« Ma répression vise les étudiants et le personnel » : interview avec Frédéric, délégué syndical de Rennes 2
Tue, 30 Jun 2026 21:20:11 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalAprès 4 ans de CDD à Rennes 2, l'université refuse le renouvellement du contrat de travail d'un délégué syndical SUD éducation. Un nouvel exemple de répression syndicale de la main d'une présidence soi-disant « progressiste ».

Frédéric, délégué syndical de SUD éducation à Rennes 2, est réprimé pour son rôle actif dans les mobilisations de ces dernières années. Durant ses quatre années de contrat, il s'est engagé pour la défense du personnel et des étudiants, dénonçant les mesures austéritaires et les méthodes de management de la présidence. Frédéric est reconnu parmi les étudiants pour sa volonté de lier les mobilisations du personnel à celles des étudiants. Il a été de tous les combats : le mouvement contre l'austérité en 2025, la mobilisation du 10 septembre, le village anti-fasciste en avril dernier, entre autres exemples. Aujourd'hui, la présidence refuse de renouveler son contrat de travail.
Cette offensive s'inscrit dans un contexte répressif plus large. Si la présidence s'enorgueillit d'être « engagée pour la qualité de vie au travail, l'égalité et le dialogue social », ses pratiques démontrent le contraire. Par exemple, elle avait envoyé plusieurs fois la police en 2024-2025 sur le campus afin de briser les blocus organisés par les étudiants, affichant une volonté manifeste de réduire au silence toute voix contestataire à Rennes 2 face à la crise politique et à l'austérité.
En effet, derrière un discours qui condamne l'austérité, la présidence ne fait qu'appliquer les mesures décidées par le ministère. Elle a beau déclarer dans le plan de retour à l'équilibre financier (PREF) de « ne pas avoir à procéder à des non renouvellements de contrats qui impliqueraient alors des situations humainement difficiles », elle se débarrasse en réalité des travailleurs qui cherchent à défendre leurs droits et ceux des étudiants. Pour s'opposer au renvoi de Frédéric et plus largement à la répression qui s'abat sur les étudiants et les membres du personnel de l'université, l'inter-syndicale de Rennes 2 appel à un rassemblement devant la présidence de Rennes 2, le 30 juin à 12h30. Avec Révolution Permanente, nous nous sommes entretenus avec Frédéric.
RP. — Comment la présidence justifie le non renouvellement de ton contrat ?
Frédéric. — La direction le justifie par très peu de choses. Le seul motif évoqué est l'« insuffisance professionnelle », ce qui permet de ne pas apporter d'éléments précis ou de me reprocher une faute en invoquant un motif très vague.
Si la présidence veut faire cela, c'est en raison de la situation conflictuelle dans mon service autour des questions de précarisation des conditions de travail et du management toxique de la part de la direction. Ce qui a des répercussions concrètes sur les collègues : on a une multiplication des arrêts de travail, des délocalisations dans d'autres services et un enchaînement des alertes. Ce qui fait écho avec la situation plus globale à la fac marquée par des coupes budgétaires et la dégradation des conditions de travail.
Face à cela, j'ai été mobilisé sur la question budgétaire, au sein de mon service mais aussi en lien avec les étudiants pendant le mouvement de 2025. Et c'est pour cela que mon contrat est non renouvelé. On est dans une situation où cela ne va pas bien dans mon service et dans laquelle je dérange la direction. Il s'agit donc d'une opportunité pour me mettre dehors.
RP. — Justement, quelle est l'ampleur de la précarisation des conditions de travail à Rennes 2 et quel est son impact sur la syndicalisation du personnel ?
F. — Une enquête menée par la commission de santé et sécurité au travail révèle qu'il y a eu onze arrêts de travail pour l'année 2025-2026, dont des arrêts de travail de plusieurs mois ainsi que deux accidents de travail et six alertes qui témoignent du management toxique exercé par la direction administrative, notamment la DRH. Ce qui se traduit dans les faits par une augmentation des contrats précaires, sans protection de l'emploi, et des dysfonctionnements de services. Si l'on ajoute à cela l'autoritarisme récurrent dans les prises de décisions et les comportements sexistes et racistes de la direction, l'ensemble du personnel est touché. Pour donner une idée, à Rennes 2, on est 30 % de précaires parmi les agents. Un nombre en constante augmentation.
Dans mon cas, la direction de mon service a aussi contesté un accident de travail suite à une agression par un collègue. Elle a pris parti contre moi. Mais j'ai eu gain de cause et j'ai obtenu la reconnaissance de l'accident de travail. Face à ces pratiques toxiques la direction de l'université est entièrement responsable puisque c'est elle qui valide les décisions prises à un échelon inférieur.
C'est une situation générale à l'université, ce n'est en rien un cas exceptionnel. Cela fait 20 ans que l'université est soumise aux coupes budgétaires et à la dégradation des conditions de travail. Et la présidence de Rennes 2 accompagne cela.
RP. — Quel message la présidence veut-elle envoyer aux membres du personnel mobilisés et plus largement aux mouvements sociaux sur l'université ?
F. — La dégradation des conditions de travail est clairement une incitation à ne pas s'engager, à ne pas rentrer en mouvement, à se syndiquer ou à faire grève. Et c'est une tendance qui s'accentue, vu qu'il y a de plus en plus de contractuels. Dans les années à venir on va se retrouver dans une situation où les précaires seront incapables de se mobiliser. Il s'agit ainsi de faciliter la répression.
De plus, c'est une attaque claire contre les liens qui existent entre les étudiants et le personnel. En choisissant de me réprimer pour mon engagement dans les mouvements sociaux, la présidence vise à entretenir un discours hostile face aux étudiants mobilisés selon lequel les agents ne devraient pas se soucier des problèmes des étudiants, chacun ayant ses propres problèmes. Elle va jusqu'à présenter les blocages et les mouvements comme la source du mal être au travail.
C'est un discours droitier mais qui trouve un écho parmi les agents et il est parfois relayé par certaines organisations syndicales. C'est vraiment un retournement de la réalité puisque les mouvements sociaux se battent pour plus de moyens, contre les coupes budgétaires.
Tous les syndicats devraient se saisir de cette question car ça va les toucher tôt ou tard. Puisque la précarité est une barrière à la mobilisation, le nombre de syndiqués va fortement diminuer. Mais ce n'est pas l'état d'esprit de certains syndicats comme la CFDT et l'UNSA qui accompagnent les mesures austéritaires tout en reprenant les arguments de la présidence.
Cette attitude est très grave car quand un mouvement social perd, ce n'est pas seulement les personnes mobilisées qui perdent mais tout le monde : syndicalistes, agents du personnel, enseignants et étudiants.
RP. — Enfin, selon toi, comment résister face à la répression et à l'austérité au sens large ?
F. — Il est primordial d'étendre les revendications pour exiger la fin de l'austérité à l'université. Concrètement chaque mouvement social doit intégrer des revendications contre l'austérité, pour des embauches de personnel mais aussi pour la fin des recours aux contrats précaires en exigeant des financements à la hauteur des moyens. Ce qui implique de lutter politiquement contre la division artificielle entre les agents et les étudiants. Ces luttes doivent se faire conjointement avec les étudiants. Puisque l'austérité touche l'ensemble de l'université, la dégradation des conditions d'études est liée à la dégradation de nos conditions de travail.
Typiquement un mouvement contre la hausse des frais d'inscription pour les étudiants étrangers à la rentrée sera l'occasion de lier les revendications du personnel avec celles des étudiants. D'autant plus qu'on a appris que beaucoup d'enseignants contractuels ne seront pas renouvelés l'année prochaine.
C'est une condition essentielle pour chaque mouvement social – pas seulement pour ma réintégration mais au sens large. Aujourd'hui je suis soutenu par les camarades de SUD, de la CGT et des organisations étudiantes mais cette situation concerne l'ensemble des agents et des étudiants de la fac. Il existe un pôle de gens mobilisés et il faut s'appuyer sur eux pour organiser la riposte et surtout préparer la rentrée.