« Il a fallu des malaises pour avoir des aménagements » : les bibliothécaires de Paris face à la canicule
Wed, 01 Jul 2026 22:39:31 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLes bibliothèques sont présentées comme refuges pour échapper à la chaleur. Mais sur les 70 de la Ville de Paris, seule une dizaine de bibliothèques sont climatisées, et celles-ci font face aux pannes et à la surfréquentation. Dans les autres, les températures dépassent les 30 °C, jusqu'à provoquer des malaises parmi les travailleurs et les usagers.

« Ce qui est fou, c'est que rien n'a été fait pour nous protéger, à part l'aménagement des horaires d'ouverture au public, qui consiste à ouvrir le matin pour fermer plus tôt l'après-midi, en sachant que si on ne voulait pas perdre d'heures de travail, on devait rester après les portes closes », dénonce Anne*. Comme la majorité des bibliothécaires de la Ville de Paris, elle travaille dans une bibliothèque qui n'est pas climatisée.
« Rien n'a été fait pour nous protéger »
Sur les 70 bibliothèques parisiennes, seulement une dizaine bénéficie de salles climatisées. Pour les autres, les températures peuvent monter au-dessus des 30°. « Il a fait 32 degrés, c'est difficile de travailler dans ces conditions », explique Anne.
Une situation face à laquelle les bibliothécaires et les usagers ont été laissés seuls par la Ville : « Il a fallu attendre des malaises du personnel ou des usagers pour avoir des alternatives au cas par cas, sur demande du chef d'établissement : fermer la bibliothèque et être redéployé dans une bibliothèque climatisée, ou être mis en télétravail ». C'est le cas par exemple des bibliothèques Jean-Pierre Melville ou Marguerite Durand, dans le XIIIème arrondissement, qui ont fermé plusieurs jours pendant la vague de chaleur en raison des températures très élevées.
Mais en règle générale, la Mairie a continué de faire travailler ses agents dans des conditions caniculaires, tout en restreignant les possibilités d'absence : « Les ASA [Autorisations Spéciales d'Absence], que le syndicat [Supap-FSU] demandait pour les collègues dont la bibliothèque était à 30° ou plus, n'étaient accordées que pour la garde d'enfants dont les écoles fermaient. Les collègues qui avaient peur de faire des malaises en venant travailler n'avaient au départ pas d'autres choix que l'arrêt maladie, la pose de congés ou la grève », témoigne Anne.
Des services publics de proximité en première ligne
Pour les bibliothèques climatisées, la situation n'est guère meilleure. « Plusieurs ont eu leur système de refroidissement en panne et ont dû fermer aussi » raconte Anne. Celles qui sont restées ouvertes ont dû faire face à la surfréquentation, aggravant encore le manque chronique de moyens d'accueil que les travailleurs dénonçaient déjà lors de leur mouvement contre le plan « lire à Paris 2 ».
Comme partout ailleurs, ces espaces sont en effet prisés par les personnes que la vague de chaleur impacte le plus durement, à savoir les personnes les plus vulnérables : celles et ceux qui habitent dans des logements qui sont de véritables passoires thermiques et qui cherchent un peu de fraîcheur, celles et ceux qui doivent continuer de travailler en extérieur ou dans des locaux non climatisés, ou encore les personnes particulièrement sensibles aux fortes chaleurs en raison de leur état de santé.
Les travailleurs de ces services publics de proximité sont ainsi, comme en témoignait récemment un bibliothécaire de Toulouse à Révolution Permanente, en première ligne face à la crise sociale.
Face à la canicule, imposer un programme d'urgence
La Mairie de Paris, à l'image de la politique du gouvernement dans son ensemble, cherche à temporiser et à laisser passer la vague de chaleur en gérant au cas par cas une situation de crise pourtant généralisée.
Alors que certains établissements culturels prestigieux ou touristiques bénéficient de la climatisation - comme la Bibliothèque nationale de France, notamment pour préserver les collections sensibles qu'elle héberge - la situation des bibliothèques territoriales est un témoin du démantèlement des services publics.
Comme pour les hôpitaux ou les écoles, ce sont les usagers et les travailleurs les plus précaires qui en payent le prix. La situation des bibliothèques parisiennes doit nous interpeller sur ce qu'elle révèle d'une ville, et plus largement d'une société, organisée pour les plus riches au détriment de la majorité.
Alors que de nouvelles vagues de chaleur sont à prévoir, la souffrance qui se fait entendre parmi les travailleurs des services publics appelle à la construction d'une riposte d'ensemble.
Il s'agit d'imposer un programme d'urgence : fermeture des bibliothèques et espaces culturels non climatisés pendant les périodes de canicule, réorganisation du travail décidée par les travailleurs eux-mêmes, embauches massives pour accueillir les usagers dans des conditions décentes et des espaces rafraîchis.
Il faut également réquisitionner les musées, fondations artistiques et bureaux privés climatisés pour les besoins de l'ensemble de la population.
* Le prénom a été modifié.