Pérou : Keiko Fujimori ramène l'extrême droite au pouvoir dans un pays profondément polarisé
Tue, 30 Jun 2026 21:14:14 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalLa candidate d'extrême droite, fille de l'ex-président Alberto Fujimori condamné pour crimes contre l'humanité, s'est imposée avec 50,13 % des voix, contre 49,86 % pour Rodrigo Sánchez. L'écart final n'était que de 49 641 voix.

Cet article est paru le lundi 29 juin dans les colonnes de La Izquierda Diario, le média homologue de Révolution Permanente en Argentine.
Après trois semaines d'incertitude, des revirements de tendance au cours du dépouillement et un écart de quelques dizaines de milliers de voix à peine, le Pérou a désormais une nouvelle présidente. La candidate d'extrême-droite Keiko Fujimori s'est imposée au second tour de l'élection présidentielle face à Roberto Sánchez et ramènera le fujimorisme au Palais du Gouvernement, vingt-six ans après la chute du régime dirigé par son père, Alberto Fujimori.
L'Office national des processus électoraux (ONPE) a achevé ce lundi le dépouillement de 100 % des procès-verbaux et a confirmé la victoire de la candidate de Fuerza Popular (Force Populaire), avec 50,13 % des voix. Le candidat de gauche Roberto Sánchez, du parti Juntos por el Perú (Ensemble pour le Pérou), a récolté 49,86 % des votes. L'écart final s'est élevé à seulement 49 641 voix sur plus de 18 millions de suffrages valides, l'un des écarts les plus serrés jamais enregistrés dans l'histoire électorale péruvienne.
Le résultat doit encore être officiellement proclamé par le Jury national des élections, qui réglera les dernières questions administratives avant de valider la victoire. L'investiture présidentielle est prévue le 28 juillet prochain, date à laquelle Fujimori succédera au président par intérim José María Balcázar pour entamer un mandat de cinq ans.
Un dépouillement vote par vote
Le scrutin a été marqué par un équilibre extrême entre les deux candidats tout au long du processus électoral. Pendant une grande partie du dépouillement, Fujimori et Sánchez se sont succédés en tête, et ce n'est qu'au cours des derniers jours que l'avance de Fujimori a commencé à se consolider jusqu'à devenir irréversible.
L'un des facteurs décisifs a été le vote des Péruviens résidant à l'étranger, où la candidate conservatrice a obtenu un soutien largement supérieur à celui recueilli sur le territoire national. En effet, un chiffre résume bien le caractère exceptionnel de cette élection : Keiko Fujimori est devenue la première présidente du Pérou à avoir été élue alors qu'elle avait obtenu moins de voix dans le pays que son adversaire. Sa victoire a été rendue possible grâce au poids de l'électorat de la diaspora, notamment aux États-Unis et en Europe.
Roberto Sánchez a contesté le résultat et a annoncé qu'il ne reconnaîtrait pas un éventuel gouvernement de Fujimori, dénonçant une prétendue fraude dans le vote à l'étranger. À ce jour, il n'a présenté aucune preuve à l'appui de ces accusations, tandis que tant les autorités électorales que les missions d'observation internationales ont écarté toute irrégularité susceptible d'altérer le résultat.
Le retour du fujimorisme
Cette élection représente bien plus qu'un simple changement de gouvernement. Elle marque le retour au pouvoir du mouvement politique fondé par Alberto Fujimori, dont la présidence, entre 1990 et 2000, a été marquée par de profondes contre-réformes néolibérales de l'économie, le renforcement de l'appareil répressif de l'État et de crimes contre l'humanité pour lesquelles il a par la suite été condamné. Il a notamment été reconnu responsable de deux massacres commis par un commando d'assassins en 1991, et de l'enlèvement de 9 étudiants et leur professeur l'année suivante.
Pendant plus de deux décennies, le fujimorisme a réussi à rester l'une des principales forces politiques du pays, même sans occuper la présidence. Keiko Fujimori a perdu successivement les élections de 2011, 2016 et 2021, mais elle a parallèlement consolidé un appareil politique doté d'une forte présence parlementaire et d'une immense capacité à influencer la gouvernance. Au cours de ces années, le Congrès, dominé par Fuerza Popular, a provoqué la chute de plusieurs présidents et est devenu l'un des principaux facteurs de l'instabilité prolongée des institutions péruviennes.
Sa victoire électorale marque en outre une nouvelle avancée des secteurs conservateurs en Amérique latine, dans un contexte régional où différentes formations de droite ont regagné des postes au sein du gouvernement, sans toutefois parvenir à former des gouvernements stables. Des cas comme ceux de la Bolivie ou du Chili illustrent clairement cette situation.
La carte électorale : un pays divisé en deux
Si le résultat a été serré, la carte électorale a une nouvelle fois mis en évidence une fracture bien plus profonde que la simple rivalité entre deux candidatures.
Mapa de resultados de las elecciones presidenciales de Perú por departamentos : dónde gana cada candidato https://t.co/rjxUMzvhND pic.twitter.com/XjpMQrd8UY
— CNN en Español (@CNNEE) June 8, 2026
Keiko Fujimori (en orange sur la carte électorale) a obtenu ses meilleurs résultats à Lima métropolitaine, sur une grande partie de la côte et, surtout, parmi les Péruviens résidant à l'étranger. C'est là qu'elle a concentré le soutien de larges secteurs du monde des affaires, des professions libérales, des classes moyennes urbaines et des électeurs qui ont associé sa candidature à la promesse de rétablir l'ordre politique et de lutter contre la montée du crime organisé.
En revanche, Roberto Sánchez (en vert sur la carte électorale) s'est à nouveau imposé haut la main dans le sud andin et dans de nombreuses régions rurales de l'intérieur du pays, où prédominent les communautés paysannes et les peuples autochtones historiquement laissés pour compte par le développement économique péruvien. Bien qu'il ait enregistré une baisse de ses suffrages par rapport au premier tour, cela est très probablement dû à son virage à droite, visant à attirer les secteurs plus influents politiquement. Les départements caractérisés par des niveaux plus élevés de pauvreté, d'emploi informel et une présence réduite de l'État ont massivement soutenu un candidat identifié aux côtés des classes populaires. Par ailleurs, on observe une hausse de l'absentéisme et des votes nuls.
Cette répartition territoriale exprime bien plus qu'une simple différence géographique. Elle reflète l'existence de deux réalités sociales profondément différentes.
Alors que Lima et les principaux centres économiques concentrent la richesse générée depuis des décennies par un extractivisme pur et dur, grâce à l'exportation de minerais et de matières premières, de vastes régions de l'intérieur du pays continuent de souffrir de bas salaires, d'infrastructures déficientes, d'un faible niveau d'investissement public et d'énormes inégalités sociales. Ce contraste s'est à nouveau manifesté dans les urnes.
Une société en proie à la crise
La nouvelle présidente va hériter d'un pays en proie à une crise politique prolongée.
Depuis 2016, le Pérou a connu une succession ininterrompue de gouvernements, de destitutions, de démissions et de présidents par intérim qui ont profondément ébranlé la légitimité des institutions. À cela s'ajoutent la montée du crime organisé, l'aggravation de l'insécurité et une forte méfiance envers l'ensemble du système politique.
Les blessures ouvertes après le coup d'État contre l'ancien président de gauche Pedro Castillo en décembre 2022 sont toujours présentes, et Castillo reste emprisonné sous la fausse accusation d'avoir orchestré un auto-coup d'État. La répression des manifestations qui ont secoué le pays au cours des mois suivants a fait des dizaines de morts, notamment dans les régions andines qui ont aujourd'hui de nouveau voté massivement contre le fujimorisme.
C'est pourquoi, bien que Fujimori ait évoqué l'« unité nationale » pendant la campagne et promis de gouverner pour tous les Péruviens, une partie importante de la population associe son espace politique au même bloc au pouvoir qui a soutenu la destitution de Castillo et au gouvernement qui a mené la répression de ces manifestations.
Ce que les urnes ne résolvent pas
Pour des millions de travailleurs, de paysans, d'autochtones et de jeunes, le second tour représentait la possibilité d'empêcher le retour du fujimorisme au pouvoir. Le résultat immédiat est un échec pour cet espoir politique.
Mais cela n'élimine en aucun cas les causes sociales qui sont à l'origine de l'énorme soutien dont a bénéficié Sánchez dans les régions les plus pauvres du pays.
Les revendications en faveur de salaires décents, de la stabilité de l'emploi, du renforcement des systèmes de santé et d'éducation publics, de la défense des ressources naturelles, de la reconnaissance des droits des communautés paysannes et des peuples autochtones, ainsi que de la justice pour les victimes de la répression de 2022 et 2023 resteront d'actualité, quelle que soit l'orientation politique du gouvernement.
C'est pourquoi, si le retour du fujimorisme représente une victoire pour la droite péruvienne, il ouvre également de nouvelles perspectives pour les organisations populaires. La question décisive ne réside pas uniquement dans savoir qui gouverne, mais qui a la capacité d'imposer ses intérêts au sein de la société. Les travailleurs, les paysans, les peuples autochtones, les jeunes et les couches populaires doivent se forger leur propre force pour lutter en faveur de salaires décents, de la stabilité de l'emploi, d'un budget consacré à la santé et à l'éducation, de la défense des ressources naturelles, des droits démocratiques et de meilleures conditions de vie pour la grande majorité de la population. Tout cela dans la perspective d'un gouvernement des travailleurs, des paysans, des peuples autochtones et des couches populaires, fondé sur des instances démocratiques issues de leur propre organisation et mobilisation.
Comme le montrent les expériences mêmes de l'histoire péruvienne et latino-américaine, ces acquis sont le fruit de l'organisation autonome et de la mobilisation soutenue des travailleurs, des paysans, des étudiants et des peuples autochtones.
Le 28 juillet, Keiko Fujimori remettra le fujimorisme à la tête de l'État péruvien. Mais le conflit politique qui fait rage depuis ces dernières années est loin d'être réglé. Le résultat électoral serré a confirmé le retour de la droite au pouvoir, mais il a également mis en évidence que le pays reste profondément divisé et que les causes sociales qui ont alimenté le rejet du modèle actuel sont toujours d'actualité.