Toulouse. « Les militaires font leur marché dans nos universités », la recherche se mobilise contre l'austérité
Fri, 26 Jun 2026 13:01:55 CEST
Révolution Permanente
Ouvrir l'originalDans le cadre d'une mobilisation nationale, un rassemblement des personnels de la recherche publique s'est tenu ce 11 juin à Toulouse pour dénoncer l'austérité budgétaire du gouvernement Macron envers le CNRS et la recherche publique. Pendant ce temps, le budget militaire bat des records.

Une mobilisation nationale contre les restrictions budgétaires pour la recherche appelée par l'intersyndicale de la recherche publique (CGT, Sud, FSU, CFDT, UNSA) s'est tenue le 11 juin, dans différentes villes à travers la France. Ses revendications étaient « une programmation budgétaire permettant d'atteindre 1% du PIB pour la recherche publique avant 2030 », et « un plan pluriannuel de l'emploi scientifique prévoyant 6000 postes statutaires par an pendant dix ans ». À Toulouse, plus de soixante personnes (enseignants-chercheurs, techniciens, personnels de l'administration) se sont réunies devant le métro Jean Jaurès.
Le CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), qui représente plus d'un millier de laboratoires et 35 000 agents à travers la France, a vu son budget ponctionné de 500 millions d'euros sur deux ans, et sa trésorerie sera à sec fin 2026. « Les trous ont été comblés avec les provisions du CNRS et il va être déficitaire », nous explique une enseignante-chercheuse en biologie présente au rassemblement.
En cause, les lois de finance 2025 et 2026, qui imposent de nouvelles restrictions budgétaires alors que la loi de programmation de la recherche, déjà insuffisante, n'est plus respectée. À cela s'ajoute une coupe supplémentaire de 20 millions d'euros exigée début 2026, qui s'est traduite par une reprise inédite de crédits attribués aux laboratoires. Les autres organismes ne sont pas mieux lotis : déficits à l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale), à l'INRAE (Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement), à l'INRIA (Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique) et à l'IRD (Institut de recherche pour le développement), et la majorité des universités ont voté un budget 2026 en déficit.
Cela se traduit par des postes gelés, des contrats précaires, des départs de jeunes chercheurs à l'étranger, et des choix scientifiques de plus en plus dictés par les intérêts privés ou militaires. Les agents dénoncent un CNRS « étranglé par les contraintes budgétaires » et rappellent que « la subvention d' État ne couvre pas la totalité des dépenses contraintes de l'établissement », alors que la masse salariale représente à elle seule près de 91 % du budget. Le recours croissant aux primes de fonction, qui ne comptent pas pour la retraite, est également dénoncé comme le symptôme d'une « vision managériale » du service public.
Loin de s'y opposer frontalement, les directions des instituts accompagnent cette transformation en relayant les impératifs de rentabilité et d'austérité, devenant ainsi un rouage essentiel de l'affaiblissement progressif du service public de la recherche.
Cette contestation dépasse la seule question des financements et interroge plus largement la place grandissante des intérêts privés et militaires dans le monde de la recherche. Derrière les arbitrages comptables, c'est la capacité des chercheurs à définir librement leurs priorités scientifiques qui est remise en cause. Comme le résume le tract d'appel, « la trajectoire budgétaire de l'organisme est indissociable de la trajectoire de sa politique scientifique ».
Cette critique rejoint les inquiétudes soulevées par le projet des « Key Labs », présenté comme un moyen de concentrer les financements sur quelques laboratoires stratégiques, mais renforçant en réalité l'influence des entreprises sur les orientations scientifiques. « Quand on ne finance pas la recherche, on hypothèque l'avenir », résume un militant de la CGT, pour qui le débat dépasse désormais la seule question budgétaire et porte sur la finalité même de la recherche publique.
Dans les laboratoires, certains chercheurs constatent déjà que les sujets financés répondent davantage aux besoins industriels ou militaires qu'aux logiques de bien commun. Plusieurs travailleurs du secteur, présents au rassemblement, établissent un lien entre les restrictions budgétaires et l'« économie de guerre ». « Les militaires viennent faire leur marché dans nos universités », dénonçait un chercheur en physique fondamentale.
Enfin, plusieurs intervenants dénoncent un durcissement des politiques à l'égard des étudiants et chercheurs étrangers. Le renforcement des Zones à Régime Restrictif (ZRR), étendu à de nombreux laboratoires ces dernières années, impose désormais des procédures d'autorisation particulièrement lourdes pour le personnel étranger. Si la justification officielle invoque le secret de la recherche, les travailleurs de la recherche dénoncent « une mesure aux relents xénophobes et une atteinte à la liberté académique, [...] un outil efficace dans un gouvernement autoritaire ».
Cette logique trouve un prolongement dans le dispositif cyniquement nommé « Bienvenue en France », qui prévoit une forte augmentation des frais d'inscription pour les étudiants extra-européens (à hauteur de 3000€ la licence et 4000€ le master). Pour un responsable de Master interrogé, « cette mesure introduit une sélection par l'argent qui frappera d'abord les étudiants des pays les plus modestes », alertant déjà sur le risque de fermetures ou de fusions de parcours faute d'effectifs suffisants. Derrière ces choix apparaît une même orientation politique : rendre l'accès à l'enseignement supérieur et à la recherche plus difficile pour les étrangers.
Cette mobilisation s'inscrit dans un mouvement plus général d'affaiblissement des services publics. Tout comme les secteurs de l'éducation, de la santé, des transports, etc., celui de la recherche fait face à une chute de son financement public, étant tombé à son plus bas niveau depuis 1980. Pendant ce temps, l'État renforce des dispositifs massifs de soutien au privé, notamment le crédit d'impôt recherche (CIR), une réduction d'impôt largement captée par des entreprises privées sans contreparties, qui pourrait atteindre 8 milliards d'euros en 2026, comptabilisées comme des dépenses de recherche alors qu'elles échappent largement aux organismes publics.
Enfin, plusieurs participants insistent sur la nécessité de dépasser les mobilisations sectorielles pour construire un rapport de force à la hauteur des attaques en cours. Car les problèmes soulevés ne touchent pas uniquement les chercheurs, mais l'ensemble de la communauté universitaire. Enseignants, étudiants, doctorants, personnels administratifs, techniques et logistiques sont confrontés aux mêmes logiques de dégradation du service public, alors que le gouvernement prépare une hausse spectaculaire des frais d'inscription allant jusqu'à 900 euros la licence.
Cette volonté de convergence fait écho au mouvement Stand Up for Science, né en réaction aux attaques de Donald Trump contre la recherche et relayé en France face aux menaces pesant sur l'enseignement supérieur qui s'était tenu en mars dernier et avait réuni des milliers de manifestants.
Pour obtenir un financement massif dans les services publics contre le plan d'austérité du gouvernement Macron, il faudra un mouvement coordonné au niveau national mais aussi étendu aux étudiants et autres travailleurs de l'université, ainsi qu'à tout le secteur du service public impacté par l'austérité. De plus, face à des réformes comme « Bienvenue en France », au durcissement des ZRR et à la part croissante du militaire dans la recherche, il est impératif de faire converger les luttes contre l'austérité aux luttes contre l'impérialisme pour que les budgets militaires soient entièrement réorientés vers un service public de qualité, notamment une université gratuite, fermée aux intérêts privés et militaires, mais ouverte aux enfants d'ouvriers et aux étrangers.
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