Bolivie : leçons stratégiques de la rébellion ouvrière, paysanne et populaire
Fri, 03 Jul 2026 21:38:36 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLoin d'une victoire éclatante, nous sommes plutôt confrontés à une suspension provisoire du conflit. Le pays est une véritable « cocotte-minute. » Certes, Paz a marqué un point, mais le gouvernement est loin d'avoir trouvé une issue à la crise politique. Pour préparer les affrontements à venir, il faut dresser le bilan des forces et des faiblesses de la mobilisation passée et apprécier lucidement le rapport de forces entre les classes.

Après cinquante jours de mobilisation et de blocages routiers, le gouvernement de Rodrigo Paz est finalement parvenu à faire pencher la situation en sa faveur. La trahison de la bureaucratie de la COB, qui a renié ses engagements envers la Fédération des 20 provinces Tupac Katari et les Comités d'auto-organisation d'El Alto, a permis au gouvernement de lancer son offensive répressive et de promulger, quelques heures plus tard, le décret suprême (DS) 1740 qui instaure l'état d'exception et légitime le déploiement de l'armée sur les routes du pays. Face à cette situation, les organisations paysannes se sont repliées, comme l'a confirmé quatre jours plus tard le gouvernement, lorsqu'il a annoncé que l'ensemble des axes routiers du pays avaient été rouverts.
Cependant, le gouvernement est loin d'avoir trouvé une issue à la crise politique. Les files d'attente dans lesquelles les travailleurs et les paysans boliviens tentent d'obtenir du carburant persistent plusieurs jours, malgré la levée des barrages. Le gouvernement de Paz est ainsi non seulement incapable d'assurer l'approvisionnement des hydrocarbures, mais il est encore possible qu'il distribue encore aujourd'hui du carburant « pourri », comme les Boliviens appellent les hydrocarbures de mauvaise qualité que Paz et ses ministres ont distribué ces derniers mois.
Cette situation accentue la fragilité d'un gouvernement qui ne se maintient qu'à la faveur du soutien précaire des classes moyennes et en bénéficiant de la collaboration des dirigeants de la COB.
Il faut également souligner que Paz s'est maintenu au pouvoir grâce à l'intervention des États-Unis qui lui ont surtout apporté une aide sur le terrain politique. Washington lui a apporté un soutien ouvert, notamment par la médiation du ministre Justiniano (dont les liens avec les États-Unis sont notoires), grâce aux négociations avec le FMI ou encore avec le retour de la DEA. Autant de signes du soutien de Washington au gouvernement de Paz. Cette politique s'inscrit dans la continuité des plans des États-Unis en Amérique latine, sous l'égide de la nouvelle doctrine « Donroe », qui s'est traduite par une ingérence permanente de Washington sur le continent et par le soutien de Trump à des gouvernements de droite et d'extrême droite hostiles aux intérêts des classes populaires. Dans cette logique, Paz devra poursuivre sa politique néolibérale s'il veut conserver les faveurs de Trump. Tout cela remet la lutte anti-impérialiste au premier plan sur l'ensemble du continent.
Loin d'une victoire éclatante, comme veulent le croire certains partisans exaltés de la manière forte, nous sommes plutôt confrontés à une suspension provisoire du conflit. Un analyste du département du Beni décrivait d'ailleurs la situation qui règne dans le pays comme une véritable « cocotte-minute ». Certes, Paz a marqué un point, mais la soi-disante résolution du conflit social ne peut masquer l'autre crise que le gouvernement est incapable de résoudre : celle de l'approvisionnement en carburants. La situation économique constitue un autre problème. La Banque mondiale prévoit une contraction de 3,2 % du PIB bolivien en 2026, soit le pire résultat d'un pays à l'échelle de l'Amérique latine pour l'année en cours. Ce scénario réduit encore la marge de manœuvre du gouvernement pour mettre en place le moindre pacte social. Au contraire, Paz sera poussé à accélérer ses politiques d'austérité. On en voit déjà les premiers signes avec la dévaluation du boliviano sans que l'on sache jusqu'à présent comment se manifesteront les pressions à l'inflation ou à la dévaluation.
Cette question est décisive. Les points de blocages permettaient certes de marquer des points sur le plan politique, mais, si nous les considérons du point de vue de la méthode de lutte, ils empêchaient de conquérir l'hégémonie sociale nécessaire pour faire vaciller le gouvernement de Paz. Concrètement, les barrages ont pesé lourdement sur les campagnes, ont épuisé les communautés paysannes et ont contribué à les isoler de la population urbaine, participant ainsi à créer une dynamique de polarisation politique que le gouvernement a cherché à exploiter en s'appuyant sur les pénuries et les difficultés quotidiennes auxquelles étaient confrontés des millions de personnes. Le développement d'une organisation populaire de l'approvisionnement aurait permis de combler cette brèche et de renforcer l'unité entre les paysans, les travailleurs et les secteurs populaires des villes et des campagnes.
Le problème des prochains affrontements
Comme nous l'avons indiqué plus haut, le conflit n'est pas terminé. La crise n'est pas résolue et aucun des camps en présence n'a subi de défaite décisive. Nous sommes plutôt confrontés à une sorte de suspension de la lutte, provoquée par la trahison de la COB et par le recul des autres secteurs mobilisés sous l'effet de l'état d'exception. Cela signifie, et annonce peut-être, un retour de la mobilisation, face à l'incapacité du gouvernement à rétablir l'ordre et la stabilité nécessaires aux affaires capitalistes. Rien n'empêche les masses de reprendre la lutte, poussées par les provocations de la droite, qui veut réaliser jusqu'au bout le plan néolibéral de Paz, qu'il s'agisse d'un nouveau décret brutal qui dégraderait encore les conditions de vie des masses rurales et urbaines ou d'une nouvelle offensive répressive, etc. De tels épisodes sont « habituels » dans l'histoire bolivienne.
Si un nouveau cycle de lutte commence, la situation nous impose d'élever le niveau d'organisation et de renforcer les moyens de combat à notre disposition. Nous ne pouvons pas repartir de zéro. Il faut s'appuyer sur l'expérience accumulée en matière d'auto-organisation et de lutte contre la bureaucratie, élargir les comités et les développer davantage afin qu'ils deviennent des organismes capables de rassembler toutes celles et tous ceux qui veulent lutter et de coordonner les combats à venir.
Si, lors d'un affrontement à venir, nous voulons faire plier la résistance du gouvernement, il faudra renforcer et développer des organismes de type soviétique. Nous faisons l'hypothèse que les comités de blocage qui se sont développés à El Alto constituent, malgré leurs limites, les germes de ces organismes soviétiques : en cherchant à coordonner les comités, en organisant des assemblées et des cabildos, en participant aux réunions élargies d'autres organisations afin d'unir les forces mobilisées et d'en jeter de nouvelles dans la lutte, ces comités ont joué un rôle essentiel. Si ces comités se maintiennent et se développent dans le cadre de l'état d'exception, ils peuvent constituer un point d'appui important pour faire le lien entre les paysans et l'organisation dans les villes.
Comme nous l'avons également souligné plus haut, il est fondamental de se battre pour que, lors des prochaines batailles, les travailleuses et travailleurs salariés entrent dans la lutte, en particulier les grands bataillons du secteur des mines et les travailleurs du secteur énergétique. Il faudra également lutter pour unir les exploités des campagnes et des villes et pour développer une politique en direction de l'immense majorité de la population frappée par la crise, du mouvement étudiant et de tous les secteurs opprimés du pays.
« Dehors Paz » : un mot d'ordre radical qui limitait l'action de la bureaucratie
Les directions bureaucratiques se sont heurtées à une limite dans leur tentative de trahir la mobilisation : un mot d'ordre qui ne pouvait être satisfait par des primes ou des prébendes, mais qui exigeait que toutes les forces s'engagent dans la mobilisation. Si les personnes mobilisées tenaient chaque point de blocage pour exiger la démission de Paz alors les dirigeants syndicaux ne pouvaient pas revendiquer moins. Ce mot d'ordre radical avait une valeur stratégique car il permettait d'établir un pont entre le mécontentement de la population et la question de la suite à donner au mouvement une fois Paz tombé : gouvernement provisoire ou assemblée constituante ? Autrement dit, le mot d'ordre de la démission de Paz posait directement la question du destin du pays.
L'importance des organisations politiques : le rôle de la gauche dans la mobilisation de masse
Pendant le conflit, les différentes forces de gauche ont joué un rôle honteux, lorsqu'elles n'ont pas tout simplement brillé par leur absence. Par exemple, Evo Morales, suivi par Evo Pueblo et les autres résidus de l'« évisme », a déclaré il y a quelques jours que la démission de Paz était une exigence exagérée. Ces secteurs sont restés en marge de la « rébellion populaire », pour citer la formule qu'Evo lui-même a utilisé pour qualifier la mobilisation. En réponse aux attaques de la droite qui cherchait à le rendre responsable du mouvement, Evo Morales a affirmé qu'à aucun moment il n'avait demandé la démission du président. Dans la même veine, le Parti communiste de Bolivie, qui s'était d'abord tenu aux côtés de Morales puis d'Arce, n'est intervenu qu'à la mi-juin en publiant une brève déclaration appelant au dialogue, passant complètement sous silence la répression d'État et la revendication populaire de démission de Paz. Ils se situaient ainsi à droite d'Argollo et de toute la bureaucratie syndicale.
Le Parti Ouvrier Révolutionnaire et le corps enseignant urbain de La Paz qu'il dirige méritent une mention particulière. Lors de la première mobilisation de janvier comme lors de la seconde, en mai et juin, les enseignants urbains se sont mobilisés contre le sous-financement de l'éducation, pour l'augmentation des salaires et autour de la plateforme revendicative de la COB. Plus encore, les enseignants, urbains comme ruraux, aux côtés des secteurs de la santé et des ouvriers de l'industrie, étaient déjà mobilisés avant même que le Cabildo du 1er mai n'acte la convergence des différentes forces ouvrières, paysannes et indigènes mobilisées dans le mouvement. Cependant, dès les premiers jours de mai, la mobilisation de ces secteurs est restée cantonnée dans le périmètre de la lutte syndicale. Le POR a été l'organisation qui a défendu cette orientation avec le plus d'insistance, une orientation qui, soit dit en passant, se situait encore plus à droite que la bureaucratie d'Argollo.
Ils se sont systématiquement opposés au mot d'ordre de « démission de Paz » car ils jugeaient qu'il s'agissait d'un mot d'ordre électoraliste. Selon eux, la démission impliquait l'accession de Lara au pouvoir et la convocation de nouvelles élections. Pourtant, la réalité est bien différente. Le mot d'ordre de « démission de Paz » a émergé dans les cabildos, les réunions élargies et les assemblées comme l'expression du rejet populaire de l'ensemble des mesures du plan d'austérité de Paz, mais aussi comme une réponse au refus du gouvernement de négocier sur la base des plateformes revendicatives et des demandes des secteurs mobilisés.
Face à la montée de la mobilisation, Paz a modifié sa politique : après avoir refusé tout dialogue, il a opté pour une stratégie de démobilisation en lançant des appels aux négociations, tout en réprimant durement les mobilisations. À ce moment-là, la démission du président est devenue un obstacle pour la bureaucratie syndicale d'Argollo et pour tous les dirigeants qui avaient accompagné la mobilisation dans le seul but de renforcer leurs positions dans un éventuel cycle de négociations. Pour aller au dialogue et trahir la mobilisation, Argollo a dû revenir sur ses propres déclarations, renier les accords qu'il avait signés avec la Tupac Katari et abandonner l'exigence de la démission de Paz. Le POR, lui, n'a même pas eu besoin de le faire : dès le départ, il avait refusé de défendre cette revendication et s'était montré prêt à négocier « si le gouvernement les invitait ». Ils ont cessé de se mobiliser très tôt, tout comme les enseignants ruraux, après que Paz leur a proposé une prime de 2 500 bolivianos.
La manière dont le POR est d'autant plus critiquable si l'on considère le rôle que le corps des enseignants urbains aurait pu jouer en ouvrant les écoles pour soutenir la mobilisation, en en faisant des lieux de repos et des centres d'organisation de la lutte. Mais, sur ce terrain, le POR a disparu. Il a oublié ses déclarations grandiloquentes sur l'unité des masses ouvrières et paysannes ; il n'a pas cherché à faire du corps enseignant, au sein de la COB, un pont concret entre les paysans et les travailleurs urbains ; ses positions syndicales lui ont servi à négocier une prime, non à développer la mobilisation. En ce sens, le POR est composé de syndicalistes conséquents, mais, du point de vue de la lutte des classes, il a agi comme une force réformiste située à droite d'Argollo qui a couvert sa capitulation par des déclarations générales sur l'Assemblée du peuple ou sur le gouvernement ouvrier et paysan. Dans la bouche du POR, ces affirmations n'ont aucune valeur.
Depuis la LOR-CI, partie prenante du Courant Révolution Permanente, nous avons cherché, dans la mesure de nos possibilités, à nous jeter dans la mobilisation pour la renforcer et y jouer un rôle révolutionnaire. Nous avons encouragé toutes les formes d'auto-organisation démocratique mises en place par les personnes mobilisées, favorisé leur coordination et contribué à rendre conscient le rôle que jouaient les dizaines de milliers de personnes qui se mettaient en mouvement dans la rue. Nous faisons référence aux comités d'approvisionnement, d'autodéfense ou en charge des cuisines populaires qui avaient commencé à être discutés dans plusieurs secteurs dans les derniers jours du conflit. En somme, nous ne nous sommes pas seulement battus pour que la classe ouvrière « formelle » rejoigne la grève générale, mais pour qu'elle le fasse en se soudant à l'avant-garde de la mobilisation, à savoir le mouvement paysan. En menant ce travail, nous avons constamment cherché à construire un pont entre le mot d'ordre de la « démission de Paz » porté par les masses et la nécessité d'un gouvernement des travailleuses et des travailleurs, en arrachant, par la mobilisation, un gouvernement provisoire des organisations en lutte.
Depuis La Izquierda Diario, nous avons été dans la rue dès la première minute pour couvrir les mobilisations et les dynamiques d'organisation, pour donner la parole aux secteurs qui s'opposaient à la trahison des directions syndicales, pour dénoncer chaque manoeuvre du gouvernement, ses liens avec les intérêts capitalistes et pour montrer que chaque tentative de dialogue constituait un piège. En tant que partie prenante du Réseau international de journaux, nous avons cherché à influencer les secteurs combatifs en lutte mais aussi à briser le blocus médiatique qui a entouré la rébellion bolivienne afin que les échos de cette expérience touche des millions de travailleurs, de travailleuses, de jeunes et de militants dans le monde entier. Cela s'est traduit par une augmentation impressionnante de notre audience habituelle, avec une multiplication des visites sur notre site et surtout sur les réseaux sociaux, qui étaient les moyens de communication les plus utilisés par les secteurs mobilisés.
C'est dans ce cadre que nous avons accordé une attention particulière au district 8 et au développement de ses comités et de ses cabildos. Notre intervention visait à développer ces tendances à l'auto-organisation et ces tendances antibureaucratiques. Mais notre intention était aussi de briser le blocus médiatique imposé par la presse et l'establishment raciste et anti-indigène qui tentaient de faire basculer l'opinion publique en faveur du gouvernement.
Au cœur de la répression, nous avons impulsé le ProDHCre, un organisme pour les droits humains et contre la répression d'État, qui se trouve aujourd'hui en première ligne dans la défense des personnes arrêtées et persécutées après l'accord d'Argollo. Le ProDHCre cherche à devenir une référence pour la défense des détenus et le combat contre la répression.
Depuis le milieu universitaire, nous avons cherché à intervenir à contre-courant avec Combate Rojo [Collectif de jeunesse de la LOR-CI]. Nous avons dû y affronter les attaques du rectorat et des secteurs de droite, qui tentaient de nous démoraliser, afin de porter le conflit à l'université. Cela nous a valu d'être désignés comme « la gauche » à l'Université supérieure de San Andrés de La Paz.
De même, depuis notre courant international, le Courant Révolution Permanente, nous avons participé à l'organisation de la mission de défense des droits humains venue d'Argentine pour observer les violations des droits humains sous le gouvernement de Paz. Le soutien à la lutte du peuple bolivien a également fait partie de l'activité militante internationaliste du CRP, avec la contribution de camarades du Chili, du Brésil et d'Argentine, ainsi que des actions en Europe et une campagne menée depuis le monde entier pour renforcer la lutte en faveur d'une issue révolutionnaire à la rébellion. Cette campagne visait également à montrer la manière dont le peuple bolivien résiste à la droite et à l'extrême droite afin que notre lutte inspire des millions de personnes en quête d'un exemple stratégique, face aux réponses conciliatrices de la gauche institutionnelle et aux trahisons des bureaucraties syndicales. Tandis que le gouvernement dénonçait de manière autoritaire l'« ingérence étrangère » tout en demandant de l'argent et des conseils à des politiciens de la droite nord-américaine ou argentine, nous revendiquons, pour notre part, l'unité des peuples d'Amérique latine et du monde entier ainsi que l'internationalisme.