Attaque austéritaire : à Toulouse, Moudenc suspend les subventions du théâtre du Grand Rond
Mon, 29 Jun 2026 20:11:36 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalAlors qu'un bras de fer s'était engagé entre la municipalité de Toulouse et le théâtre du Grand Rond, la Mairie a annoncé la suspension des subventions pour deux ans. Une sanction politique brutale, déguisée en décision de gestion.

Le mardi 19 mai dernier, la Mairie de Toulouse a annoncé la suspension pour deux ans de la subvention allouée au théâtre du Grand Rond. Alors qu'elle poursuit ses politiques d'austérité contre l'ensemble du secteur culturel, elle coupe désormais les budgets d'un théâtre au motif que ce dernier a osé exprimer publiquement son opposition face à l'austérité.
Le théâtre du Grand Rond accueille près de 45 000 personnes par saison, dont de nombreux enfants. Cet établissement est l'une des principales institutions au service de la culture sourde – avec des ateliers et pièces en langue des signes française (LSF). Si la situation était déjà délicate du fait des attaques austéritaires de la Mairie, la nouvelle décision de Moudenc compromet directement la tenue des saisons à venir.
« Pour nous, c'est une question de choix politiques »
Depuis 2019, le théâtre du Grand Rond alerte sur le manque de financements publics, qui met en danger la pérennité de ses actions culturelles : « Outre la programmation de spectacles tout public et jeune public, le théâtre du Grand Rond est engagé dans des programmes d'accompagnement des compagnies (coproduction) et dans des activités de formation professionnelle. Il se donne également pour mission de défendre la culture sourde et développe par ailleurs des ateliers amateurs » précise Béryl Denormandie, responsable des formations et de l'accueil au Grand Rond. Une activité riche et essentielle pour l'accompagnement des compagnies locales.
« En 2024, nous avons rendu public le sous-financement chronique que nous subissons par rapport aux missions et aux usages du secteur. Nous fonctionnons avec seulement 30 % de subventions. C'est très peu ! Un théâtre labellisé touche en moyenne entre 50 et 80 € de subvention par spectateur. Nous, c'est seulement 5 €. Nous demandions 9 € par spectateur. » Dans un communiqué, le théâtre avertissait à l'époque que « sans l'augmentation du soutien financier de [ses] partenaires, le théâtre du Grand Rond [fermerait] définitivement ses portes en juillet 2026. »
La politique de Moudenc à l'égard des institutions culturelles a été marquée par la baisse des subventions, justifiée par les contraintes budgétaires imposées par le gouvernement Macron - une logique qui sert à couvrir la casse délibérée de la culture et des services publics de la ville. « C'est un peu la stratégie qui consiste à dire que le chien est malade pour pouvoir l'abattre », déclarait un membre du collectif Travailleur·euses de l'art 31, en mai dernier. Selon le collectif, depuis l'arrivée de Moudenc à la Mairie, plus d'une quinzaine de structures, rien que dans le secteur de la diffusion d'art visuel, ont disparu à Toulouse. L'année dernière, la coordination contre l'austérité, composée de diverses organisations syndicales, associatives et des bibliothécaires de la ville, a arraché une victoire en empêchant le gel des subventions aux associations.
Malgré cette victoire, le Grand Rond, qui dépend fortement du financement public, s'est retrouvé dans une nouvelle impasse. La Mairie prétend en effet s'appuyer sur un audit de 2025 qui révèlerait une « gestion erratique et sans vision à moyen-long terme. » En réalité, cet audit disait tout autre chose : « En 2025, la Mairie nous a envoyé un audit. Lors du rendez-vous bilan, Francis Grass (ancien adjoint à la culture) nous a dit qu'il n'y avait pas de problèmes relevés. La seule interrogation portait sur une avance de trésorerie que nous avions faite à une autre structure à Cintegabelle [Commune de Haute-Garonne]. Nous leur avons expliqué que nous avions été remboursés, c'était simplement une avance. On nous a dit également que nous étions déficitaires, mais c'est bien la raison pour laquelle nous alertions ! » Mais comme le note Béryl Denormandie, il ne fait pas de doute que l'attaque de la Mairie est politique : « On nous dit qu'il n'y a pas d'argent, mais pour nous, ce n'est pas une question d'argent, c'est une question de choix politiques. »
Une attaque politique contre la liberté d'expression
« C'est très clair que la Mairie souhaite nous faire payer nos prises de position. Cette suspension, c'est une mesure punitive pour avoir contesté. Pourtant, nous ne sommes pas soumis au devoir de réserve des fonctionnaires. Nous n'avons pas de clause dans nos conventions de financement qui nous lie à la Mairie » témoigne Béryl. Une liberté d'expression que la Mairie entend néanmoins sanctionner : elle a fait un signalement au Procureur de la République, dénonçant « les positions politiciennes et dénigrantes à l'égard de la collectivité pendant la campagne municipale en violation de la neutralité attendue dans son expression publique. »
Ce n'est pas la première fois que Moudenc utilise les fonds de la collectivité comme un moyen de pression pour restreindre la liberté d'expression des associations ou des bénéficiaires de subventions. Entre juin et décembre 2025, la Ligue des droits de l'homme (LDH) a réalisé une enquête sur les entraves aux libertés associatives à Toulouse. Elle y dénonçait « un système autoritaire d'entraves » et « un climat d'insécurité juridique, de peur et une tendance forte à l'autocensure » – un climat dont est aujourd'hui victime le théâtre du Grand Rond.
De la fermeture de l'espace Mix'Art Myrys à l'interdiction d'une exposition de Médecins Sans Frontières sur Gaza, en passant par la coupe de subventions à la Case de santé, les exemples d'obstacles à la libre expression sont légion.
La LDH le confirme : « Les résultats de l'enquête mettent en évidence une diversité et une multiplicité de formes d'entrave : disqualifications symboliques, restrictions matérielles et financières, entraves juridiques et administratives, pressions policières, menaces informelles et rappels à l'ordre. » Elle ajoute que « les enquêtes de l'Observatoire national témoignent d'un tournant autoritaire des relations entre pouvoirs publics et associations, marqué par un passage d'une logique de partenariat à une logique de suspicion, de contrôle et de sanction. »
Face à l'austérité, organiser la riposte des travailleurs de la culture
Le cas du Grand Rond illustre une tendance de fond : la destruction du secteur culturel, qu'elle soit motivée par l'austérité ou par la volonté de réprimer toute remise en cause la politique de Moudenc. La situation menace de s'aggraver du fait des nouvelles coupes austéritaires décidées au niveau national : le Ministère de la Culture va voir son budget gelé à un plafond de 3,2 milliards d'euros et ses crédits, réduits de 950 millions pour l'année en cours, du fait des conséquences de la guerre impérialiste menée contre l'Iran.
Les établissements d'enseignement artistique sont également dans le viseur du gouvernement, avec la fermeture de lieux d'art contemporain et d'écoles publiques d'art. Devant ce constat, une riposte organisée des travailleurs du secteur n'est pas seulement nécessaire, elle est aussi urgente.
Pour construire un véritable rapport de forces, deux leviers sont indispensables. D'abord, l'organisation de l'ensemble des travailleurs du secteur en assemblée générale, seul outil de prise de décision véritablement démocratique. Ensuite, la coordination entre secteurs, à l'image de la coordination contre l'austérité qui a réuni près de vingt organisations syndicales, associatives et des acteurs locaux et qui a fait émerger un « contre-conseil municipal » et fait reculer Moudenc : sur les subventions aux associations, sur la suppression de postes dans les structures culturelles, sur la réouverture de la médiathèque de Bagatelle. La lutte des bibliothécaires de la ville montre ainsi la voie.