Argentine. Avec la démission de son chef de cabinet, Milei est plus isolé que jamais
Thu, 02 Jul 2026 20:57:20 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLa démission de Manuel Adorni, numéro deux du gouvernement argentin, constitue un revers politique majeur pour Javier Milei. Un scandale de plus qui ouvre une crise sans précédent pour le gouvernement argentin.

Manuel Adorni, directeur de cabinet et ancien porte-parole du gouvernement, a présenté sa démission au président le 27 juin, acculé par une affaire d'enrichissement illicite qui l'aura poursuivie durant plusieurs semaines. Un scandale grave qui vient frapper au cœur un proche de Milei, expert-comptable de formation et ex-chroniqueur/polémiste à la télé. Il était passé en trois ans de porte-parole du gouvernement à chef de cabinet des ministres, poste hybride entre directeur de cabinet présidentiel et Premier ministre, chargé de coordonner les ministères.
Une affaire de fraude fiscale de grande ampleur
Tout à commencé avec un premier scandale, suite à un voyage privé effectué début mars par l'épouse de Manuel Adorni à New York, à bord de l'avion officiel du gouvernement argentin puis en jet privé. Une première affaire qui avait fait du bruit, avant d'être vite étouffée par le gouvernement et la presse bourgeoise. C'est cependant un deuxième scandale fin avril qui fait prendre une toute autre dimension à l'affaire Adorni, avec l'apparition d'incohérences entre ses déclarations de patrimoine et son train de vie réel.
En cause notamment, l'acquisition d'une maison dans un lotissement privé, d'un appartement à Buenos Aires, l'accumulation de biens et de prêts d'origine douteuse, jusqu'à des dépenses en liquide aussi exorbitantes que grotesques, comme un jeu de draps facturé l'équivalent de plusieurs milliers de dollars ou encore l'utilisation des cartes bleues officielles de deux de ses employés au sein du cabinet du gouvernement pour s'acheter du matériel pour jouer à des jeux-vidéos.
Le 11 juin dernier, le numéro deux du gouvernement avait fini par reconnaître à la télévision s'être enrichi grâce à des investissements dans les cryptomonnaies, tout en ayant volontairement omis de déclarer 500 000 dollars au fisc. « Nous avons économisé sans déclarer, comme le font la majorité des Argentins », avait-il justifié. Face à la pression des appels à sa démission, et la colère massive dans la population, le Congrès a d'abord tenté de gagner du temps : à la Chambre des députés comme au Sénat, l'interpellation d'Adorni a été systématiquement renvoyée à plus tard sous des prétextes procéduriers, au grand bénéfice de l'exécutif.
Javier Milei a longtemps défendu bec et ongles celui qu'il considérait comme son principal homme de confiance, allant jusqu'à le présenter comme la victime d'une opération montée contre lui. Mais cette position a fini par révéler une crise interne bien plus large au sein de La Libertad Avanza. Patricia Bullrich elle-même, sénatrice du parti et ancienne ministre de la Sécurité, a fait part de ses doutes au président. Sous la pression médiatique croissante, avec huit Argentins sur dix qui se disaient favorables à son départ selon les sondages, Adorni n'avait plus d'autre option que de démissionner.
C'est l'actuel ministre de l'Intérieur, Diego Santilli, qui lui a succédé au poste de chef de cabinet, prêtant serment devant Milei dans le Salon blanc de la Casa Rosada, entouré de treize gouverneurs provinciaux. Celui que Milei qualifiait il y a peu de figure de la « caste » corrompue est aujourd'hui appelé à la rescousse du régime. Signe de l'impunité qui prévaut au sommet de l'État, Adorni lui-même était présent à la cérémonie, où il a chaleureusement embrassé Milei et son successeur.
Une crise qui dépasse le seul cas de Adorni
Arrivé au pouvoir en incarnant le rejet de la « vieille classe politique » et en se drapant dans une prétendue supériorité morale, Milei voit avec cette affaire son propre récit se retourner contre lui. Le gouvernement qui prétendait combattre les corrompus apparaît désormais comme reproduisant exactement les mêmes pratiques de privilèges, de corruption et de protection mutuelle entre responsables politiques que ses prédécesseurs. Preuve, s'il en fallait une de plus, que le mileisme n'est qu'un nouveau gouvernement au service de la grande bourgeoisie argentine, de l'impérialisme et du FMI, après plus de deux ans de coupes budgétaires brutales qui ont enfoncé le pays dans une crise sociale sans précédent.
Le paradoxe, c'est que ce scandale éclate alors même que le gouvernement affiche des résultats économiques qu'il présente comme une réussite avec une inflation qui est retombée à 31,5 % sur l'année 2025, son niveau le plus bas en huit ans. La Libertad Avanza pensait également sortir renforcée à la suite des élections législatives d'octobre 2025, avec 41 % des suffrages contre 32 % pour l'opposition, profitant de l'ingérence de Trump à quelques semaines des élections, par le déblocage d'un crédit massif de plusieurs milliards de dollars à l'Argentine. Une victoire de façade saluée par les classes dominantes et le FMI. La cote de popularité du président s'était d'ailleurs maintenue de façon singulièrement résiliente, entre 40 et 50 % d'opinions favorables.
Mais l'affaire Adorni vient rappeler que cette « réussite » repose avant tout sur l'appauvrissement généralisé des classes populaires avec des salaires réels rongés par une inflation qui reste à plus de 30 % par an et une politique récessive volontaire qui est revenue à le destruction d'une partie de l'appareil industriel du pays, comme en témoigne les licenciements massifs de l'usine Fate au nord de Buenos Aires. De quoi nourrir une colère populaire qui a sapé la popularité du gouvernement et s'est cristallisée dans le profond rejet de Adorni.
Autrement dit, les bons chiffres mis en avant par le gouvernement ne suffisent plus, à eux seuls, à masquer la crise politique qui touche désormais le cœur même du pouvoir. Dans ce cadre, la lettre de démission d'Adorni, qui affirme que Milei reste « le seul espoir de l'Argentine », vise moins à assumer une quelconque responsabilité personnelle qu'à préserver à tout prix l'image du président.
Le mileisme s'était présenté, à son arrivée, comme une réponse à la crise du système politique bipartisan argentin, un projet politique pour imposer un programme d'austérité que ni le péronisme ni la droite traditionnelle ne pouvaient plus faire passer seuls. C'est ce projet qui vient aujourd'hui s'enfoncer de plus en plus dans la crise. Le gouvernement espère qu'en sacrifiant Adorni, il pourra tourner la page et remettre au premier plan son agenda économique. Mais la catastrophe sociale qui traverse le pays ne disparaîtra pas avec le départ d'un seul homme.
Une « opposition » complice
Ce sauvetage n'aurait pas été possible sans la complicité active de l'opposition institutionnelle. Des partis traditionnels de droite comme l'UCR et le PRO ou des secteurs du péronisme qui ont délibérément fait traîner les procédures parlementaires afin d'éviter toute confrontation directe avec le gouvernement. Le but était ici d'étouffer l'affaire, invoquant des arguments de procédure pour renvoyer sans cesse l'interpellation d'Adorni. Une manœuvre qui n'a pas empêché sa chute, mais qui a permis à Milei de choisir le moment et la forme de son départ plutôt que de le subir sous la pression d'une crise parlementaire ouverte. De son côté, la CGT – principale centrale syndicale du pays – a elle aussi joué un rôle non négligeable en restant conciliante, s'abstenant de transformer le scandale en occasion de mobilisation.
Ces éléments illustrent une dynamique récurrente de la vie politique argentine depuis l'arrivée au pouvoir de Milei. L'opposition institutionnelle oscille entre postures de confrontation et conciliation sur le fond, selon le rapport de force du moment. Concrètement, dès que la situation économique ou la popularité du président se stabilise, les partis d'opposition resserrent les rangs autour des institutions plutôt que d'ouvrir une crise dont ils craignent de perdre le contrôle. Une confrontation frontale avec le gouvernement risquerait en effet de déborder le cadre parlementaire et de nourrir une mobilisation sociale qui pourrait leur échapper.
Ainsi, bien que minoritaire au Parlement et fragilisé par les scandales à répétition, le gouvernement continue de survivre grâce au soutien implicite voir explicite de partis qui se présentent pourtant comme des oppositions responsables. La démission d'Adorni est la preuve que le gouvernement est incapable de gérer sereinement la crise et révèle au contraire la faiblesse d'un exécutif incapable de défendre l'un de ses principaux représentants sans mettre en péril l'ensemble de l'édifice. Pour Milei, cette démission est aussi le signe d'un rétrécissement toujours plus important de ces derniers soutiens, alors qu'en moins de 3 ans le président a perdu une partie très importante de ses ministres et principaux alliés. Une crise à l'image des difficultés profondes pour l'extrême-droite argentine de gouverner le pays même après des victoires électorales et avec le soutien de l'impérialisme états-unien et du FMI.
Le départ d'Adorni n'est donc pas une simple affaire individuelle mais le symptôme d'une crise plus profonde du système politique argentin, une crise que l'opposition traditionnelle contribue activement à gérer en votant ses lois et en tuant dans l'œuf les affaires de scandales. Cependant il existe au parlement et dans la rue une réelle opposition menée le Front de gauche des travailleurs unitaire (FIT-U), coalition électorale de plusieurs organisations trotskystes qui luttent au quotidien dans tout le pays contre le gouvernement d'extrême droite.
La gauche trotskyste, la seule véritable opposition à Milei
Face à ce cirque parlementaire, la seule force politique à avoir mené une bataille conséquente contre Adorni et pour son départ est le FIT-U. Elle est portée notamment par sa principale référente, la députée Myriam Bregman du Parti des Travailleurs Socialistes (PTS), organisation sœur de RP en Argentine. C'est elle, ainsi que le reste des députés du FIT-U, qui ont portés la motion de censure contre Adorni au sein de l'Assemblée :
« Adorni doit partir. Adorni s'est présenté devant cette assemblée, avec le soutien du président et du gouvernement, et il a menti. Il a menti. C'est pourquoi nous déposons cette motion de censure. Nous voulons qu'elle soit votée aujourd'hui, et qu'il y ait un vote par appel nominal pour qu'Adorni s'en aille. Et espérons qu'avec lui s'en iront tous ceux qui mènent le peuple travailleur à sa perte. »
Bregman a néanmoins pris soin de ne pas réduire le combat à la seule personne d'Adorni, en pointant la nature structurelle du problème : « Avec ce programme économique, avec les engagements pris envers le FMI, il n'y aura pas d'argent pour les retraités ou pour l'université publique. Quel que soit le gouvernement en place. Même si Milei part, tant que ce programme reste le même, rien ne changera. ». Un constat qui fait écho à la situation bolivienne, où un scénario similaire se joue actuellement face au gouvernement de Rodrigo Paz.
C'est précisément le peuple bolivien qui a montré comment se mobiliser face au projet de l'extrême droite. Cela souligne l'urgence de construire un grand front de lutte de l'ensemble des classes populaires face au plan de Milei et du FMI. C'est le sens du combat que mènent nos camarades du PTS au sein du FIT-U. Construire un parti des travailleurs.es à l'échelle du pays qui soit un outil pour que les classes populaires argentines puissent affronter de front le projet de Milei et reprendre en main leur propre destin.
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