Magellium-Artal : 5 salariés replacés sous le chef dont ils avaient dénoncé le management abusif
Tue, 07 Jul 2026 14:51:25 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalAlors que la procédure prud'homale engagée par Nadia, licenciée après avoir dénoncé des pratiques managériales abusives, se poursuit cette semaine, la direction de Magellium-Artal continue de réprimer les salariés : cinq travailleurs viennent d'être replacés sous l'autorité du manager qu'ils avaient mis en cause en 2024.

Le 28 mai dernier, le CSE de Magellium-Artal a rendu un avis défavorable et particulièrement critique sur un projet de réorganisation présenté par la direction. Au cœur de cet avis : la situation de cinq salariés toulousains qui doivent être replacés sous la responsabilité du manager dont ils avaient dénoncé les pratiques managériales en 2024.
Pour Augustin, délégué syndical CGT chez Magellium-Artal, l'avis rendu par le CSE est sans appel. « Les élus ont démontré la vacuité des soi-disant motivations avancées par la direction pour justifier ce traitement particulier, ainsi que les importants risques psychosociaux encourus par les salariés concernés » explique-t-il. En séance, présidée par le nouveau PDG, « la direction n'a apporté aucune réponse. Silence radio » ajoute-t-il.
Quelques semaines auparavant, les salariés concernés avaient eux-mêmes adressé un courrier au CSE et à leurs collègues afin d'alerter sur les conséquences de cette réorganisation. Dans ce courrier, que Révolution Permanente a pu consulter, ils décrivent des difficultés de sommeil, un stress important ainsi qu'une dégradation de leur état de santé. Les salariés témoignent également que la majorité d'entre eux ont été placés en arrêt de travail depuis l'annonce du projet.
Malgré ces éléments, la direction a choisi de passer en force : la réorganisation est désormais effective. « Au vu de l'absence de raison crédible avancée pour cette réorganisation, tout porte à croire qu'on essaie juste de faire payer à ces cinq salariés d'avoir alerté sur leurs conditions de travail » rajoute Augustin.
Deux ans après l'alerte, la répression continue
Pour comprendre la situation actuelle, il faut revenir à 2024. Cette année-là, seize salariés de la branche toulousaine de l'unité SIG (Système d'Information Géographique) avaient lancé une alerte collective pour suspicion de harcèlement moral et risques psychosociaux visant le directeur de l'unité, basé à Paris.
L'enquête avait mis à jour des conditions de travail extrêmement préoccupantes, marquées par une pression constante, des cris et des humiliations répétés, ainsi que des impacts concrets sur la santé des salariés : stress intense, pleurs, arrêts de travail, situations proches de l'épuisement etc. Pourtant, à l'issue de cette enquête, la direction avait choisi de changer d'équipe les salariés estimant qu'ils portaient une responsabilité dans les difficultés rencontrées, tout en blanchissant le chef concerné par l'alerte.
Depuis cette alerte, les départs se sont multipliés au sein de l'équipe. Un salarié a été licencié pendant l'enquête pour des faits connus de longue date par le management. Quelques mois plus tard, Achraf, membre de cette même équipe, était à son tour visé par une tentative de sanction. La direction avait finalement dû reculer face à la large solidarité des travailleurs. En mai 2025, la direction a ensuite licencié Nadia, militante CGT, allant jusqu'à utiliser contre elle, dans la procédure de licenciement, le témoignage qu'elle avait fourni en tant que victime dans le cadre de l'enquête interne.
Les cinq salariés visés par la réorganisation actuelle font partie des derniers membres de ce collectif encore présents dans l'entreprise. Dans le courrier adressé au CSE, ils dénoncent également une mise au placard : deux années de mise à l'écart et d'intégration incomplète depuis leur rattachement à une autre unité à la suite de l'enquête de 2024. Ils affirment même que : « Si l'objectif de la direction était de nous pousser au départ "volontaire", nous voyons difficilement comment elle aurait pu s'y prendre autrement ».
Mais la direction ne s'est pas contentée de réprimer individuellement les travailleurs qui avaient lancé l'alerte. Elle s'est aussi attaquée à ce qui faisait la force de ce collectif : son unité. Pour légitimer sa réorganisation, elle a notamment choisi de promouvoir l'un des anciens lanceurs d'alerte à un rôle d'interface avec le manager mis en cause, présentant ainsi cette nouvelle organisation comme une mesure destinée à protéger les salariés. Une manière de donner une caution au projet tout en fragilisant les solidarités construites depuis l'alerte de 2024.
Pour Augustin, le fil conducteur de ces deux dernières années est clair : « Ces collègues ont osé relever la tête et dénoncer collectivement des formes de management abusif en 2024. Depuis, la direction n'a cessé de leur faire payer cet affront, c'est un véritable acharnement ».
Le 8 juillet, une nouvelle étape du combat de Nadia contre la répression
En 2025, le licenciement de Nadia avait suscité une vive émotion dans l'entreprise en raison de son caractère infondé mais aussi de sa violence. « Cela a choqué tout le monde. Tu dénonces le harcèlement de ton chef et 9 mois plus tard, tu te fais licencier », raconte Augustin. Il continue : « Dès que nous avons appris la nouvelle de sa convocation, nous avons réuni les salariés en assemblée générale qui ont décidé de faire une action de clapping dans le hall d'entrée le jour de son entretien préalable au licenciement afin de faire résonner leur soutien dans les locaux de l'entreprise ». La solidarité ne s'était pas arrêtée aux murs de l'entreprise puisqu'un rassemblement, appelé par plus de 50 organisations syndicales et politiques, avait réuni plus de 150 personnes devant les locaux toulousains de l'entreprise.
Cette répression fait aujourd'hui l'objet d'une bataille judiciaire, qui a commencé en 2025 avec une première procédure en référé. Si elle n'a pas permis d'aboutir à la réintégration, elle a permis d'obtenir la reconnaissance du statut de lanceuse d'alerte de Nadia : « Cette procédure de référé a été une étape importante dans notre combat. Beaucoup de collègues sont venus assister à l'audience et ont pu constater la dimension politique de ce licenciement. Toute notre organisation collective, nos assemblées générales, nos tracts, nos revendications étaient pointées du doigt avec un mépris évident ».
Le combat se poursuit désormais sur le fond. Une audience de conciliation entre Nadia et la direction de Magellium-Artal, première étape obligatoire de la procédure, doit se tenir le 8 juillet prochain. Nadia y contestera son licenciement et demandera sa réintégration au sein de l'entreprise.
À l'heure du rachat par WCP, l'organisation collective des salariés est dans le viseur
Depuis quatre ans, les salariés de Magellium défendent un syndicalisme combatif fondé sur l'auto-organisation. Des assemblées générales ouvertes à toutes et tous et décisionnaires ont permis aux salariés de défendre leurs collègues victimes de répression, de s'organiser face aux attaques contre les salaires mais aussi de débattre collectivement des orientations prises par l'entreprise.
Pour Augustin, c'est précisément cette capacité des salariés à s'organiser collectivement qui est aujourd'hui visée. « Ce qui dérange, c'est qu'un collectif de travailleurs soit capable de relever la tête et de construire des solidarités », résume-t-il. « C'est d'ailleurs au plus fort de la mobilisation en soutien à Nadia que la direction a décidé de restreindre nos assemblées générales, leur reprochant notamment d'aborder des sujets trop “politiques”, comme la situation en Palestine. Mais ce qui fait la force de nos AGs, c'est précisément qu'on y parle de tous les sujets qui nous concernent au quotidien. Et aujourd'hui, quand on voit les prix de l'essence, on comprend vite que la situation internationale en fait partie. »
Ces attaques interviennent dans un contexte de transformation profonde de Magellium-Artal. Depuis son rachat par Weinberg Capital Partners (WCP), fonds d'investissement orienté sécurité-défense, les questions liées à la militarisation occupent une place croissante dans l'entreprise. Dès 2023, Serge Weinberg, figure du grand patronat français, proche d'Emmanuel Macron et fondateur de WCP, voyait dans le contexte ouvert par la guerre en Ukraine une « opportunité formidable » pour le secteur de la défense.
À un moment où les actionnaires cherchent à profiter du tournant militariste pour rentabiliser leurs investissements, l'existence d'un collectif de salariés capable de s'organiser indépendamment de la direction constitue un obstacle. D'autant plus que les salariés réunis en assemblée générale ont récemment fait de la reconnaissance du droit de retrait pour des raisons éthiques une revendication collective. Comme l'explique Augustin, « pour nous, c'est évident qu'un salarié qui ne veut pas travailler sur un projet, parce qu'il refuse de participer à tuer des gens dans des guerres ou à détruire la planète par exemple, devrait avoir le droit de refuser de travailler ».
Face à la répression, la force de l'organisation collective
Ce qui se passe aujourd'hui à Magellium n'est pas un cas isolé. Dans un contexte marqué par l'intensification de la répression contre les militants syndicaux, associatifs et politiques, du procès d'Anasse Kazib aux attaques visant la secrétaire générale de la CGT Sophie Binet, en passant par Jean-Paul Delescault et tant d'autres, le patronat cherche de plus en plus à faire taire celles et ceux qui refusent de rentrer dans le rang.
Mais l'histoire récente de Magellium montre également autre chose : malgré les licenciements, les procédures disciplinaires et les réorganisations, la direction n'est pas parvenue à briser l'organisation collective des salariés. Bien au contraire. Fin 2025, en plein cœur de cette séquence de répression, la CGT passait de 33% à 100 % de représentativité aux élections professionnelles et obtenait 70% des sièges au CSE, un plébiscite sans appel de l'organisation collective.
La solidarité construite autour de Nadia, le soutien apporté aujourd'hui aux salariés visés par la réorganisation et cette victoire aux élections syndicales montrent toute la nécessité de construire, dans la période actuelle, un syndicalisme combatif fondé sur l'auto-organisation des travailleurs. Un syndicalisme capable non seulement de défendre les salaires et les conditions de travail, mais aussi de permettre aux travailleurs d'intervenir collectivement sur les choix qui engagent leur avenir et celui de la société tout entière.