Canicule : la BnF débordée, miroir de l'austérité et de la casse du service public
Wed, 01 Jul 2026 22:51:11 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalFiles d'attente interminables, salles de lecture saturées… Depuis plusieurs jours, la Bibliothèque nationale de France est devenue l'un des rares refuges climatiques gratuits de Paris face à la canicule. Cependant, sa gestion révèle à la fois les inégalités face aux vagues de chaleur et les conséquences durables des politiques d'austérité.

Face à la canicule, la BnF-François Mitterrand est pleine à craquer depuis un peu plus d'une semaine : dès l'ouverture, les files d'attente s'allongent, les places sont prises en quelques minutes, les couloirs, les halls et les espaces de circulation restent saturés jusqu'à la fermeture. On y croise bien sûr des étudiant·es en révisions et des chercheur·es, mais aussi des familles avec des enfants en bas âge venues trouver un peu de fraîcheur dans l'un des rare lieu public climatisé de Paris. À mesure que les vagues de chaleur se multiplient, la bibliothèque nationale devient malgré elle l'un des rares refuges climatiques accessibles gratuitement.
Cette affluence révèle les contradictions d'une société incapable de garantir à chacun un logement supportable pendant les canicules, tout en peinant à adapter ses propres services publics à la crise climatique. En effet, si la BnF apparaît comme un refuge pour des milliers de personnes, elle est aussi un lieu où usager·es et travailleur·es subissent les conséquences d'une gestion catastrophique de la canicule.
« J'ai jamais vu autant de monde à la BnF, les gens s'endorment en salle de lecture, ça se bouscule pour rentrer… Moi-même j'essaye d'arriver à l'ouverture et je repars à 20h pour profiter au maximum de la clim gratuite, on n'a pas le choix, dehors et chez nous c'est pas vivable. »
Ce témoignage d'une lectrice résume parfaitement l'expérience des usager·es rencontré·es ces derniers jours, qui ne viennent plus seulement pour consulter des ouvrages mais parce qu'ils n'ont tout simplement nulle part où aller. Dans les logements mal isolés, parfois de véritables passoires thermiques, les températures restent insupportables jusque tard dans la nuit. La bibliothèque, particulièrement climatisée par souci de conservation des collections, devient alors un lieu où l'on vient récupérer quelques heures de sommeil ou simplement permettre à de jeunes enfants de respirer un air plus frais.
« Rien n'a été anticipé le premier jour, on savait que la canicule arrivait mais les usagers doivent quand même faire la queue en plein soleil avant de devoir se soumettre aux contrôles de sécurité. Moi en plus je suis enceinte, et trois fois sur quatre où je suis venue on m'a fait des remarques comme si je « trichais » pour rentrer plus vite, c'est vraiment pas agréable… »
Pour accéder au site, les lecteur·es doivent traverser la fournaise d'un quartier entièrement bétonné et dévégétalisé ; à l'intérieur la suraffluence a entraîné une pénurie de nourriture et la saturation des salles. Alors que la BnF fait figure de refuge climatique, sa direction est incapable de garantir des conditions satisfaisantes à celles et ceux qui y travaillent ou qui la fréquentent.
« La période de canicule est également une forte période d'affluence en salle, et aucun renfort de personnels n'est mis en place, ni aucune révision du matériel » témoigne une travailleuse. Cette absence d'anticipation ne pèse pas seulement sur les lecteur·ices, mais se traduit aussi par une dégradation des conditions de travail des agent·es. Alors que les épisodes caniculaires et l'affluence exceptionnelle qu'ils provoquent sont connus à l'avance, aucun renforcement des effectifs ni adaptation des moyens matériels ne sont prévu. Les personnels doivent ainsi faire face à une surcharge de travail dans des conditions déjà rendues plus difficiles par la chaleur et par les politiques de casse du service public.
Le bâtiment François-Mitterrand en est une illustration presque caricaturale. Son architecture monumentale, par ailleurs largement critiquée puisqu'elle n'est pas conçue pour accueillir un établissement de conservation documentaire, n'a jamais été pensée pour supporter des épisodes de chaleur de plus en plus fréquents. Les tours (où l'on trouve des bureaux et des collections), entièrement vitrées, nécessitent une climatisation permanente. Cette conception conduit à des dépenses énergétiques considérables pour maintenir les espaces de travail et de conservation à des températures adéquates, sans même y parvenir correctement. Par ailleurs, certaines salles de lecture ont subi en début de semaine des pannes des systèmes de climatisation, fin mai, lors du premier épisode caniculaire de l'année, c'était la climatisation de la cantine du personnel qui était tombée en panne pendant plusieurs jours. Ces défaillances n'ont rien nouveau puisque cela fait plusieurs années qu'elles sont signalées par les travailleurs de la bibliothèque.
Dans certaines salles de lecture, l'accumulation de la chaleur empêche la climatisation d'être pleinement efficace. La direction de la BnF a alors mis en place un « plan canicule » à destination des travailleur·es. Cependant, ce plan repose sur une logique qui minimise complètement les risques. De fait, la direction de la BnF a fait le choix de ne pas suivre les recommandations de l'INRS en matière de températures. Alors que l'Institut recommande de ne pas avoir d'activité physique au-delà de 28°C, et que le travail sédentaire devient pénible à 30°C, la BnF ne reconnaît la pénibilité qu'entre 32 à 34,9°C,. Plus grave encore, même lorsque les températures atteignent ou dépassent 35°C, aucune cessation générale des activités n'est réellement envisagée, la direction recommande uniquement aux travailleur·es de déplacer leur activité dans un endroit plus frais.
Autrement dit, la gestion des températures à la BnF est particulièrement désastreuse et contradictoire. Selon les espaces et les postes de travail, les écarts de température peuvent être très importants, conséquence d'une régulation inégale de la climatisation et d'installations qui peinent à répondre aux besoins du bâtiment. Les allers-retours entre des espaces très frais et un extérieur dépassant parfois 40°C exposent les agent·es à des chocs thermiques provoquant malaises et migraines, comme en témoigne une magasinière :
« Quand on passe de 16°C en magasin à 40 dehors, la différence est telle que ça provoque des nausées et des étourdissements. On est plusieurs collègues à avoir eu des migraines en rentrant chez nous, et avec la chaleur c'est impossible de se reposer »
Le « plan canicule » proposé par la direction de la BnF est ainsi loin de répondre aux besoins des travailleur·es et des lecteur·es, et la situation sur les autres sites de la BnF est encore plus révélatrice. Les sites de l'Arsenal et de l'Opéra ont dû fermer temporairement du fait de l'épisode caniculaire, mais cette décision est intervenue après plusieurs jours de fournaise. Dès lundi, 31°C étaient relevés dans la salle de lecture et à l'accueil de l'Arsenal, 32°C dans certains bureaux et jusqu'à 34°C dans des magasins (espaces où sont conservés les collections). Malgré ces relevés, la direction a attendu avant de fermer le site, exposant travailleur·es et usager·es à des risques importants.
La direction met aujourd'hui en avant ce « plan canicule », qui consiste principalement à recommander aux travailleur·es de rester vigilant et boire de l'eau, et de privilégier le télétravail... Mais ces mesures restent largement insuffisantes, d'abord parce qu'une grande partie des agent·es ne peuvent tout simplement pas télétravailler (en particulier la surveillance des salles et l'entretien des collections), mais aussi parce que, pour celles et ceux qui le peuvent, le domicile est souvent encore plus chaud que le lieu de travail. Autrement dit, la gestion de la canicule par la direction de la BnF ne considère pas du tout les conditions de vie des travailleur·es, comme en témoigne une autre magasinière :
« L'accumulation de toutes ces situations pèse lourd sur le mental, et participe à une ambiance de fatigue généralisée, en s'ajoutant aux nuits dans des logements surchauffés et aux heures dans les transports bondés »
En effet, les travailleur·es arrivent déjà épuisé·es par la canicule. La chaleur s'accumule, tout comme la fatigue physique et psychique. Face à cela, à travers son « plan canicule », la BnF traite chaque journée comme un événement isolé et renvoie la responsabilité aux individus en les incitant à boire davantage et à rester vigilant.
Tous ces éléments ne viennent que confirmer le fait que la crise climatique ne produit pas les mêmes effets selon les conditions matérielles dont chacun dispose pour y faire face. De fait, ceux qui disposent de logements bien isolés, d'une résidence secondaire ou de la possibilité de quitter la ville, ne sont de toute évidence pas logés à la même enseigne que les familles vivant dans des appartements vétustes ou des travailleur·es contraint·es d'assurer la continuité des services publics. La crise climatique renforce ainsi directement les inégalités de classe.
Dans un contexte où la direction de la BnF mène des attaques austéritaires d'ampleur dans le but de faire payer la crise aux travailleur·es, elle ne propose aucune solution pérenne pour faire face aux changements de température. Par conséquent, ce sont en premier lieu les travailleur·es et les personnes issues des classes populaires qui pâtissent des conséquences des politiques austéritaires et qui cherchent donc refuge dans les rares lieux publics climatisés et gratuits.
En ce sens la BnF ne constitue pas une exception : Les difficultés rencontrées ces derniers jours s'inscrivent dans une situation plus générale qui touche les bibliothèques publiques et l'ensemble de la classe ouvrière, alors que le gouvernement réaffirme son alignement avec les intérêts patronaux. C'est pourquoi les réponses ne peuvent pas se limiter à quelques mesures d'urgence à chaque épisode caniculaire, et que le débat dépasse même la question de la crise climatique.
La saturation de la BnF en période de canicule montre qu'il existe une demande immense pour des espaces frais accessibles gratuitement. Comme en témoigne par ailleurs un magasinier, « c'est un non-sens total, le bâtiment continue d'être climatisé la nuit pendant que nous on crève de chaud chez nous. » Plutôt que de laisser des milliers de mètres carrés de bureaux, de bâtiments publics ou privés inoccupés pendant les canicules, leur réquisition doit être mise à l'ordre du jour afin de répondre aux besoins des personnes précaires.
Dans une séquence où les hôpitaux et les écoles ne disposent que très peu de systèmes de climatisation et sont de véritables passoires thermiques, les choix budgétaires de l'État disent aussi beaucoup de ses priorités. Dans tous les cas, ce sont les travailleur·es et les classes populaires qui en pâtissent.
La situation de la BnF révèle ainsi les effets directs des politiques de casse des services publics et d'austérité, combinées à l'absence de planification qui permette de faire face au changement climatique et de l'endiguer. Tant que ces choix resteront dictés par les intérêts du patronat plutôt que par les besoins des travailleur·es, chaque nouvel épisode de chaleur reproduira les mêmes scènes avec des directions qui feignent de gérer l'urgence sans jamais s'attaquer aux causes du problème.
Crédits photo : Flickr patrick janicek.