Impérialisme : après son expulsion du Tchad, la France prépare le retour de son armée
Wed, 01 Jul 2026 17:31:31 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalAprès une série de revers ces dernières années dans sa politique en Françafrique, notamment au Sahel, la France prépare discrètement son retour au Tchad, un an après l'expulsion de ses militaires du pays.

Un an à peine après avoir été contrainte de quitter le Tchad, l'armée française prépare déjà son retour. Sous couvert d'un « partenariat revitalisé, fondé sur le respect mutuel et des intérêts partagés », Paris et N'Djamena négocient une nouvelle coopération militaire qui pourrait permettre à la France de se réinstaller dans l'un de ses principaux points d'ancrage historiques sur le continent. Une séquence qui illustre la volonté de Paris de redéployer les réseaux de la Françafrique malgré les revers essuyés ces dernières années.
Les années 2020 et l'érosion de la présence militaire française en Afrique
La France avait essuyé revers après revers ces dernières années dans sa politique coloniale en Afrique. Entre 2022 et 2023, la France a successivement été chassée des trois pays de l'Alliance des États du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger) par des gouvernements putschistes non alignés sur l'ancienne puissance coloniale, sous la pression d'importants secteurs populaires opposés à la présence militaire française. En 2022, les derniers militaires français avaient également quitté la République centrafricaine, sur fond de rapprochement du pays avec la Russie, au détriment de la France. Ce basculement vers Moscou, et en particulier vers le PMC Wagner, avait été suscité quelques années auparavant, malgré lui, par un certain Emmanuel Macron.
Nouveau coup dur en 2024, quand l'armée française est contrainte de quitter le Tchad, un de ses plus proches alliés et pays qui accueillait la plus grande concentration de forces françaises sur le continent. La même année, le Sénégal annonce également le départ des troupes françaises. Le nouveau président Pastef Bassirou Diomaye Faye met en œuvre une politique plus souverainiste, tout en préservant des relations commerciales importantes avec la France. Quelques mois plus tard, c'est au tour de la Côte d'Ivoire de mettre fin à la présence française dans le pays. Autre allié important de la France, le président Alassane Ouattara, qui a entamé son quatrième mandat, est arrivé au pouvoir en 2011 par un coup d'État et grâce à l'intervention directe de soldats français de l'Opération Licorne qui avaient encerclé la résidence du président déchu Laurent Gbagbo et permis aux forces pro-Ouattara de le capturer.
Au Gabon, les troupes françaises sont également quelque peu réduites, et sur le papier, les soldats sont remplacés par des « instructeurs » – un terme euphémisant qui cache mal le fait que les éléments présents sur le sol gabonais sont bien des militaires. Ce « retrait » s'inscrit dans la dynamique de redéfinition des moyens d'ingérence de la France voulue par une nouvelle génération de chefs d'État en Afrique, qui cherchent à atténuer la visibilité de la présence militaire française sur leur sol, alors que les méthodes de la Françafrique sont de plus en plus rejetées par les populations des anciennes colonies françaises. Au Gabon, le président putschiste Brice Oligui Nguema met en œuvre cette mesure dans une logique de légitimation de son pouvoir. La junte bénéficie, dans le même temps, du soutien de la France, qui contribue à légitimer le nouveau régime ; Paris avalise très rapidement le putsch quand il apparaît clair que la junte est tout à fait disposée à travailler avec la France sans remettre fondamentalement en cause la présence française dans le pays.
Le retrait du Tchad, un revers majeur pour Paris
Le retrait des militaires français du Tchad occupe une place à part dans ce processus de remise en cause de la présence française en Afrique. Pilier du dispositif militaire français au Sahel, la base aérienne 172 Fort-Lamy de N'Djamena abritait le QG de l'opération Barkhane et accueillait le plus important contingent militaire français du continent. L'annonce de l'éviction des troupes françaises est donc éminemment symbolique, car elle tourne la page sur 40 ans de présence ininterrompue au Tchad, depuis l'opération Épervier (1986–2014) puis Barkhane, officiellement terminée en 2022.
Cette ingérence a été facilitée par les chefs d'État successifs, dont Hissène Habré, mais surtout par Idriss Déby, qui a tenu le pays pendant 30 ans, de 1991 à sa mort en 2021. Pendant ces 30 ans, le Tchad a été l'archétype de la politique françafricaine. C'est donc naturellement que, à la mort d'Idriss Déby, la France d'Emmanuel Macron a immédiatement apporté son soutien à Mahamat Déby fils du précédent, lorsque celui-ci a pris le pouvoir par un coup d'État. Un soutien qui s'est fait sans le moindre scrupule face à une passation héréditaire du pouvoir, par-delà une timide condamnation de principe du coup d'État. Déby fils représentait alors la continuité, la perpétuation de l'ingérence française dans le pays. On notera sans grande surprise le deux poids, deux mesures de Paris quand il s'agit de coups d'État dans son ancien pré carré colonial : la réponse de la France aux putschs au Mali, au Burkina Faso et au Niger a été d'emblée beaucoup plus hostile, ces coups ayant renversé des gouvernements alignés sur les intérêts français en rompant en grande partie avec les pratiques de dépendance et de soumission à la France qui caractérisaient les régimes précédents.
Pour ces raisons, Paris a d'autant plus été choqué quand Mahamat Déby a annoncé, fin 2024, la fin de la coopération militaire avec la France – sans néanmoins toucher aux intérêts économiques français dans le pays. Si la France a d'abord fait preuve de retenue en acceptant le retrait de ses troupes du Tchad, les propos d'Emmanuel Macron début 2025 sur « l'ingratitude » de certains pays africains ont rapidement changé le ton. En affirmant que « les dirigeants africains ont oublié de nous dire merci », il a illustré la difficulté de la France à accepter que des États africains suivent une ligne en rupture avec celle voulue par Paris.
La politique des États du Sahel est surtout le produit de la crise de la domination française dans la région qui amène les régimes militaires à chercher à diversifier leurs partenaires stratégiques pour négocier d'autres conditions à leur domination, et n'est pas le reflet d'une politique progressiste ou anti-impérialiste. Le retour de l'armée française au Tchad en est une expression concrète.
Le retour discret de la Françafrique au Tchad
Cet intermède n'aura finalement duré qu'un an. Les dernières troupes françaises ont quitté le pays en janvier 2025 ; mais un an plus tard, en janvier 2026, à l'occasion d'une visite de Déby à l'Élysée, est annoncée la relance de la « coopération » entre Paris et N'Djaména. Les contours de cette coopération sont volontairement décrits avec des mots tendant à minimiser la nature coloniale de ce retour de la France au Tchad. Cette nouvelle coopération se fera désormais avec « l'ambition d'un partenariat revitalisé, fondé sur le respect mutuel et des intérêts partagés, notamment dans le domaine économique ». Mais il ne faut pas s'y tromper : ce partenariat prépare, outre l'implantation plus profonde du capital français au Tchad, le retour de militaires français sur le territoire.
La première étape de ce rapprochement militaire passe par des négociations en vue de la vente d'hélicoptères et d'avions français à l'armée tchadienne, objet de la visite d'une délégation de la Direction générale de l'armement à N'Djamena en avril dernier. Une opération destinée, avant tout, à satisfaire l'industrie de la mort made in France. On apprend à présent, en juin 2026, que cette nouvelle coopération militaire devrait s'accompagner du retour de l'armée française au Tchad, avec, possiblement, une réimplantation sur la base aérienne 172 Fort-Lamy, principal point d'appui historique de la France dans le pays.
Les raisons du retour annoncé de l'armée française au Tchad sont multiples. Depuis le départ des troupes françaises fin 2024, N'Djamena s'est rapprochée de nouveaux partenaires, notamment les Émirats arabes unis, la Russie et la Turquie, cette dernière ayant fourni des drones produits par Baykar en remplacement de l'aviation française. Mais la guerre civile au Soudan continue d'embraser la frontière orientale du Tchad, les groupes djihadistes demeurent actifs autour du lac Tchad, tandis que le régime de Déby continue de redouter une reprise des rébellions armées.
Selon les médias français, N'Djamena aurait été déçue par ses nouveaux partenaires. Les drones turcs n'auraient pas constitué une alternative crédible à l'aviation française, tandis que les mercenaires russes auraient montré leurs limites au Mali face à l'offensive conjointe des djihadistes du GSIM et des indépendantistes de l'Azawad réunis au sein du FLA. Quant au partenariat avec les Émirats arabes unis, il est difficile à assumer, au regard du soutien d'Abou Dhabi aux Forces de soutien rapide et aux exactions commises par celles-ci au Soudan voisin, alors même que ces dernières sont en grande partie ravitaillées par les Émirats via le territoire tchadien, y compris depuis l'aéroport de la capitale.
Il faut ajouter à cela les probables pressions exercées par la France sur N'Djamena tout au long de l'année afin de contraindre le Tchad à accepter le retour de l'armée française. Le pays reste fortement dépendant des investissements français, et les grandes entreprises françaises y occupent toujours une place de premier plan, à commencer par TotalEnergies dans le secteur des hydrocarbures, groupe coutumier des pratiques prédatrices dans les pays africains. Il n'est pas impossible que Paris ait exercé un chantage au retrait ou à la limitation de ses investissements au Tchad pour obtenir le retour de ses forces dans le pays.
Les Tchadiens paieront le prix du retour de l'armée française
Le retour de l'armée française au Tchad ne se fera pas en grande pompe : Paris a compris que ses pratiques aux relents coloniaux ne sont plus acceptables, comme l'ont montré ses revers dans l'ensemble de son pré-carré africain ces dernières années. Le retour de la France sera ainsi beaucoup plus discret. Ce sera sans doute le cas dans un premier temps ; Paris ne veut pas risquer une nouvelle éviction de ses soldats du pays, alors que la population tchadienne, comme dans les autres anciennes colonies françaises, a montré qu'elle n'est plus prête à accepter certaines pratiques ouvertement néocoloniales de la France. Mais il y a fort à parier que graduellement, cette présence va s'intensifier, peut-être dans le contexte d'un besoin accru de soutien militaire de Déby face à des groupes armés, mais aussi du fait des appétits de l'impérialisme français dans la région qui veut à tout prix regagner sa place dans la domination de la région.
En 2026, Déby a tout fait pour museler l'opposition politique, notamment quand celle-ci se montrait critique à l'égard de sa docilité face aux intérêts impérialistes de la France. En mai dernier, huit dirigeants du Groupe de concertation des acteurs politiques (GCAP) ont été condamnés à huit ans de prison pour avoir organisé une marche pour dénoncer l'autoritarisme de Mahamat Déby et du régime. Quelques mois auparavant, le même groupe d'opposition publiait un communiqué de presse dénonçant les nouveaux accords en cours de négociations avec la France, décrits comme « des accords contre le Peuple tchadien qui bafouent sa liberté et son droit à décider de son destin. », ajoutant que « chaque fois [que] le Peuple tchadien s'apprête à reprendre son destin avec dignité, la France intervient pour écraser cet espoir, sauvant des régimes criminels par les armes, l'argent, l'espionnage et le lobbying. C'est désormais inacceptable. » Et en effet, les tentatives du régime Déby de museler son opposition politique, la multiplication des prisonniers politiques opposés à son emprise autoritaire n'a pas gêné le moins du monde la France, qui a invité quelques semaines plus tard des représentants des ministères des Armées et des Affaires étrangères tchadiens au salon de l'industrie de l'armement Eurosatory, dont le ministre des Armées Issakha Maloua Djamous, qui a rencontré son homologue Catherine Vautrin.
Le retour annoncé de l'armée française au Tchad, dont les modalités restent encore à définir, n'augure rien de bon pour le peuple tchadien comme pour les peuples de la région. Loin de répondre à un objectif de protection des populations, la présence militaire française en Afrique a avant tout servi à préserver l'influence de Paris dans ses anciennes colonies et à défendre les intérêts de ses multinationales. Le bilan des opérations Épervier et Barkhane en témoigne : malgré des décennies de présence militaire, elles n'ont ni apporté la stabilité promise ni assuré la sécurité des populations, mais ont par contre permis à la France de maintenir son emprise politique, économique et militaire sur la région. Depuis la France, nous devons nous opposer au retour de l'armée française au Tchad et apporter notre solidarité au peuple tchadien, qui en paiera à nouveau le prix. Troupes françaises hors d'Afrique !
Crédits photo : Capture d'écran Euronews.