« 5 arrêts pour burn-out, on travaille sur le fil » : à l'hôpital Necker à Paris, les infirmières en grève
Fri, 03 Jul 2026 20:49:04 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalDepuis trois semaines, les infirmières de bloc opératoire diplômées d'État (IBODE) de l'hôpital Necker font grève pour dénoncer des conditions de travail intenables. Les soignantes alertent sur les conséquences pour la prise en charge des enfants et appellent à faire connaître leur combat.

Depuis le 11 juin, les infirmières de bloc opératoires diplômées d'État (IBODE) de l'Hôpital Necker à Paris sont en grève avec le soutien de la CGT, de FO et du Collectif Inter-Blocs, pour dénoncer une dégradation continue de leurs conditions de travail.
« Ça fait déjà un an qu'on alerte, on travaille sur le fil. » Pour Marie*, infirmière IBODE à Necker, la grève est l'aboutissement de longs mois d'alertes restées sans réponse.
Les infirmières de bloc opératoire jouent pourtant un rôle central lors des interventions chirurgicales. Elles assurent notamment la gestion des instruments, veillent au respect de la stérilité du matériel chirurgical et participent directement à la sécurité des patients. Mais aujourd'hui, expliquent-elles, le manque d'effectifs met en péril cette organisation.
« Actuellement, on a cinq arrêts pour burn-out. On a des départs liés aux conditions de travail et ça va continuer de se dégrader. Les gens ne se voient plus travailler à Necker », explique Marie. Pour maintenir l'activité, la direction recourt massivement à des intérimaires, souvent peu ou pas formés aux spécificités d'un bloc pédiatrique, que les équipes titulaires doivent elles-mêmes former sur le tas. « On marche sur la tête ! L'AP-HP paye des millions d'euros à l'agence d'intérim. C'est de l'argent public qui va directement dans la poche du directeur de Samsic Médical, une des plus grandes fortunes de France », dénonce une infirmière.
La direction envisage même de supprimer temporairement le rôle d'instrumentiste dans certaines salles pour le mois de juillet. Une décision dangereuse que les grévistes dénoncent : « L'instrumentiste a un rôle central dans la gestion du risque infectieux, c'est la garante de la table d'instrumentation, qui est au plus près des instruments qui vont être utilisés pour opérer le patient. » Dans les faits, ce poste est déjà concrètement très souvent supprimé par manque de personnel, dans un certain nombre de blocs de l'AP-HP. « Au lieu de trouver des solutions, on enlève un rôle essentiel pour la sécurité de l'enfant. C'est jouer un jeu très dangereux », alerte Marie.
« On ne peut plus prendre en charge les enfants dans ces conditions »
Les grévistes demandent le recrutement en nombre suffisant de personnels qualifiés, l'adaptation du programme opératoire aux effectifs réellement disponibles, le contrôle des compétences des intérimaires avant leur affectation et la reconnaissance financière du travail supplémentaire – notamment une prime tutorat pour reconnaître tout le travail de formation – assuré par les équipes permanentes.
Aujourd'hui, expliquent-elles, un bloc de quatorze salles nécessitant 51 équivalents temps plein peine à fonctionner avec un effectif réduit à une trentaine d'équivalents temps plein, dont seulement la moitié est diplômée IBODE.
Pour les soignantes, la mobilisation ne se limite pas à la défense de leurs propres conditions de travail mais prend également en compte la qualité des soins. En pédiatrie, le manque d'effectifs et de moyens dégrade et retarde les prises en charge essentielles. « Nous, ce qu'on dénonce, c'est la perte de chance médicale pour les enfants », insiste-t-elle.
Concernant l'adaptation du programme opératoire aux effectifs, les grévistes demandent à ce qu'il y ait suffisamment de personnels formés dans les blocs opératoires pour ne pas être surchargés par les tâches de formation d'intérimaires en pleine opération : « On demande à ce que la salle ferme si les conditions d'effectifs formés n'est pas respectée. C'est sur ça qu'ils butent actuellement. Dix salles fermées c'est moins d'argent qui rentre dans l'hôpital avec le bloc opératoire, qui est un service très rentable. C'est pour ça qu'ils tirent sur la corde. »
Les grévistes dénoncent une surcharge de travail, qui conduit à l'épuisement du personnel. « À Necker, on fait 8000 interventions par an, c'est un bloc d'ampleur très importante. Pour avoir le maximum de patients possible, ils blindent sur les programmations. Pour éviter qu'il y ait un débordement, on travaille jusqu'à pas d'heure, alors qu'on est déjà parfois à 58 heures semaine. Derrière, il y a des femmes, des mamans, qui se retrouvent à se sacrifier pour leur travail », souligne Marie.
Entre assignations et intérim, la direction tente d'étouffer la grève
Plusieurs réunions de négociation avec la direction se sont succédé sans résultat. « Les réunions s'enchaînent mais rien de concret ne se met en place. La direction joue la montre jusqu'à ce que le mouvement s'essouffle », dénonce Grégory Chakir, infirmier IBODE et président du Collectif inter-bloc, qui a apporté son soutien à la grève.
Dans le même temps, la direction a massivement recours aux assignations au nom de la continuité des soins : « Quand tu veux être gréviste, on t'assigne à travailler, donc en fait ton droit de grève tu ne peux pas l'appliquer », résume Grégory. Dès les premiers jours du conflit, des huissiers sont même venus notifier certaines assignations à domicile.
La direction a également recours aux intérimaires en missions longues pour maintenir les blocs en fonctionnement : « L'AP-HP embauche des intérimaires pour remplacer les grévistes. Ils tournent principalement avec des intérimaires », explique Grégory. Une politique pour briser la grève qui permet à la direction de limiter l'impact visible du mouvement, les intérimaires ne pouvant pas participer à la grève.
Il faut visibiliser et soutenir la grève
Les soignantes insistent sur le fait que leur combat dépasse largement leurs revendications sectorielles, alors que tout le monde passe un jour par l'hôpital. « On veut que la population soit au courant. C'est quand même la prise en charge des enfants », explique Grégory.
Face à la direction de l'AP-HP et au Ministère de la Santé, il est fondamental de visibiliser et soutenir la grève, à l'heure où les médias se refusent à relayer le mouvement.
Malgré les retenues sur salaire, les assignations et l'usure d'un conflit qui dure, les équipes s'organisent collectivement pour poursuivre la mobilisation et réfléchissent à la mise en place d'une caisse de grève. « Nous, on ne lâchera pas », assure Marie.
La mobilisation des IBODE de Necker intervient au moment où la canicule remet une nouvelle fois en lumière l'état d'un système de santé exsangue : hôpitaux saturés, appels au SAMU qui explosent, locaux non climatisés, pénurie de personnels… Après des années de casse austéritaire, aggravée sous Macron, c'est l'ensemble du service public de santé qui se trouve fragilisé.
Face à cette situation, la mobilisation le rappelle : ce sont les soignants comme les usagers qui connaissent les besoins réels de l'hôpital. À l'heure où l'urgence sanitaire touche l'ensemble des travailleurs, de la jeunesse et des classes populaires, il n'y a rien à attendre du gouvernement : seule une réponse par en bas permettra d'imposer un programme d'urgence pour l'hôpital public : hausse massive et immédiate des moyens, embauche massive de soignants, réouverture de lits, investissements immédiats dans les infrastructures, notamment face aux épisodes de chaleur. Un tel plan qui ne pourra être obtenu que par les mobilisations des travailleurs et des usagers, financé grâce aux profits du patronat.