viennent en raison de la force électorale dont les sondages nous créditent et, bien sûr, nous voulons les intégrer aux comités et discuter avec eux. En même temps, nous avons pour tâche de mobiliser celles et ceux qui souhaitent jouer un rôle plus actif, car nous voulons que les comités interviennent activement dans les luttes. Dans cette perspective, l'une de des tâches immédiates les plus importantes des comités devrait précisément être de promouvoir la coordination des secteurs combatifs et de la gauche révolutionnaire, autrement dit de faire vivre le front unique de lutte dont nous parlons depuis le début. Mais, dans les comités, nous débattons également du programme et de la stratégie que devrait porter un parti de la nouvelle classe ouvrière, un parti révolutionnaire. C'est à cette fin que nous avons publié le manifeste Comment changeons-nous l'histoire ?, qui tente de satisfaire la soif politique et idéologique que nous constatons chez les camarades qui rejoignent les comités. Dans de nombreux comités, des groupes d'étude et de discussion ouverts sont déjà en train de se mettre en place.

Nous ne sommes qu'au début de cette expérience, mais les premiers résultats sont très encourageants. Entre les meetings que nous avons organisés au cours des deux derniers mois – à Ferro, ici à Buenos Aires (CABA), mais aussi à Jujuy et à Neuquén – et les premières réunions des comités, nous avons rassemblé entre 12 000 et 15 000 personnes, dont certaines ont participé à plusieurs activités. Les meetings de Jujuy et de Neuquén ont réuni respectivement 1 000 et 1 500 personnes et celui de Buenos Aires, environ 6 000. La centaine de comités, qui se sont formés dans environ quatre-vingt-dix villes du pays, ont rassemblé lors des premières réunions près de 7 000 personnes. Un fait particulièrement significatif est qu'environ 12 000 personnes nous ont contacté sur internet afin de rejoindre les comités, y compris depuis des villes et des provinces où nous ne sommes pas implantés. Ce n'est qu'un début si on le compare aux millions de personnes qui se disent aujourd'hui prêtes à voter pour Myriam, mais cela montre qu'il existe une frange importante prête à s'organiser.

L'essentiel réside dans le contenu que nous donnerons aux comités. Nous organisons des réunions régulièrement parce que nous voulons en faire des comités militants et non des comités électoraux qui se réunissent une seule fois et finissent par n'être plus qu'une liste de contacts. Nous voulons des comités qui débattent de la politique nationale et internationale, du programme et de la stratégie révolutionnaires, qui lancent de grandes campagnes de soutien aux luttes contre le gouvernement de Milei et le patronat, qui favorisent l'émergence de nouvelles formes d'auto-organisation, de larges cadres de coordination de l'avant-garde militante dans chaque lieu de travail, dans chaque ville. Autrement dit, nous voulons que le développement de ces formes d'auto-organisation soit l'un des objectifs centraux de chaque comité. En même temps, nous voulons que les comités s'élargissent et que chaque camarade puisse jouer un rôle actif dans leur développement. Nous ne sommes pas des ultimatistes : nous ne prétendons pas que tout cela se développera du jour au lendemain. Et le rythme auquel nous avancerons vers la construction d'un véritable parti dépendra également de l'évolution de la lutte des classes.

MM. — Pour battre en brèche l'idée selon laquelle ces discussions au sujet des comités, de l'auto-organisation ou du front unique ne sont que des débats conjoncturels ou secondaires, j'aimerais que nous les replacions davantage dans le cadre des grands débats stratégiques qui ont jalonné l'histoire du marxisme. Il est d'ailleurs frappant de voir que des universitaires contemporains, qui n'ont pourtant rien à voir avec le marxisme – je pense par exemple à l'historien militaire Lawrence Freedman –, consacrent parfois davantage d'attention à ces questions que ne le fait la gauche révolutionnaire elle-même.

EA. — Je suis heureux que tu évoques Freedman, car c'est un auteur qu'on devrait beaucoup plus discuter à gauche. C'est probablement l'historien de la stratégie militaire le plus prestigieux au sein du monde anglophone, professeur émérite d'études militaires au King's College de Londres, une figure de l'establishment académique britannique, sur laquelle ne pèse évidemment aucun soupçon d'adhésion au marxisme. Et pourtant, dans son ouvrage majeur, Strategy. A History, il consacre près d'un quart du livre à ce qu'il appelle la « stratégie par en bas » et prend au sérieux les idées Marx, Engels, Kautsky, Luxemburg, Lénine et Gramsci. Autrement dit, un auteur bourgeois sérieux comprend que le marxisme est une école stratégique de premier ordre, alors que beaucoup de marxistes méprisent la pensée stratégique ou la considèrent comme une question secondaire. Dans notre conception, au contraire, la pensée stratégique constitue la question centrale du marxisme.

Il est intéressant de revenir sur la manière dont Freedman comprend Lénine. Selon lui, sa grande innovation stratégique ne consiste pas à transformer le marxisme en une théorie militaire mais à faire de la stratégie révolutionnaire une théorie politique de la conquête du pouvoir, dans laquelle l'organisation, la conscience, la conjoncture, les rapports de forces et l'insurrection constituent autant de moments d'un même processus stratégique. Il estime que Lénine comble un vide dans la théorie marxiste que Marx n'avait pas totalement adressé : Lénine ne modifie pas la théorie de la lutte des classes, mais théorise sur un plan stratégique la manière de la conduire jusqu'à la conquête du pouvoir.

On le voit de façon remarquable dans les cahiers de notes de Lénine sur Clausewitz, la célèbre Tetradka de 1915, que Carl Schmitt lui-même – un autre penseur réactionnaire mais sérieux – considérait comme l'un des documents les plus extraordinaires de l'histoire universelle. Lénine part de la célèbre formule de Clausewitz selon laquelle la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. Mais cette formule pose une question préalable : qu'est-ce que la politique ? Pour le libéralisme, la politique est l'administration de l'État. Pour Lénine, dans le prolongement de Marx, la politique est l'expression concentrée de la lutte entre les classes pour le pouvoir d'État. Ainsi, lorsque Lénine lit Clausewitz, il transforme le contenu même de cette formule. Deux conclusions majeures en découlent. Premièrement, une révolution n'est pas simplement une explosion spontanée mais le prolongement de la lutte politique lorsque la crise de l'État débouche sur un affrontement décisif entre les classes. Deuxièmement, ni le parti ni l'insurrection n'obéissent à des critères purement militaires : la force n'a de sens que si elle répond à des objectifs politiques définis par la lutte des classes.

Le point faible de la lecture de Freedman tient au fait qu'il considère que le parti léniniste est le grand multiplicateur stratégique de la révolution – ce qui est vrai – mais sans tenir compte des réflexions de Trotsky qui voyait dans les soviets un autre immense multiplicateur stratégique. Le soviet satisfait une double fonction stratégique qu'aucun autre organisme ne remplit : il élargit la lutte – en intégrant des secteurs toujours plus larges, y compris des secteurs qui ne sont pas organisés, ainsi que les forces alliées à la classe ouvrière – et, simultanément, il unifie ces différentes forces face à l'État. Le parti et les soviets sont les deux multiplicateurs stratégiques : le parti concentre l'avant-garde autour d'un programme et d'une stratégie révolutionnaires ; les soviets organisent les masses en tant que sujet politique. Aucun de ces multiplicateurs stratégiques ne peut amener à la victoire indépendamment de l'autre : sans parti, les conseils tombent entre les mains des conciliateurs, comme les Räte allemands lors de la révolution de 1918-1919 ; sans soviets, le parti est soit impuissant, soit il se substitue aux masses, comme dans les révolutions dirigées par des partis-armées.

MM. — Que réponds-tu aux personnes qui se sont rapprochées des comités avec enthousiasme du fait des perspectives électorales qu'ouvre la nouvelle localisation de Myriam et de la gauche révolutionnaire et qui ont le sentiment que nous parlons désormais d'autre chose ?

EA. — La première chose que je dirais, c'est qu'il n'y a absolument aucun débat dans nos rangs sur la nécessité de mener une grande campagne électorale. Le moment venu, nous la mènerons à fond, comme nous l'avons fait chaque fois que nous avons dû livrer bataille sur le terrain électoral.

Les élections nous offrent une tribune exceptionnelle pour éduquer des millions de personnes et leur permettre d'identifier leurs ennemis de classe, comme nous l'avons fait lors de la dernière campagne en dénonçant ceux qui sont les véritables maîtres du pays et en affirmant la nécessité de rompre avec le FMI. La popularité de Myriam a énormément progressé lors du débat présidentiel. Des journalistes très éloignés de nous, comme Ignacio Zuleta, chroniqueur pour Clarín, sont même allés jusqu'à dire que, lors du débat, il y avait quatre candidats qui disaient tous la même chose… et Myriam Bregman.

Nous ne renoncerons en rien à notre capacité d'utiliser les élections comme un instrument de la lutte de classe. Mais nous disons cependant que, si nous sommes capables en plus de cela de mobiliser ces volumes de forces grâce aux cadres de coordination et aux organes de front unique, alors nous aurons permis au FIT-U de jouer un rôle considérablement plus avancé que le travail – déjà très progressiste – d'agitation programmatique qu'il remplit déjà aujourd'hui.

MM. — Comment inscris-tu ton point de vue dans le cadre d'une discussion stratégique plus générale ?

EA. — On peut rapporter cette discussion aux grands débats classiques sur la stratégie dans l'histoire du marxisme – notamment à la polémique entre « stratégie d'usure » et « stratégie d'anéantissement » qui opposa Karl Kautsky à Rosa Luxemburg à partir de 1910. Il s'agit de la première grande discussion où des concepts issus de la stratégie militaire ont été introduits explicitement dans le débat politique marxiste. À cette époque, face à la montée des luttes et à la crise politique de l'Empire allemand, Kautsky défendait une « stratégie d'usure », dont l'axe principal consistait à attendre les élections et à s'y préparer. Luxemburg, qui jugeait que cette orientation était passive, défendait au contraire de mettre en œuvre une vaste campagne d'agitation, d'organiser toutes sortes de meetings, afin de défendre la perspective d'une grève générale de masse à même d'unifier les luttes qui avaient lieu à l'époque.

Contrairement à la caricature qui en est souvent faite, Luxemburg ne défendait absolument pas une position anti-électoraliste. Elle partageait avec Kautsky l'idée que la crise ouvrait d'immenses perspectives électorales pour la social-démocratie. Mais elle refusait catégoriquement, en revanche, de séparer les perspectives électorales de la nécessité de développer le mouvement réel de la lutte des classes. C'est là un point de divergence central entre les « deux stratégies ». C'est finalement une ligne plus proche de celle de Kautsky qui s'imposa, avec les résultats qu'on sait : en 1914, la social-démocratie, qui était devenue une gigantesque machine électorale et syndicale, fut incapable de s'opposer à la guerre ; et lors de la révolution de 1918-1919, l'absence d'un parti révolutionnaire fut un facteur décisif dans la défaite du processus révolutionnaire.

Aujourd'hui, ce débat témoigne du fait qu'il n'y a pas de solution qui n'en passe pas par la défaite de Milei et la nécessité d'empêcher la destruction des conditions de vie du prolétariat. Et ces tâches ne se résoudront pas dans l'isoloir. Comme je le disais au début, nous ne pouvons pas nous contenter de « représenter » la classe ouvrière ; notre tâche est de l'aider à s'organiser, à mettre sur pied ses propres institutions afin qu'elle devienne un sujet hégémonique. Mais cette tâche n'enlève rien, ni pour Rosa Luxemburg en son temps, ni pour nous aujourd'hui, à l'immense importance de l'agitation politique sur le terrain électoral.

MM. — Veux-tu ajouter quelque chose ?

EA. — Je voudrais d'abord revenir sur ce qui définit un militant trotskyste aujourd'hui. Est-ce le fait de défendre l'auto-organisation de la classe ouvrière ou de gérer de petits appareils qui se font concurrence ? Nous répondons : défendre l'auto-organisation. Nous avons d'importantes divergences programmatiques et stratégiques avec les autres forces du FIT-U et nous ne les dissimulerons pas car nous voulons précisément que le plus de camarades possibles s'emparent de ces débats. C'est pour cela que nous avons proposé d'organiser ces forums. Mais si nous parvenons à développer ensemble des cadres de coordinations et des institutions de front unique sur chaque lieu de travail et d'études, je suis convaincu que cette expérience pratique commune pourra nous rapprocher bien davantage que n'importe quel accord diplomatique.

Parallèlement à cette proposition, je pense que nous devrions promouvoir des réunions ouvertes du groupe parlementaire du FIT-U. Une « permanence parlementaire ouverte » en présence de Myriam Bregman, de Nicolás del Caño, ouverte à l'ensemble du FIT-U et à laquelle des intellectuels, des dirigeants ouvriers et des figures des mouvements sociaux pourraient également participer afin de discuter ensemble de la politique à mener dans la rue, de la politique parlementaire et de leur articulation. Les sièges parlementaires, que nous mettons toujours au service des luttes devraient aussi fonctionner comme des tribunes délibératives ouvertes à tous ceux qui souhaitent prendre part au mouvement.

Si nous parvenons à mettre en œuvre tout ce que j'ai développé au cours de cet entretien – les comités, les cadres de coordinations, les organes d'auto-organisation, le front unique imposé aux grandes organisations syndicales et politiques, la permanence parlementaire ouverte – alors le FIT-U deviendra une force bien plus puissante qu'il ne l'est aujourd'hui, bien plus puissante qu'un simple front électoral. C'est là notre pari et c'est ce dont nous voulons discuter dans les prochains forums.


[1] Du nom du président péroniste de l'époque, Carlos Menem. NdT.

[2] Usine de pneumatiques du nord de Buenos Aires qui a récemment fermé en laissant 900 travailleurs sur le carreau. NdT.

[3] Les commissions internes sont des instances syndicales qui agissent au sein de l'établissement de travail ; elles sont composées de délégués qui y travaillent et sont élues par les salariés. Elles peuvent se constituer au sein d'une usine ou d'une entreprise, mais il peut également y avoir des commissions internes dans les écoles, les lignes de bus, le métro ou tout autre lieu de travail. NdT.

[4] La SUTEBA est le syndicat des enseignants de la région de Buenos Aires, et la Multicolor est un courant oppositionnel et combatif au sein du syndicat, NdT.

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